LGC – 27 – Trois nuits

Il frappa et une voix étouffée lui répondit d’entrer. Linspré était à son bureau d’ébène, penché sur des liasses de documents qu’il parcourait nerveusement. Il leva brièvement les yeux et le reconnut.

« Ah, Mauchance, très bien, assieds-toi et donne-moi un moment, veux-tu ? »

L’autre s’exécuta et Linspré retourna à sa lecture. Le silence pesa quelques minutes ainsi, et Jean, mal à l’aise, n’osait le perturber. Dehors l’orage venait d’éclater, furieux, et le grondement du tonnerre faisait trembler les murs jusque sous la terre. Linspré se saisit d’un stylographe et inscrivit quelques lignes sur le document qu’il relisait, puis le parapha d’un long signe élégant. Enfin il referma le stylographe et le posa avec soin près de deux autres, qui étaient proprement alignés près d’un encrier ancien. Il ramassa les papiers étalés devant lui en une pile régulière, et la glissa dans une chemise de cuir qu’il écarta sur le côté de son bureau.

« Bon, bon, voilà. Mauchance, j’ai besoin de tézigues. Vois-tu, j’ai une fille… personne d’autre le sait que sa mère, depuis que l’Es est refroidi. J’ai pour habitude de lui rendre visite tous les deux mois, et c’était lui qui se chargeait alors de ma… ma protection. Je ne crois pas qu’il en a jasé à personne d’autre, il comprenait bien que cela ne concernait que moi. »

Il s’arrêta un instant, et alluma une cigarette avant de reprendre.

« Seulement l’Es n’est plus là, et il faut bien que quelqu’un s’assure que je ne suis pas filoché. Je ne crains pas pour moi-même, vois-tu, expliqua-t-il avec crânerie, si les cognes étaient en mesure de me mettre en maladie ils l’auraient fait depuis un bail… mais si elle venait à mettre la pogne sur ma môme, alors les choses pourraient prendre un mauvais tour, tu comprends ? Bien. Ça sera après-jornedé, le 18. Donc j’aimerais que tu me suives sur les toits – je t’ai arrangé un itinéraire aux petits oignons, ça ne sera pas compliqué, et tu devras m’avertir si je suis suivi, entendu ? Pas bien dar, en somme. »

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit une grande carte de Paris, qu’il déplia avec précaution. Il trouva rapidement la rue du Faubourg du temple, et il y mit son index.

« Voilà : je sortirai à neuf plombes du 80 de la rue du Faubourg du Temple. Puis je prendrai la rue Saint-Maur, expliqua-t-il en montrant l’itinéraire sur la carte, et la rue Deguerry. Là, j’entrerai au numéro 10, et je ressortirai de l’autre côté, au 57 de la rue de la Fontaine au Roi. Je reprendrai la trime Saint-Maur, jusqu’au passage de la Fonderie, et je remonterai jusqu’à la trime du Fer, que je prendrai jusqu’au numéro 69, où est ma fille pour le moment. »

Il releva la tête et fixa Jean.

« Pigé ? »

Comme l’autre acquiesçait, il replia la carte et la rangea délicatement dans son tiroir. Comme il ne disait rien d’autre, et semblait se désintéresser de Jean, celui-ci demanda :

« C’est tout ?

– Eh, oui ! fichtre, Mauchance, je te confie ma propre sécurité, et celle de ma gosse, ça ne te suffit pas ?

– J’avais cru… bafouilla Jean, confondu, le Gael… la révolution…

– Ah… souffla Linspré avec un sourire navré, je comprends. Seulement, tu as certainement loché les rumeurs de négociations entre Paris et la Mercie… »

Jean haussa les épaules et fit une moue sceptique.

« Ah, mais tu as tort de ne pas les prendre au sérieux. J’ai eu tout à l’heure le témoignage d’un zig bien informé qui m’a confirmé que les députés Gaillard et Arthus-Vernault ont rencontré hier sa majesté le dabe de Mercie et de Galles, avec un mandat du Comité de Salut Public pour négocier l’armistice. La guerre est finie, Mauchance, le moment est passé… tant pis.

– Mais le Gael ! répéta Jean, il a bien dû vous dire ! Les clans, et puis les déserteurs !

– Il est bien malheureux que tout cela ne soit pas arrivé plus tôt, mais enfin c’est trop tard. Une révolution, ça ne se bâcle pas, Mauchance. Tu sembles avoir une certaine autorité auprès des zigs de l’Es, et j’aimerais que tu le leur explique bien : la guerre finie, le peuple se dispersera, oubliera sa colère, et une révolte échouerait. Dis-leur bien, Mauchance, que nous retournons à nos activités habituelles.

– Les zigs de l’Es ? demanda Jean, les dents serrées.

– Eh bien oui, Himmelfarb, Mâchemots… et puis Belladone, bien sûr. »

Il sourit, goguenard. Il y avait sur ces lèvres tant de condescendance, de moquerie, que les traits de Jean se durcirent un peu plus.

« Oui, continua l’autre, j’ai appris… et puis, ça n’était pas vraiment une surprise, bien sûr ! il fallait bien qu’elle finisse par se résigner, hein ! ajouta-t-il comme en plaisantant.

– Se résigner ? fit Jean, glacial.

– Se… eh bien oui ! puisque… enfin… peu importe ! c’est sans importance, » bafouilla Linspré, mais Jean eu la sensation très nette que cette confusion était jouée. L’orage hurla comme un roulement de tambour. Linspré, ses yeux fixés sur ses mains, ne put voir la haine dans le regard de Jean.

« Donc, nous sommes bien d’accord, repris Linspré, tu feras savoir à ces gens que le temps de la révolte est passé et que leur… pogne rouge… doit disparaître. »

Les épaules crispées, Jean regardait toujours le masque de Linspré, et tâchait de cacher son mécontentement. L’autre ne sembla pas le remarquer ; il avait pris une nouvelle chemise de cuir et en tirait quelques documents couverts d’une écriture cursive et noire. Jean, comprenant qu’il avait été congédié, se leva.

« Et n’oublie pas, dit encore Linspré sans lever les yeux. Après-demain, à neuf plombes, sur le toit du 80 de la rue du Faubourg du Temple… je compte sur tézigues. »

Jean hocha la tête, et il disparut.

*

* *

Ils étaient allongés l’un près de l’autre, elle assoupie et lui éveillé. Etendue sur le côté, elle lui montrait son dos et il le contemplait, rêveur, les yeux perdus dans le dessin de ses muscles et de la naissance de ses hanches.

Il la regardait en silence, bercé par le souffle de sa respiration. Il était troublé, et aurait voulu lui parler… mais ce dos qu’elle lui offrait le fâchait et il lui semblait une porte fermée devant lui. Il approcha la main de son épaule, comme pour la secouer et la réveiller, et puis se ravisa.

« Brune ? » demanda-t-il doucement.

Elle dormait, et il veillait.

Il soupira et se redressa pour prendre un verre d’eau sur sa table de chevet. Il but, lentement. Si seulement un autre avait pu faire son œuvre ! Et pourtant il fallait qu’elle soit faite. Il mit les mains sur son visage et se mordit la lèvre, elle avait un goût de sel. Il pensait à Albion, il pensait à la Chimère, il pensait à Brune. Il la regarda, près de lui, paisible. Il se rapprocha de son oreille.

« Brune ? » fit-il encore.

Il n’osait la réveiller, et pourtant il aurait aimé qu’elle veille avec lui, qu’elle lui donne, comme disait le poète, la force du crime. La nuit était calme. Comment étaient ces vers, déjà ? Il y avait un peu de vent, par la fenêtre ouverte. L’air était bon dehors, peut-être aurait-il dû sortir pour faire quelque pas. Oui, ça l’aurait détendu ; la marche l’avait toujours aidé à arranger ses pensées, à les décanter. Sûrement il y avait une autre solution ! C’était sa conviction qu’à tout problème il y a une solution, quand on sait tout ce qu’il y a à savoir.

« Brune ! » souffla-t-il.

Si elle avait été éveillée, et qu’elle l’avait entendu… mais elle dormait du sourd sommeil de l’innocence. Et lui veillait toujours. Il sortit brusquement du lit et se mit à la fenêtre entrouverte. Dehors la nuit était claire, la ville était calme. Il respira l’air du soir, et il sentit la fumée et la vapeur, le charbon ; c’était l’odeur de la ville – il aurait senti le fer s’il avait une odeur. Il sentait sa propre odeur, celle de sa sueur, surtout.

Si un autre avait pu… ce n’étaient pourtant pas les traîtres, les mauvais qui manquaient ! Il se rappelait les vers, cela allait comme cela :

« Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime… »

Et pourtant, il fallait bien qu’elle soit faite.

*

* *

La rue Houdon. C’était bientôt onze heures, et le soleil derrière l’horizon sombrait en un embrasement de pourpres, de mauves et de zinzolins. Les oiseaux, oriflammes obscurs, saluaient en clameurs le coucher du jour ; leur vol éthéré dans le ciel flottait encore. L’air était chaud, presque moite, il collait à la peau et il collait à l’âme.

Combien, de tout cela, fut véritablement ? Qu’est-ce que la vérité, enfin… une peinture exacte ? Un dessin au compas, fait par un géographe ? Ou bien mille mensonges, mille coups de pinceau, dessinant sur le soir une impression frappante ? On se souvient si mal de ce qui ne nous émeut pas… enfin qui est-ce qui narre, le corps ou bien l’esprit ? L’esprit sans nos impressions a-t-il quelque crédit ? Quand on va dans le monde, nos sens éveillés saisissent cent paroles, et que retient la tête ? Est-ce donc mentir que de conter les sens ?

La rue Houdon, donc. Il montait, bottes aux pavés, l’œil pèlerin. Un homme était mort là, un homme qu’il avait aimé. Là on l’avait tué, là on l’avait brûlé… il regardait, hagard, cette marque noire sur les pavés obscurs. Etait-ce une illusion, une marque de suie ? Il passa, troublé.

Plus tôt il avait entendu une rumeur étrange. Attablé, mais sans faim, à une terrasse – il avait déjà oublié laquelle – le mot lui était venu. Le corps du mort avait disparu, le corps du martyr… les gardes selon la loi avaient laissé son corps pendu à la corde, pour le plaisir du peuple et l’avertissement des criminels, étendard macabre de la justice. Sous la verrière minable, dans le soleil doré… il avait disparu. Des gardes avaient veillé, disait-on, mais ils n’avaient rien vu. On dit qu’il peut disparaître, lui avait-on dit. Il se souvenait. « Est-ce que ça existe, les gens qui peuvent disparaître ? »

A sa droite, une porte discrète. Une porte de bois, une porte banale. Il s’approcha, et tira de sa poche une sorte de clé compliquée, un objet de fer long comme un doigt. Il le mit dans la serrure et tourna : la porte s’ouvrit, docile, et il se fondit dans l’ombre qu’elle gardait.

Au-delà, l’obscurité s’enfonçait un couloir étroit. Il ferma la porte derrière lui et avança avec prudence, le pas hésitant, les mains tâtonnantes. Il cherchait un chemin sûr dans la pénombre. Il avança lentement, longuement… enfin il fut à un mur, et ses traits se raidirent. Il tâtonna encore, et fouilla dans sa veste. Il y prit un briquet, qu’il alluma : enfin sa flamme mouvante lui découvrit un levier, sur lequel il pesa. Le mur, docile, pivota, et découvrit le bureau d’ébène qu’il connaissait bien. Derrière lui, un pan entier de la bibliothèque avait pivoté pour le laisser passer, il le remit en place et, toujours à l’aide du passe-partout de fer, ouvrit la porte du bureau et la referma derrière lui.

A sa gauche, un nouveau couloir s’enfonçait dans l’ombre vers l’arrière-salle de la brasserie des Martyrs, mais en face il y avait cette porte de bois, cette porte qu’il avait vue plusieurs fois déjà sans pouvoir la franchir. Combien l’avaient franchie ? Un seul homme peut-être. Pourtant sa serrure ne lui causa pas plus de soucis que les autres… c’était comme si on avait voulu qu’il vienne jusqu’ici et qu’il l’ouvre sans encombre.

Il était dans une pièce obscure et silencieuse, vraisemblablement déserte. Sûr d’être tranquille il se retourna et, prudent, referma la porte derrière lui, et la verrouilla. A la lueur de son briquet il vit une vieille lampe à pétrole en cuivre, il l’actionna et éteignit son briquet. La lumière trouble de la lampe lui révéla une petite pièce sans fenêtre, avec juste la place pour un lit, dans un coin, un porte-manteau au mur avec une cape et un manteau, gris, et une commode en bois très simple. Sur la commode il y avait la lampe, et sur le lit un livre avec une couverture de cuir, d’un brun chaud avec des pages jaunies sur le côté, Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités, de Charles Perrault. Rien d’autre. Il s’assit sur le lit un instant, comme perturbé, hésitant. Quelques instants, silencieux, peuplés d’ombres dansantes et de craquements, d’inquiétudes. Il se releva, ouvrit les tiroirs de la commode, l’un après l’autre. Des vêtements, quelques papiers, de vieilles photopictes. Là une serviette de cuir pleine de billets de banque, et un pistolet : ce n’était pas ce qu’il cherchait.

Alors il sembla inquiet, referma les tiroirs avec nervosité. Il fit un pas vers la porte, mit sa main sur la poignée… s’arrêta. Pris d’une idée, il s’accroupit près du lit, et regarda en dessous. Il y avait bien une ombre, comme une forme floue… il tendit son bras et sentit du carton, une boîte, il la tira vers lui.

C’était une vieille boîte à chapeau en carton dur, d’une couleur lie-de-vin un peu passée. Il l’ouvrit, lentement, comme on ouvre un reliquaire. Dedans, posé sur une folie de journaux froissés, il y avait un masque, un masque d’épines noires. Il plongea ses mains dans la boîte pour l’en sortir. La lampe tremblait sur ses formes inquiétantes, montrait ses longs crocs luisants, sa couronne hérissées de griffes, le tour des yeux, l’entremêlement d’épines.

Un bourdonnement discret. Le masque, posé sur le lit. Son front levé, et l’œil éclatant. Sa mâchoire tendue. Il guettait… l’entendit venir, grosse et noire, innocente et inoffensive. Elle se posa, ses six pattes minuscules tendues contre le tissu. Ses ailes, transparentes, vibraient en silence, par à-coups. Il la voyait… son regard de fer sur sa forme noire. Il leva lentement la main, inspira profondément. Silence. Elle était là, juste sous sa paume… il frappa, fulgurant. Sur sa paume elle laissa une marque noire, une marque rouge, qu’il essuya sur le drap rêche.

Dans le silence rétabli il mit sa main sur le masque, s’en saisit, s’en coiffa.

Il se leva, et prit soudainement conscience du calme qui baignait la pièce. Il rouvrit la porte, et la referma derrière lui. Quelques pas, puis il ouvrit le bureau, encore, le referma, ressortit par le couloir obscur derrière les livres… la rue, enfin… le vent vespéral dans ses cheveux, et à travers le masque ce monde qui lui semblait si différent, si simple, comme s’il l’avait créé et qu’il en connaissait les principes les plus complexes ; là-bas le hurlement distant du sidérophidien, les dernières ombres du soir qui disparaissent dans l’obscurité, un chat qui passait, ombre souple et silencieuse…

Il tira une montre d’argent de sa poche, une de ces montres oignon qu’on ne fait plus guère. Il y avait un aigle aux ailes déployées gravé sur le couvercle et à l’intérieur, quand il l’ouvrit, une inscription que la nuit l’empêchait de voir mais qu’il connaissait par cœur : « Das Leben schreibt die schönsten Geschichten. » Il passa son pouce sur l’inscription, puis il referma la montre et la mit dans sa poche. La brise faisait flotter sa tunique de lin, et gonflait son sentiment de puissance et de liberté. La lune éclairait faiblement la nuit d’une lueur blafarde, il s’y perdit comme un spectre.


Fin de la cinquième partie

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