LGC – 25 – Trois matins

C’était un matin de messidor, un matin comme les autres. Il faisait bon, le ciel était clair. Les rues rutilantes s’égouttaient encore de l’orage de la veille, les brumes des usines se massaient sur les boulevards, et le fleuve portait paresseusement son faix quotidien de navires. Il était tôt encore : cela ne devait guère faire plus d’une heure que le soleil était levé. Il coulait sa lumière pâle sur la ville, découpant dans les rues le dessin net de la ligne des toits. Quelques dirigeables en patrouille, noirs dans le ciel ouvert, emplissaient l’air de leur grondement distant.

La rue était déserte. Quelques moineaux s’envolèrent en hurlant quand il s’y engagea, mais il n’y eut après cela d’autre bruit que le martèlement humide de ses bottes. Il portait un foulard gris contre le bas de son visage et marchait un peu courbé, la tête entre les épaules, comme s’il ne voulait pas qu’on le reconnaisse. Veste grise, et les pantalons aussi. Le vent, comme une caresse, faisait flotter ses cheveux noirs.

Dans sa marche raide il y avait du militaire, certainement, mais de l’enfant, aussi, de l’enfant excité et craintif qui s’apprête à faire une bêtise. Peut-être du pèlerin, aussi, mais ç’eût été plus difficile à déceler, comme une ferveur dans ses yeux hagards, comme une signification sacrée dans ses pas… comme s’il faisait de cette rue un pont entre la terre et le ciel, entre la poussière et l’infini. Et puis de la colère, sans doute, dans ses lèvres pincées, ses yeux étincelants. Il lui était difficile de savoir si c’était contre lui-même, ou contre l’autre – à vrai dire il n’osait pas se poser véritablement la question.

Il était un assassin, mais il ne le savait pas – qu’il est utile, souvent, de fermer les yeux ! Je ne suis que le messager, pensait-il, et en grec messager ne se dit-il pas ange ? Il rêva un instant. Le vent dans le caniveau faisait de petites vagues. Quelques oiseaux passèrent, avec des cris perçants. Et son pas, régulier, toujours, le précipitait vers son destin. Son destin… Ce mot, il l’avait toujours rejeté, sans même l’examiner, comme si son étude même lui faisait peur. Il sentait bien qu’il y avait derrière tout cela un monde dangereux, un monde de servitude. Et pourtant le mot revenait à la charge, constamment, chargé de religion et d’excuses. Ne s’était-il à l’instant comparé aux messagers de Dieu ?

Des bruits de pas retentirent dans la rue adjacente. Il eut un frisson de peur, et sa main se crispa soudain, il entendait la botte sur le pavé qui avançait…

« Tac, tac. »

A chaque pas ses membres nerveux tressaillaient, son esprit inquiet se tendait vers le couteau à sa ceinture, le vent sifflait, et mille autres bruits qu’il n’avait remarqué résonnaient tout à coup. Enfin les pas s’éloignèrent, et il eut un soupir. Il eut honte de son angoisse.

Un guet sonna sept heures. Il mit sa main sur la barrière de fer, et ses bottes dans la terre, boueuses. Il entra dans le jardin, avec ses arbres, verts dans le ciel. Le vent chantait doucement dans leurs branches, et l’ombre ondulait et tremblait en flaques autour des troncs. Derrière, des briques ocre et rousses, qui lui rappelaient d’autres ocres, d’autres roux ; certainement le fer de la barrière lui rappelait d’autres fers. Il la lâcha et elle battit derrière lui en grinçant.

Il était au bout d’un chemin, et pas tout à fait encore au début d’un autre. Il lui semblait qu’il y avait devant lui comme un brouillard, un détour insondable dans lequel il devrait s’engager avant de revoir la lumière. Il dut hésiter. L’autre main, la droite, sentait dans sa poche l’enveloppe veloutée et froide.

Et puis il avança, vers le fond du jardin, près des murs de brique, où était une petite cabane de bois et de tôle, une remise où devaient être des outils de jardinage. Il se mit devant la cabane et puis il frappa quatre coups sur la porte. L’instant suivant la porte s’ouvrait, et deux gosses sortaient pour le regarder avec suspicion. Sales et terribles, la bouille fermée et les mâchoires serrées.

« Ouais ? »

Alors il mit le dos de sa main ouverte devant eux pour leur montrer la bague qui était à son annulaire, une bague de fer gravée de la tête d’un lion.

« T’es de la Société ? »

Il hocha la tête.

« J’ai du turbin pour vous, les mômes. C’est simple, vraiment, juste une lettre à porter.

– Et pourquoi tu le fais pas toi-même ? »

– Parce que le destinataire ne doit pas connaître l’expéditeur. »

Ils acquiescèrent, satisfaits de l’explication, et le plus grand des deux tendit la main. L’homme tira alors l’enveloppe de sa poche, mais le gosse secoua la tête.

« Non, non. Tu es sociétaire, ça va, on fera ce que tu veux. Mais pas pour que dalle. »

Agacé, il tira quelques pièces de sa poche qu’il mit dans la paume de l’enfant. L’autre tendit alors sa main pour prendre l’enveloppe. L’homme ôta la bague de son doigt pour la mettre avec l’enveloppe.

« Vous fourguerez la lettre avec la bague au grand cogne, compris ?

– Le Rouquin ? demanda le plus grand, à nouveau suspicieux. L’autre les regardait avec de grands yeux surpris.

– Gy, le Rouquin. C’t’une demande de rançon. »

Les gamins se regardèrent, indécis.

« Et pourquoi qu’on te ferait confiance ?

– Je suis Sociétaire.

– A d’autres ! Ça ne suffit plus pour ce genre de turbin.

– Je suis un ami de la Chimère et de Part-de-Coère. »

Le plus jeune des enfants hocha la tête, apparemment satisfait, et mit la bague dans l’enveloppe, mais l’autre l’arrêta. Il avait les sourcils froncés, et la moue dubitative de celui qui flairait la combine.

« Prouve-le, » fit-il.

Jean hésita un instant. Il se frotta le menton, l’air inquiet, et l’enfant pris ça comme une preuve supplémentaire qu’on essayait de l’esbroufer.

« On va faire un marché, proposa Jean. Je te défie au jeu du plus fort : si tu gagnes, tu peux garder l’argent, et je reprends ma lettre et ma bague. Mais si je gagne, tu feras le travail que je t’ai donné, pour le salaire que je t’ai donné, d’accord ? »

L’autre accepta. C’était un pari dangereux que faisait Jean, mais il comptait sur son entraînement lors de ses décades de convalescence près de la Chimère.

« Je suis un mulot, silencieux et vif, commença rapidement le gosse.

– Je suis une belette, prédatrice et fourbe.

– Je suis un faucon, plongeant du ciel.

– Je suis un chasseur, fit Jean, l’œil clair et le tir précis.

– Je suis un loup, embusqué dans les bois.

– Je suis un incendie, qui brûle et qui déchire.

– Je suis la tempête, qui pleut et qui éteint, siffla l’enfant avec un sourire.

– Je suis le vent, gronda Jean, qui pousse au loin les nuages.

– Je suis une montagne, qui emprisonne les vents.

– Je suis le Temps, dit Jean après une seconde d’hésitation, qui réduit les montagnes en poussière.

– Je… » fit l’enfant.

Il resta muet quelques secondes, et baissa la tête.

« D’accord, dit-il. On portera la lettre. »

L’autre mit l’enveloppe dans son pantalon, et ils s’éloignèrent sans un mot de plus.

Voilà le mot que les enfants innocents portaient sans le deviner, et c’était une condamnation :

« A Jules Coussard, dit le Rouquin, grand cogne de Paname,

Demain le 18 Linspré sortira, seul, du 80 de la rue du Faubourg du Temple sur les coups de neuf heures. Il prendra la rue Saint-Maur vers le sud, puis la rue Deguerry. Il entrera au numéro 10, mais il ne faudra pas l’attendre dehors, car il ressortira de l’autre côté, au 57 de la rue de la Fontaine au Roi. Il suivra cette rue vers l’est, puis il reprendra la rue Saint-Maur sur sa droite, vers le sud, jusqu’au passage de la Fonderie qu’il prendra sur sa droite, avant le remonter, vers le nord, jusqu’à la rue du Fer. Il suivra cette rue vers l’ouest et s’arrêtera au numéro 69, juste avant la cité d’Angoulême.

Il fera tous ces tours et détours pour être certain de n’être pas suivi, et il lui sera aisé, si vous le filez, de s’en apercevoir et de vous échapper. Votre meilleure chance sera de le prendre au passage de la Fonderie. Il n’y connaît personne, et il vous suffira de mettre des agents au croisement du passage avec la rue du Fer pour l’y arrêter. Afin de vous assurer qu’il ne rebroussera pas chemin, mettez aussi des gens à l’autre bout du passage, là où il débouche sur la rue Saint-Maur, mais prenez garde à ce qu’ils ne soient visibles quand il viendra par là. Il y sera, je pense, vers huit heures dix, huit heures quinze.

Vous le reconnaîtrez à sa cape grise, et à son capuchon. C’est un homme de haute taille.

Choisissez bien vos hommes. Linspré est un adversaire redoutable, et il n’hésitera pas à tuer, mais surtout il a dans votre brigade et dans l’ordinaire plus d’amis que vous ne le pensez, tant chez les officiers que parmi les sous-fifres. Ne divulguez ces informations qu’à des hommes de confiance – vous en trouverez aux commissariats d’Alésia et du Trône-Renversé.

J. »

*

* *

Ce même matin, un peu plus tard, peut-être – on devait approcher midi – Elie allait le long du port d’Auteuil. Il marchait avec désinvolture, avec crânerie même, ses mains fourrées dans les poches profondes de ses amples pantalons, ses épaules déployées et les lèvres tendues en un sourire satisfait. Les quais étaient encombrés de caisses et de conteneurs, quelques mouettes blanches se battaient en hurlant sur un tas de détritus. Les hautes grues de fer brassé s’élevaient vers le ciel bleu, silhouettes immenses et grotesques. Il humait l’air avec délice, jouait parfois du pied avec un galet égaré. Il pensait à quel point la guerre avait changé Paris et appréciait de pouvoir se promener sur le port sans être bousculé à chaque instant par les débardeurs affairés et brutaux. Quelques longues péniches étaient là qui dansaient sur l’eau murmurante ; il s’en dégageait mille odeurs mêlées et entêtantes : les relents âcres du mazout et le parfum chaud et écœurant du goudron, plus loin les effluves salées du poisson qui conjuraient en lui les images d’une mer agitée et d’un phare blanc dans l’horizon azur. Après midi, il sortirait de la ville pour aller trouver Alban, peut-être faire deux pas dans la campagne… c’était une belle journée qui s’annonçait.

Il s’assit un instant sur une caisse, ses jambes se balançant à quelques centimètres du sol, pour regarder les navires chalouper sur le flot calme du fleuve vert mousse. Ils étaient des dizaines massés là, péniches et pyroscaphes chargés de bois, d’anthrace, de sable ou de mazout, de blé et d’orge, de poissons et de canons. Placides, avec la Seine pour les caresser dans un bruit tranquille. Le vent était tombé, mais la chaleur était supportable. Elie étendit ses jambes et laissa échapper un soupir de bien-être.

Des bruits de voix le dérangèrent pourtant, et il sauta vivement au bas de son trône de fortune. Cela venait de derrière le hangar suivant et il s’approcha doucement, en s’efforçant de se faire aussi silencieux que possible. Il escalada un tas de caisses et tendit le cou pour voir une petite vingtaine de silhouettes dressées en cercles autour de deux femmes qui paraissaient discuter avec animation. Tous semblaient être des débardeurs qui prenaient leur pause de midi, et Elie constata que la large majorité d’entre eux étaient des femmes, et que la moitié au moins avait la peau noire ou métissée. Devinant ce qui se passait, il s’approcha un peu plus pour s’en assurer.

Autour des deux femmes engagées dans une sorte de duel verbal les autres débardeurs frappaient dans leurs mains pour marquer le rythme. Elie était désormais certain que ces débardeurs « badinaient ». Il n’avait plus vu personne se livrer à ces joutes oratoires depuis que ses parents avaient réussi à quitter les Îles Pourpres en se cachant dans la cale d’un cargo à destination du Havre, puis de Paris. Il s’agissait en fait d’insulter son adversaire sans en avoir l’air, de le moquer avec des termes habilement voilées, ce qu’on appelait faire le singe, ou signifier. Dans le même temps l’adversaire devait essuyer les moqueries sans s’énerver, et il était aussi impardonnable d’aboyer, c’est-à-dire d’insulter trop ouvertement, que de perdre son sang-froid. On appelait le jeu badinage, parce qu’à observer deux adversaires le profane devait croire que leur discussion était innocente et triviale, tout à fait dépourvue d’animosité, et si parfois il pouvait deviner l’insulte sous la plaisanterie, il ne devait jamais pouvoir en être certain. C’était une tradition née de l’esclavage, une forme de résistance développée par les esclaves pour résister aux insultes et aux coups des maîtres et pour parvenir à les insulter sans risquer de punition, une épreuve de volonté et d’imagination, de verve et de nerf, qui récompensait l’orateur le plus subtil et le plus stoïque. Elie observait, fasciné, les deux femmes rythmer leurs paroles de mouvements de bras saccadés, se tourner pour prendre l’audience à témoin. Parfois elles se tournaient autour comme deux fauves, leurs lèvres s’agitaient avec énergie, mais rien ne trahissait de l’animosité, plutôt de la tension, et sous le jeu le danseur pouvait voir la rancœur germer et la colère s’épanouir. Leurs mots mêmes semblaient courtois, et leur discussion lui paraissait un bavardage innocent qui jamais n’allait plus loin qu’une gentille chicane, mais Elie n’était pas dupe. Il devinait le serpent sous leurs langues, le poison dans leurs mots, comme une menace sur laquelle il n’arrivait à mettre son doigt mais lui serrait le cœur. Il savait que leurs mots en appelaient d’autres qui restaient dans l’ombre, et que de références en allusions ils tissaient des offensives terribles et des insultes affreuses, seulement il s’était éloigné de leur culture pendant trop longtemps pour comprendre ce sens caché, comme une cave profonde et obscure sous la surface de leur discours.

Ça devait être la fin de la reprise, car le public acclama la gagnante qui alla serrer la main de son adversaire avec un sourire. Celle-ci le lui rendit en une grimace crédible, et Elie songea comme ceux qui avaient toute leur vie été opprimés savaient camoufler leur haine. Il regarda le port et la ville apaisées autour de lui, et il s’éloigna, songeur.

Le vent était tombé. Pour combien de temps encore ?

*

* *

« Je pars, Chimère, et je ne peux pas t’emmener avec moi. D’ailleurs, tu ne voudrais pas me suivre là où je vais. »

Elle souriait, charmante, et l’enfant n’osait rien dire. Elle était très pâle, plus encore que d’habitude, et vêtue de noir… ses lèvres pincées portaient la douleur du deuil et ses yeux un calme résigné. Elle se tenait droite, près de la fenêtre qui jetait un peu de clarté sur sa nuque ; dehors c’était encore l’aurore, qui éclaboussait le ciel de rose.

« Où est-ce qu’vous irez, m’dame ?

– Loin, Chimère, loin de cet appartement, de cette ville. Je ne sais pas… ce n’est pas ta faute, crut-elle bon d’ajouter. Simplement je dois partir, et tu dois rester. Peut-être que Jules te gardera ici. »

La gamine eut une grimace, et elle un petit sourire tendre. La gosse se mit à faire les cent pas dans la chambre, le front plissé, l’air sérieux. Il y eut un silence, quelques instants, ses pas sur le tapis. La brise qui poussait les rideaux par la fenêtre ouverte.

« Jules n’est pas un mauvais homme, Chimère. Je sais que tu ne l’aimes pas bien, mais il fait son métier.

– Métier de cogne, grogna-t-elle avec humeur.

– Il en faut. »

La Chimère s’arrêta et la regarda sans comprendre.

« C’t’aur’voir, donc, dit la Chimère avec désinvolture, en bombant le torse, comme pour cacher sa tristesse.

– Oui, sourit Raffaele.

– Eh ben, salut ! »

La Chimère fit un signe de la main, comme une parodie de salut militaire, en claquant les talons, et puis elle se retourna pour quitter la chambre, les yeux brillants.

« Chimère, lança Raffaele, et l’enfant s’immobilisa. Prends soin de toi. »

L’autre haussa les épaules, et puis elle sortit dans le salon. Elle songea que c’était la dernière fois qu’elle voyait cet appartement cossu qu’il lui semblait avoir toujours connu, avec ce tableau étrange, le grand tapis pourpre sur le parquet, le divan, et les fauteuils. Elle songea, comme par réflexe, à ne pas partir les mains vides, mais ne se sentit pas le cœur au délit. Alors elle avança vers la porte et mit sa main à la poignée. Sans aucun doute l’aurait-elle tournée, et sans aucun doute elle aurait quitté cet appartement sans plus de cérémonie, si la rumeur d’une discussion n’avait surpris son oreille.

Lentement, elle ôta sa main de la poignée de cuivre, et elle s’avança vers une autre porte, comme un chat, dans le silence le plus absolu. Elle mit son oreille au jour de la porte, et écouta.

« Citoyens, je vous ai rassemblés ici parce que je vous fais confiance. »

C’était la voix du Rouquin, et les muscles de la gamine se tendirent de haine et de crainte.

« Notre ennemi a trop d’oreilles au commissariat central, or il était impératif qu’il ne sache ce que nous nous dirons ici : il en va de sa capture. »

Les yeux écarquillés, la Chimère retint son souffle.

« J’ai reçu des informations qui nous permettrons de prendre Linspré, si nous sommes assez habiles. Écoutez-moi bien… »

L’enfant affolée entendit un bruit de froissement, et devina que quelqu’un déployait une carte.

« Linspré sera ce matin, à neuf heures, au 80 de la rue du Faubourg du Temple. De là, il prendra la rue Saint-Maur vers le sud, puis la rue Deguerry… »

Il n’en fallait pas plus à la Chimère, qui s’écarta. Toujours silencieuse, elle ouvrit la porte de l’appartement et s’élança dans les escaliers. Si Linspré devait être à la rue du Faubourg du Temple à neuf heures, alors elle y serait aussi.

*

* *

Elle avait couru, décidant de ne pas prendre le sidérophidien. Avec les privations les engins se faisaient rares, irréguliers, et elle avait bien trop peur d’être en retard. Alors elle avait couru. De toutes ses forces, de tout son souffle, puis encore un peu plus. A travers la ville comme à travers la forêt, deux ailes lui avaient poussé. Si elle avait eu la foi – si l’on avait pris la peine de lui expliquer ce que c’était, la foi – peut-être aurait-elle pensé que son destin était devant elle, que son destin était de sauver Linspré. Elle n’avait pu sauver Part-de-Coère, et elle s’en voulait affreusement, mais enfin elle se disait toujours qu’il n’y avait pas grand-chose qu’elle aurait pu faire. Cette fois, pas d’excuse : elle n’avait qu’à avertir son héros du danger qui le guettait.

Elle courut encore. Au-dessus d’elle un guet sonna neuf heures comme on sonne un glas, et elle n’était qu’au numéro 50 de la rue du Faubourg du Temple. Elle courrait comme un chien dératé, la douleur dans chacun de ses membres et les poumons brûlants, mais elle courait toujours.

Quand elle fut au croisement de la rue Saint-Maur, elle vit que le trottoir devant elle était vide, et pensa que Linspré était déjà passé, alors elle tenta de se souvenir le trajet qu’avait annoncé le Rouquin : rue Saint-Maur, puis la rue Deguerry… Elle tourna à droite et s’élança sur la rue Saint-Maur. Il lui semblait, au loin, voir une ombre grise aller d’une vive allure, et ça lui donna du cœur… elle courut plus vite encore.

Mais l’ombre allait vite aussi, elle tournait déjà à l’angle de la rue Deguerry quand l’enfant n’était qu’au croisement de la rue Darboy. La Chimère voulut l’appeler, mais se ravisa et reprit sa course ; chaque souffle lui arrachait un peu de sa gorge et semblait aviver un brasier dans ses entrailles.

Enfin elle était rue Deguerry, et l’ombre devant elle n’était qu’à cent mètres. Elle courut encore un peu, vit que la rue était déserte, et cria :

« Linspré ! »

La forme devant elle se retourna vivement, surprise…

« Pan ! »

Un coup de feu, terrible, et les oiseaux affolés s’envolèrent vers son visage en hurlant. Trop surprise pour avoir peur elle se protégea de ses bras et recula contre le mur. Cela n’avait pas pris plus de cinq secondes, mais quand elle regarda à nouveau, Linspré avait disparu.

*

* *

Une autre ombre était sur le toit, et cette ombre avait un fusil. Vêtue de gris elle aussi, elle venait de se redresser et gravissait d’un pas leste la pente douce du toit de zinc pour gagner l’autre façade, celle qui donnait sur la rue de la Fontaine au Roi. Un rictus d’inquiétude tordait son visage. Il aurait aimé ne pas avoir eu à tirer, et éveiller ainsi la méfiance de Linspré, mais il n’avait pas eu le choix.

Quelques minutes d’attente inquiète. Au-dessous de lui la rue déserte et au-dessus le ciel clair. Et puis soudain, son visage se détendit : en bas l’ombre de Linspré venait de sortir dans la rue, et tournait vers la rue Saint-Maur. Il sourit… il n’aurait pas dû s’inquiéter, car aussi prudent qu’il était, Linspré faisait trop confiance à ses astuces. Il avait dû penser que même si quelqu’un l’avait suivi dans la rue Deguerry, il devait encore l’y attendre.

L’ombre accroupie se releva et s’élança à travers les Hauts Saint-Maur, mit son fusil dans son dos pour escalader le mur d’une bâtisse de mauvaise mine. De là il put franchir la rue comme sur un pont, et gagner l’immeuble d’en face alors que Linspré prenait la rue Saint-Maur sur la droite. Il n’avait pas besoin de le tenir à l’œil : il savait où aller.

D’ailleurs il le retrouva bien vite en s’approchant de la rue des Trois Bornes. Il allait, le pas agile, dans un fatras d’ardoises ternes et de zinc brillant, évitait les gouttières branlantes, cent fois il sembla qu’il allait chuter mais il se rattrapait toujours, le pied contre une cheminée de brique ou un bloc de béton. A nouveau un pont de poutres branlantes supportant quelques cabanes minables lui permit de gagner le toit de l’immeuble suivant, qu’il traversa jusqu’à la rue du Fer. Là, devant lui, il vit cinq hommes massés dans l’ombre d’un immeuble, à l’angle du passage de la Fonderie, mais Linspré qui avait continué sur la rue Saint-Maur ne pouvait les avoir vus. Il sourit pauvrement, et se dirigea vers le dernier pont, qui lui permettrait de gagner le dernier toit.

*

* *

« Alors c’est compris ? disait l’homme en pardessus brun aux quatre autres qui se tenaient près de lui, vous le laissez approcher jusqu’à ce qu’il ait passé cette porte bleue, près du bec-de-gaz, et puis on lui barre la route. Vous essayez de le prendre vivant, mais s’il fait mine de s’échapper, vous tirez. »

Les autres hochèrent la tête. L’étroit passage, encore obscur, était désert devant eux, mais si leurs informations étaient bonnes leur proie n’allait plus tarder. L’homme en pardessus brun eut un frisson de joie. Aujourd’hui, enfin…

« Citoyen grand commissaire ! souffla-t-on, et il regarda : une ombre vêtue de gris avait tourné devant eux et s’approchait. On ne les avait pas encore vus.

– Planquez-vous ! »

Aussitôt les cinq hommes s’aplatirent contre les murs, des deux côtés de la rue, et ils disparurent derrière des autos qui étaient garées là. Jules Coussard tressaillit d’excitation quand il vit que l’homme qui s’approchait portait un capuchon gris.

Et il s’approchait toujours. Cinquante mètres… quarante… trente… vingt… plus que quelques pas…

*

* *

Sur le toit l’autre silhouette attendait aussi, allongée sur le zinc rutilant. Il avait son fusil à la main et il regardait marcher Linspré. Il voyait les ombres avec leurs pistolets cachées derrière les autos, et derrière, d’autres formes qui s’avançaient dans le dos de Linspré…

En bas la forme grise se retourna, surprenant soudainement les bruits de pas qui le suivaient. Aussitôt il s’élança vers l’avant, vers la rue du Fer, pour les semer, mais les cinq policiers mis au bout du passage jaillirent de leurs cachettes… l’homme eut un sursaut, surpris, et fit mine de s’arrêter, comme hésitant, mais il se rattrapa vite et bondit en avant ! Un homme pointa un pistolet vers lui mais il l’écarta d’un puissant coup d’épaule, puis tirant comme de nulle part un long poignard il le brandit au visage d’un autre, qui recula de surprise ; la lame, brillante au soleil, traça un arc rapide alors que son porteur avançait sur les trois autres hommes, et il sembla pour un instant qu’il allait parvenir à s’échapper !

L’homme sur le toit ne parvenait pas à se saisir de son fusil. C’était comme si le froid avait engourdi ses doigts, et pourtant l’air était tiède, presque chaud. Il grinça les dents, rageant de sa faiblesse, de son indécision.

En bas un coup de feu avait éclaté, et l’homme en pardessus brun avait poussé un cri de rage en voyant que ses hommes perdaient leur sang-froid. Il bondit, fauve, contre son adversaire, et son regard furieux croisa celui de l’homme encapuchonné… il y vit de la peur.

Son poing, rapide, vers le visage obscur, qui l’esquive de justesse en se penchant, la lame aigüe qui file vers ses côtes… il parvient à se tordre, souffle, projette son genou vers le plexus adverse… mais déjà la nasse de ses hommes se resserre sur le roi des voleurs, empoigne ses bras et le désarment. Il se débat, bête furieuse, et manque d’en assommer deux, mais enfin il faut se soumettre, à genoux et les poings lié, le visage nu face au pavé.

Au-dessus de lui on prononçait son arrestation. Il releva la tête, et le monde vit son visage, un visage d’homme, maigre, avec sa barbe qui commençait à grisonner, ses traits secs, et ses yeux, de yeux durs enfoncés sous des sourcils broussailleux, avec une petite marque noire, comme une tâche de naissance sous l’œil droit. Un instant son regard sembla voler vers l’homme sur le toit, qui le salua, comme par réflexe, avec un frisson.

Ce devait être une simple impression. Linspré ne l’avait pas vraiment vu.

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