LGC – 28 – Epilogue

« V’la comme il drache ! »

La Chimère était venue avec ses lieutenants. Cracheclous était là, il portait un bonnet phrygien qui lui donnait l’air tout à fait citoyen, et des pantalons noirs avec un liseré rouge, trop longs pour lui, pris sur le cadavre d’un brigadier – en un mot il était formidable. Neuf-Apôtres avait la mine d’un croquemort ; la Vipère était là aussi qui parlait pour tous ceux de Mauconseil. Leurs hardes ruisselantes collaient contre leur peau. Depuis la veille une pluie torrentielle battait Paris, les caniveaux débordaient et l’on ne pouvait faire trente pas sans être trempé jusqu’à l’os. Et pourtant le Temple était noir de monde.

Cela faisait trois jours qu’on avait pendu Linspré sur le Temple, et chaque jour aux alentours de quinze heures, qui avait été l’heure de son exécution, une foule plus grande venait lui prêter hommage.

« Putain de trèpe, hein, patronne ? » fit Cracheclous, et la Chimère hocha la tête. Ses cheveux, collés contre son crâne par la pluie, lui faisaient une tête plus petite.

Grâce à leur petite taille et à leur maigreur, les quatre mômes n’eurent guère de difficultés à se glisser à l’intérieur du Temple – la veille déjà la foule avait été si grande qu’elle n’avait pu toute entière entrer dans l’édifice, et ce jour-là elle promettait d’être plus grande encore.

« Y’en a qui disent qu’il n’est pas mort, dit Neuf-Apôtres.

– Des histoires ! fit la Vipère. Je l’ai vu au bout de sa corde – il était fait, et bien fait.

– Y’en a qui disent que ça n’était pas lui, mais un innocent sacrifié par les communards pour faire croire à sa mort, renchérit Neuf-Apôtres, plein d’espoir. Et ils disent que c’est Linspré qui est venu pour prendre son macchabée et que c’est pour ça qu’on n’a pas retrouvé le refroidi.

– Foutrecon, ça en serait une conne idée, ça ! jura Cracheclous. Tiens ! pendre un innocent… il suffirait à Linspré de se montrer, et on verrait la supercherie… ça fait trois jornes, et rien… allez ! il est cané.

– C’était bien lui, » confirma la Chimère, sinistre.

Et on ne dit plus rien à ce sujet. Ils savaient que la Chimère avait manqué d’empêcher la capture de Linspré, et qu’elle s’en voulait suffisamment pour que ce soit la peine de lui faire des reproches. D’ailleurs on ne fait pas de reproches à son cagou.

La veille on avait enlevé les cadavres des deux autres condamnés, mais l’estrade où ils avaient été pendus avec Linspré n’avait pas été démontée. Personne n’osait y monter, comme si une présence si près du lieu de son assassinat eut pu déranger le fantôme de Linspré. C’était là comme un autel sacré où le peuple venait prier et puiser la force de le venger.

Quatre sacrilèges montèrent pourtant sur cet autel, et il y eut un si grand silence dans tout le Temple qu’on n’entendait plus que la pluie, qui battait sourdement sur le toit de verre. Trois d’entre eux étaient enveloppés dans des grands manteaux gris et noirs dont les capuches couvraient le haut de leurs visages. Le quatrième, qui se tenait en retrait et très exactement devant la potence où était mort Linspré, était vêtu d’un manteau semblable dans sa forme mais d’une couleur rouge sang.

Les trois autres abattirent leurs capuches, et bien qu’elle fut loin la Chimère vit que c’étaient trois hommes, un grand avec d’épais favoris, un petit râblé avec une petite moustache, et un autre très brun, à la peau mate.

« Cagou ! souffla Neuf-Apôtre qui avait une vue excellente, c’est des Sociétaires !

– Vrai ? bougez-vous, les drilles ! »

Et la Chimère entraîna ses lieutenants vers l’estrade, afin de pouvoir confirmer de ses propres yeux les dires du Grand Prêtre.

« Par la daronne du rabouin ! celui-là, dit la gamine en montrant l’homme au teint mat, c’est Bilal, l’alchimiste de l’Apôtre Second… et lui ! ajouta-t-elle, excité, c’est Mâchemots, un copain de Part-de-Coère ! le troisième je ne le connais pas, mais il était aux funérailles de la Daronne ! Parole de cagou, ils y étaient tous les trois ! »

On commençait à murmurer et à gronder dans le Temple, mais le quatrième homme, qui portait la cape rouge, avança au-devant de la scène et leva la paume droite comme pour demander le silence. Alors, comme subjuguée par ce geste, la foule s’apaisa un instant, et, gardant sa main droite en l’air, de la gauche il retira sa capuche.

« Linspré ! »

Soudainement la foule avait explosé de mille exclamations incrédules : sous la capuche l’homme portait un masque d’épines noires, un masque qui lui faisait une couronne et deux crocs le long de ses joues, le masque de Linspré ! Dessous ce masque il y avait la même chevelure noire, et l’homme avait la même barbe, et la même stature.

« Peuple de Paris ! fit l’homme en rouge avec force. Peuple de Paris, tu t’es rassemblé ici… est-ce donc ici que sont les despotes ? est-ce donc ici que sont les assassins ? est-ce donc ici qu’est le Salut Public ? »

Il avait fait taire le Temple. La foule abasourdie écoutait parler le revenant, elle tremblait de crainte et d’espoir. Et la Chimère, toute frissonnante, songeait : « Il sera tué, mais il vivra ! »

« Allons, peuple de Paris ! le Merçais a baissé la tête, et le Comité se croit victorieux. Est-ce que tout doit être fini ainsi ? Tous les nôtres, vos enfants et vos frères, vos pères… sont-ils morts pour cela ? Ne méritent-ils pas une vengeance ? »

Cette fois il y eut un tonnerre d’approbation sur toute la place. La Chimère prit Cracheclous par l’épaule, et fit signe aux autres de s’approcher.

« Le Grand Coère ! leur rugit-elle pour qu’ils entendent à travers la clameur de la foule et le tonnerre de la pluie. C’est le Grand Coère… ‘il sera tué, mais il vivra !’ »

Les trois autres le regardèrent avec des yeux comme des assiettes. Eux aussi, ils comprenaient. Elle leur avait dit l’histoire et la prophétie toute entière, et eux-mêmes l’avaient colportée à travers tous les drilles et au-delà dans la marmaille parisienne.

« Et nous, continuait Linspré, nous qui nous sommes battus, nous qui sommes opprimés… et nous, peuple de Paris, ne méritons-nous pas que justice soit faite aux tyrans ? ne méritons-nous pas une paix véritable et durable ? Peuple de Paris, ne méritons-nous pas la liberté ? »

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