LGC – 22 – C’est pour ce sorgue

Linspré était à sa table, et devant lui était préparé un souper digne de son rang. Sur la longue table il y avait du pain blanc et du vin rouge… pas la vinasse affreuse qui faisait le quotidien du peuple et qu’il fallait mêler à l’eau, mais du Chasse-Spleen dont la robe était pourpre et le bouquet musqué, le corps ample. Mais ce n’était pas tout. Il y avait encore sur cette table fabuleuse la moitié d’un canard à la chair rose et à la peau dorée, et du miel, et des épices venus de Marrakech, et du riz parfumé de l’île de Ceylan. Enfin il y avait tout un bol de ces fruits rares et étranges qu’on appelle lizhis, ou bien noix de Catai parce qu’ils sont dans une écorce, mais cette écorce est bien plus fine que la coquille de la noix ordinaire, c’est plutôt une peau, rouge et écailleuse. Dedans le fruit est blanc et tendre, juteux ; son goût est doux et délicat. Linspré en raffolait et les faisait venir à grand frais d’Hainan Dao, cette « île au sud de la mer » qui se trouve au large de l’extrémité méridionale du royaume de Catai. C’était un long voyage, et pour que le fruit ne pourrisse pas en route il fallait le conserver dans ces compartiments cryogénants qui avaient été inventés seulement trois ans plus tôt par les Moscovites. Ces fruits, à cette table qui était à Paris, une ville affamée, marquaient bien plus que tout le reste quel était le pouvoir de celui qui les y avait fait venir.

Alors que ce demi-dieu s’apprêtait à souper, un homme entra avec vacarme. Son excitation dilatait ses pupilles et tendait les muscles de son cou.

« Rouen est tombée avant-hier, on dit que les Merçais ont pris Beauvais ce matin, t’entraves ? C’est pour ce sorgue, patron, ça murmure et ça grogne depuis plusieurs décades, c’est pour ce sorgue, voilà. »

Silence.

« Enfin quoi, patron, ça va péter, il faut en être ou bien tout est fini ! Les Merçais seront bientôt là, est-ce que c’est contre eux qu’on va se révolter ?

– Nous ne sommes pas prêts. »

Il y eut un court silence, et l’Es s’éloigna d’un pas vif. Le choc de ses talons résonnait faiblement sur les marches. Linspré resta quelques instants immobiles à regarder la porte close, comme si c’était un fantôme qui venait de le quitter.

*

* *

Moins d’une heure plus tard Amaranthe retrouvait la Pogne Rouge à la terrasse d’une buvette sur le boulevard des Batignolles, et il leur disait, en tapant fort de son index sur la table de fer :

« C’est pour ce sorgue. »

Sur leurs visages il y avait de la joie, comme un rayonnement glorieux, mais leurs mains et leurs épaules s’étaient contractées, comme si leurs corps savaient déjà combien difficile seraient les heures à venir.

*

* *

Au sommet de Montmartre, l’aérodrome Louis Blériot connaissait une agitation qui ne lui était pas habituelle. Les dirigeables étaient arrimés au sol. Le grondement des engins s’étaient tu… remplacé par un tumulte désordonné de cris et la rumeur constante des bottes cognant sur l’asphalte. De grands feux avaient été allumés çà et là, et leurs lueurs sanglantes dansaient sur le béton – des ombres furtives allaient et venaient par dizaines entre les hangars et les pistes désertes, sous la lune bienveillante qui emplissait la nuit de son rayonnement morne. Quinze gardes communaux, les yeux brillant d’inquiétude, étaient assis les uns contre les autres dans l’ombre d’un immense aérostat qui aurait dû décoller depuis quelques minutes. Quatre formes veillaient devant eux, fusils à la main, le visage illuminé d’une foi nouvelle.

Un homme arriva, annoncé par le claquement de ses bottes sur le revêtement d’asphalte. Il semblait plus imposant dans cette pénombre, et son regard perçant rayonnait d’une intelligence brutale qui, couplée à sa large mâchoire, lui faisait une figure terrible. Sa moustache, taillée avec art, valait sur sa lèvre rigide autant qu’une étoile à sa poitrine.

« Alors ? demanda Mâchemots d’une voix sèche.

– C’est l’équipage du Geneviève, capitaine, répondit avec discipline un des hommes armés. On les a désarmés et on a vidé le cargo – cinquante fusils et deux magasins de munitions pour chaque. »

Mâchemots hocha la tête et s’avança vers les gardes, qui purent mieux le voir. Il se tenait droit, ses mains croisées dans son dos. Un pistolet était passé dans sa ceinture, ses hautes bottes de cuir luisaient sous la lune. Il parla lentement et clairement, en prenant bien garde, pour cette fois, de ne pas manger ses mots :

« Citoyens, je suis Mâchemots, capitaine en charge des opérations ici, à l’aérodrome Louis Blériot. Nous, sections révolutionnaires de la Pogne Rouge, réquisitionnons votre vaisseau et son cargo, pour le salut du peuple parisien. Quiconque parmi vous souhaite nous prêter main forte pour mettre fin à la guerre et aux exactions du Comité de Salut Public pourra rejoindre ses frères sur les barricades, les autres seront gardés prisonniers dans le hangar douze. Vous avez cinq minutes pour vous décider. Soyez avertis : les relaps seront exécutés sans sommation. »

Il fit volte-face sans attendre de réponse et s’éloigna d’un pas excessivement militaire. Autour de lui ses hommes entassaient les prisonniers dans des hangars vides, regroupaient les armes et munitions qui avaient été prises, plus loin on les redistribuait à de nouvelles recrues qui allaient rejoindre les sections déjà postées aux barricades levées tout autour de la colline. La Pogne Rouge avait décidé de tenir le secteur, dont ils avaient fixé les limites suivantes : le boulevard de Clichy au sud, puis la rue de Clignancourt à l’est, la rue Custine au nord et Caulaincourt à l’ouest. Mâchemots avait pris l’aérodrome une heure plus tôt, et il avait été chargé d’y établir le quartier général de l’insurrection, d’où il menait les opérations. On avait entreposé ce que la Pogne Rouge avait réuni de vivres dans un hangar, et on y avait ajouté ce qu’on avait trouvé dans un grand dirigeable qui venait d’arriver d’Ivernie. Si les barricades tenaient, la Pogne Rouge pourrait tenir Montmartre et nourrir sa population pendant plusieurs décades ce qui, à l’heure de l’entre-récoltes, était bien plus que ce que la Commune pouvait se targuer de pouvoir garantir au peuple de Paris.

Mâchemots s’arrêta un instant pour prendre des nouvelles auprès d’un de ses lieutenants : toutes les barricades étaient en place et tous les gardes communaux de faction dans le périmètre avaient été arrêtés ou bien avaient rejoint leurs rangs. Un gamin arriva alors en courant et souffla, haletant, que la garde ne parvenait pas à maîtriser l’émeute du quartier latin. La Chimère avait détaché une trentaine de ses drilles à la Pogne Rouge pour servir de sentinelles et de messagers, et bientôt un autre arriva, le visage rouge et le souffle court. Il resta un instant muet, tâchant de reprendre son souffle, les mains sur les genoux.

« Trois sections d’l’ordinaire ont r’joint l’z’émeutiers à Tolbache ! » haleta-t-il.

Un large sourire fendit le large visage de Mâchemots. Si la garde était occupée dans le quartier latin et à Tolbiac, cela leur laisserait plus de temps pour boucler complètement Montmartre et attendre des renforts d’autres quartiers. Pour l’instant la garde ne semblait pas vouloir s’en prendre à eux, et la colline comme une énorme ruche bourdonnait sans crainte, fiévreuse et terrible. Le vent portait pourtant vers l’aérodrome des rumeurs lointaines et inquiétantes de coups de feu, d’explosions. On se battait sur le boulevard de la Chapelle et Mâchemots enrageait que les insurgés aient préféré s’aventurer à attaquer une caserne de la garde communale plutôt que de se replier dans Montmartre, où leurs bras et leurs fusils auraient été bien plus utiles. Un autre gamin arriva au pas de course pour lui annoncer une nouvelle qui le fit changer d’avis.

« On a pris la caserne de la Chapmuche ! hurla-t-il, fou de joie, et Mâchemots qui avait fait mine de s’éloigner fit demi-tour.

– Arthur, Louise ! appela Mâchemots d’une voix autoritaire, et deux silhouettes armées de fusils s’approchèrent. Prenez un fardard et allez au crois’ment de la Chapelle et du Faubourg Saint-D’naille, à la caserne qu’les émeutiers ont prise. Chargez toutes les armes qu’vous pourrez dans l’fardard, et dites aux gars d’se r’plier sur la barricade d’Orsel. Vous y emmèn’rez l’chargement. D’mandez à parler au commandant Himmelfarb, c’lui qu’est en charge d’la barricade. Dites-lui qu’c’est moi qui vous envoie, et qu’il doit m’envoyer un message dès qu’on a les armes, entendu ? Gamin, file prév’nir Himmelfarb d’leur arrivée. »

Les deux silhouettes acquiescèrent et s’élancèrent vers un petit fardier garé non loin ; le gamin avait déjà disparu. Mâchemots se frotta le menton, satisfait. La nuit commençait bien.

*

* *

Onze heures approchaient quand le fardier arriva en rugissant au coin de la rue d’Orsel et de celle de Clignancourt. Le véhicule s’immobilisa dans un immense nuage de vapeur et de poussière, alors que derrière un amas de pavés, de caisses, de meubles, de matelas et de planches une femme monta dans une auto blindée qui avait été mis là pour fermer complètement la rue. La barricade d’Orsel, avec celles de Mont Cenis et de Durantin, était une des portes que la Pogne Rouge avait laissées dans sa forteresse pour laisser entrer et sortir des véhicules. Bientôt l’auto blindée démarra dans un rugissement terrible et s’écarta, et le fardier put s’avancer en hurlant. Après trois bruyantes minutes la porte avait été refermée, et les deux insurgés envoyés par Mâchemots sortirent de leur fardier et demandèrent à parler au commandant Himmelfarb.

« Suis là, répondit-il d’une voix sèche en s’approchant.

– C’est le capitaine Mâchemots qui nous envoie, expliqua la jeune femme, et Himmelfarb la coupa d’un geste de la main ; il avait été prévenu.

– Les armes ?

– Des fusils, des munitions et des grenades pour une vingtaine de gars. Les insurgés de la Chapelle vont arriver bientôt.

– A l’aérodrome, lâcha Himmelfarb de sa voix brève. Aoife, Victoire, quand les insurgés arriveront, les emmènerez au capitaine Mâchemots, à l’aérodrome. Les réaffectera. »

Le fardier s’éloigna en crachant un nuage de vapeur, et Himmelfarb s’assit près de la barricade. Il espérait que les émeutiers de la Chapelle pourraient les rejoindre – ils auraient besoin de toutes les recrues qui se présenteraient. Malheureusement, à peine une minute plus tard, un guetteur cria depuis une fenêtre, au-dessus d’eux :

« Commandant, une compagnie de la garde approche.

– Combien ?

– Une cinquantaine, commandant. »

Himmelfarb eut une moue agacée et s’approcha de la barricade pour regarder au-dessus. Une cinquantaine de gardes communaux se dressait sur le boulevard de Rochechouart.

« Tirez pas, ordonna sèchement le commandant. Sont trop loin, gaspilleriez des munitions. N’ouvrez le feu que s’ils approchent. »

Mais les gardes communaux ne semblaient pas vouloir approcher. Ils se tenaient droits et immobiles derrière les arbres du boulevard, en rang serrés, impassibles.

« Et les gars de la Chapelle, commandant ? demanda une voix.

– Plus la peine de les attendre, » grogna Himmelfarb, et il fit volte-face pour envoyer un message à Mâchemots.

Le siège de Montmartre avait commencé.

*

* *

Il ne fallait pas la lui faire, à Cracheclous. Part-de-Coère, la Grande Epreuve, tout ça… bah ! il n’y avait jamais trop cru. Des histoires, tout ça, des histoires, disait-il. On avait déjà essayé de l’avoir avec Lerbecard et le spectre de Jean-de-Vert, mais il savait que c’était des histoires pour l’impressionner. Les corbeaux-de-minuit, pareil ! la patronne pouvait bien y croire, Cracheclous, lui, il voulait voir. Quoi ! pensait-il, et il suffirait qu’on me dise qu’il y a un crapaud géant qui vit au sommet de la Cité et qui chie de l’or, et je devrais le croire ! foutre non ! Ce qu’il avait vu, ça, il ne disait pas, et il avait vu des choses fichtrement bizarres. Mais pour le reste, tintin.

Aussi le gamin avait-il décidé de profiter du grand foutoir de ce soir de messidor pour aller mener une petite enquête, histoire de vérifier les rodomontades de Part-de-Coère. C’était bien beau de prétendre qu’on avait accompli la Grande Epreuve, qu’on avait escaladé la tour Saint-Jacques, juste devant les bureaux de la brigade, sans se faire prendre, et qu’au sommet on avait trouvé une énigme qu’on avait résolue… tiens ! Tout cela, tout ce secret et cette mystique, cela lui semblait tiré par les cheveux, abracadabrantesque ! comme il aimait dire. Et il fallait bien qu’il aille confirmer ses doutes s’il voulait ramener la patronne à la raison.

Ç’avait été aussi facile que de pisser dans la Seine, comme il aimait à dire. Avec toute cette agitation à Montmartre, à Tolbiac et ailleurs, le square de la tour Saint-Jacques était désert, et la brigade devait avoir autre chose à faire que de surveiller la tour. Après ça, il avait fallu escalader le vieil édifice croulant, mais là encore, le gosse n’avait pas rencontré de difficultés – il avait passé son enfance à grimper et à escalader, et il était si léger qu’il pouvait se tenir sur les pierres et sculptures les plus branlantes. Sûr, il avait été épuisé quand il était arrivé en haut, mais jusque-là, du gâteau.

Après ça, allez ! il ne restait que l’énigme. Là encore, comme Part-de-Coère avait été assez aimable pour se vanter devant lui de son exploit, ça d’avait pas été bien duraille. L’énigme était gravée dans la pierre, sur le sol – Cracheclous avait apporté un briquet, et en vérité l’inscription était aisée à trouver pour qui la cherchait.

« Sous les pieds de Jean, je regarde Marc. »

Ici, cela aurait pu se corser, si Part-de-Coère avait tenu sa langue. Cracheclous se souvenait bien des vantardises du bandit. Il se souvenait surtout que les statues qui se trouvaient aux quatre coins du sommet de la tour représentaient les quatre ‘vangélistes’, qui étaient des genres de sorciers, ou bien de voyants, quelque chose… en tout cas, celui qui s’appelait Jean était représenté par un aigle, et Marc était le lion. Il se souvenait encore qu’il fallait alors trouver une pierre, qui était dans le socle de la statue de Jean et qui faisait face à celle de Marc ; que cette pierre était fausse, qu’elle jouait et qu’elle cachait un creux.

« Foutrebran, jura Cracheclous en ouvrant la cachette, Part-de-Coère ne blaguait pas ! »

Et en effet il y avait bien là une planque, qui n’était pas bien grande mais qui avait bien pu cacher un trésor. Cependant il y avait quelque chose que Part-de-Coère avait omis de dire, quelque chose qui estomaqua le môme.

« Foutrecul du rabouin de sa mère la cabe ! »

Il avait approché la flamme de son briquet au fond de la cache pour s’assurer de sa découverte, mais il n’y avait pas de doute possible. Il y avait là une autre inscription. Il y avait d’abord le nom que Part-de-Coère portait quand il était gamin, gravé dans la pierre, avec une date : « vent. 203. » Mais ce n’était pas ce qui avait fait jurer Cracheclous de la sorte. Au-dessus de ce nom, il y en avait un autre, et une autre date :

« Linspré – brum. 199. »

« Par les balloches du rabouin et le trèfle de sa rombière, il faut que la Chimère sache ça. »

*

* *

« Alas, my love, you do me wrong,
To cast me off discourteously.
For I have loved you well and long,
Delighting in your company. »

Rue Houdon, la barricade avait été dressée juste en dessous de l’angle avec la rue Piémontési, à quelques mètres de l’immeuble où avait vécu Louise Michel durant les premiers mois de la Commune. Les insurgés avaient tiré avantage de la rue Piémontési qui leur servait de rocade – ils y avaient mis une auto blindée équipée d’une mitrailleuse, qui pouvait au besoin avancer jusqu’à la rue André Antoine où elle pouvait servir à la défense d’une autre barricade.

« Greensleeves was all my joy
Greensleeves was my delight,
Greensleeves was my heart of gold,
And who but my lady greensleeves. »

La barricade de la rue Houdon était peut-être la plus impressionnante de toutes. Vue du bas de la rue, où s’était arrêtée une autre compagnie de la garde communale, elle semblait une forteresse avec ses murs de briques et de moellons cimentés à la hâte, hérissés de piques et couronnés de barbelés. Çà et là s’ouvraient d’étroites meurtrières d’où dardaient les formes brillantes des canons de quelques fusils. La voie en pente était couverte d’éclats de verre que les torches faisaient flamboyer de mille feux dans la nuit. Tous les immeubles de la rue avaient été vidés de leurs occupants, çà et là des insurgés armés de fusils, de grenades ou de pavés se tenaient aux fenêtres, invisibles. Des matelas et des bottes de paille avaient été mises contre les murs au niveau de la barricade afin d’éviter que les tirs ennemis ne ricochent et viennent trouver les dizaines d’insurgés qui se tenaient, immobiles et tendus, derrière leur muraille de fortune, leurs mains crispées sur des fusils, des pistolets, des piques et des haches.

« Your vows you’ve broken, like my heart,
Oh, why did you so enrapture me ?
Now I remain in a world apart
But my heart remains in captivity. »

De nombreux insurgés avaient la peau peinte de rouge et de noir, et d’étranges motifs serpentaient sur leur visage et leurs bras nus. Derrière l’angle, dans la rue Piémontési, un homme vêtu de peaux de bêtes odorantes finissait de grimer Amaranthe. Celui-ci, comme toujours quand il était nerveux, chantait avec excitation.

« Greensleeves was all my joy
Greensleeves was my delight,
Greensleeves was my heart of gold,
And who but my lady greensleeves. »

Il portait un plastron de cuir rigide orné du dessin noir d’un oiseau aux ailes déployées, ses bras nus étaient couverts de signes mystérieux qui ressortaient au niveau de son cou pour lui couvrir le visage en une profusion d’arabesques écarlates. Il semblait un guerrier des temps anciens, et bien que ni son plastron ni ses peintures de guerre ne le protègeraient de la mitraille, il semblait si féroce que personne n’aurait songé à le moquer.

« Beidh sé seo tú a chosaint ó olc, grogna l’homme vêtu de peaux de bêtes en agitant sa longue chevelure rousse – ce qui, en Gael, signifie : ‘Cela te protègera du mal.’

– Je ne sais pas, murmura Amaranthe en se relevant, mais voilà, ça ne coûte rien d’essayer, n’est-ce pas ? »

Il vérifia nerveusement que son marteau était bien attaché à sa ceinture, puis il s’approcha de la barricade.

« Des nouvelles ?

– Rien, commandant Amaranthe. Ils ne semblent pas vouloir donner l’assaut… pas pour l’instant, en tout cas. »

Le commandant eut un sourire cruel en se penchant à une meurtrière. En prenant l’aérodrome ils avaient privé la Commune des derniers canons qui n’étaient pas déjà en service sur les batteries des fortifications et de la tour de la Cité, et les derniers dirigeables qui n’étaient pas au front. La garde communale devrait prendre la colline d’assaut au fusil et à la baïonnette. Soudain il eut le grondement d’un moteur et, après quelques instants, Amaranthe se redressa et appela un gamin qui traînait là.

« Tire-filoches, va dire au capitaine Mâchemots qu’une deuxième compagnie vient d’arriver place Pigalle. Possible que ça soit par ici qu’ils essaient d’entrer, t’entraves ? Allez, file ! »

*

* *

Place Pigalle, trois fourgons venaient de s’arrêter et une cinquantaine de gardes communaux rejoignirent au pas de course leurs frères d’armes pour se ranger en une ligne sur deux rangs : le premier genou à terre et le second debout. Ils étaient cent maintenant sur le boulevard, leurs fusils pointés vers la barricade Houdon. La portière d’un des fourgons s’ouvrit et un homme sauta avec aisance à bas du véhicule. Comme le reste des gardes il portait une veste d’uniforme noire, mais trois étoiles d’argent brillaient à sa poitrine. Une casquette de cuir couvrait ses cheveux d’un roux sombre, taillés en brosse, et si le col de sa veste ne l’avait masqué, on aurait pu lui voir un tatouage figurant un renard sur le cou. Jules Coussard, grand commissaire de police et gouverneur militaire de Paris, s’approcha de ses hommes d’un pas vif, en regardant rapidement autour de lui. A gauche on devinait une autre troupe qui faisait face à la barricade André Antoine, et à droite, plus loin, une auto blindée et une trentaine de gardes bouclaient la rue des Martyrs. Imperturbable, il examina la barricade qui se dressait devant ses hommes et essuya la sueur qui inondait son front.

Il entendit le tumulte des sabots d’un cheval et se retourna pour voir arriver un messager qui sauta à bas de sa monture et accourut vers lui.

« Citoyen-gouverneur Coussard ! appela-t-il en approchant, des nouvelles de Tolbiac ! »

L’homme hocha la tête et prit la missive qu’on lui tendait. Son visage dur ne trahit aucune expression. Il plongea la missive dans une poche de sa veste et congédia le messager d’un mouvement de la tête.

« Lieutenant, nous ne devons plus attendre de renforts, annonça-t-il sèchement à un homme qui se tenait près de lui.

– Et les compagnies envoyées au quartier-latin et à Tolbiac, citoyen-gouverneur ?

– Les dernières poches de résistances ne devraient plus tenir bien longtemps, annonça Coussard, mais les compagnies ont subi de lourdes pertes et nous aurons besoin d’elles si de nouvelles émeutes devaient s’allumer.

– Il sera difficile de prendre Montmartre sans renforts, citoyen-gouverneur.

– Nous n’avons pas le choix, lieutenant. Si nous ne libérons pas l’aérodrome rapidement, ce sont les Merçais qui le prendront bientôt. »

*

* *

Tunique grise et pantalons maculés de suie, une gamine brûlait le pavé dans la nuit chaude.

Courir, elle devait courir.

Elle passait comme un coup de vent, son souffle haletant dans les rues obscures, ses pas presque inaudibles, sous les becs de gaz. Elle courait, essuyant la sueur qui perlait à son front et le long de sa nuque. Les entrailles liées, et son cœur qui pulse puissamment, elle l’entendait battre comme un tambour dans sa chair. Elle devait continuer…

Courir.

Elle suivait les boulevards. Place de Clichy elle s’arrêta une seconde pour laisser passer un fourgon de la garde communale et puis elle s’élança à travers la place, ses yeux affolés à droite, puis à gauche, et ses mains fermées en poings qui se balançaient au rythme de sa course. Sa gorge brûlait, elle tourna brusquement sur le trottoir et manqua de se tordre la cheville mais se rattrapa, continua.

Courir, encore.

Les Batignolles, sous ses pieds meurtris. Ses membres embrasés par la fatigue, et les chocs de ses pas… qui battaient… encore… et encore… vibrations terribles qui remontaient le long de sa colonne et lui brisaient le dos. A sa taille elle avait une corde qui lui servait de ceinture, à son cou un foulard usé et rougeâtre. Sous les becs de gaz ses cheveux longs et ébouriffés luisaient de sueur et de crasse.

Elle devait courir… plus vite.

Bientôt, le boulevard de Courcelles. Elle était à bout de forces, maintenant, mais elle ne pensait plus à sa fatigue, à sa douleur, c’était comme si elle avait couru toute sa vie. Elle eut une pensée, soudaine, elle se dit qu’elle ne pourrait plus s’arrêter si elle le voulait. Elle devrait courir jusqu’à ce que la mort l’arrête et la jette dans le ruisseau, comme la bête errante et malade qu’elle avait toujours été, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Un parasite.

Courir, plus loin.

Miromesnil, elle tourna vivement, le cœur au bord des lèvres, comme coincé dans sa gorge… mal à l’aise, elle se sentit l’envie de vomir. Vomir quoi ? Elle n’avait rien mangé depuis l’avant-veille. Monceau, sur sa droite. Ses genoux à deux doigts de la rupture.

… courir.

Enfin Malesherbes, elle prit à gauche sur cent mètres et s’arrêta avec un grognement. Sa fatigue la submergea soudainement, monstrueuse, comme si elle l’avait tenue à distance en courant et qu’elle avait enfin été rattrapée ; et cette fois il lui sembla qu’elle ne pourrait plus jamais marcher. Elle leva les yeux au deuxième étage, vit que la fenêtre était ouverte et cria, avec tout le souffle qui lui restait :

« M’dame Coussard ! M’dame Coussard c’est moi, Chimère ! »

Une dame mit alors son visage à la fenêtre. Elle était jeune, jeune et très belle avec de longs cheveux noirs dressés en une coiffure compliquée et sertie d’argent.

« Chimère ? s’exclama-t-elle, surprise. Tu ne devrais pas être dehors ce soir, c’est dangereux ! sa voix était douce et claire, la gamine pensa que celle de sa mère avait dû y ressembler.

– C’est Amaranthe, m’dame. Y va s’battre, m’dame ! »

Elle fut muette un instant, et son visage pâlit. Et puis elle lui ordonna de l’attendre – quelques minutes plus tard la lourde porte de l’immeuble s’ouvrait et le gosse dut s’écarter pour laisser passer un fiacre.

« Monte, Chimère, ordonna-t-elle, l’air inquiète. Où est-il ?

– Rue Houdon, m’dame, » répondit-elle en sautant à bord du véhicule.

La jeune femme ordonna au cocher de les y mener, et le fiacre partit dans un tonnerre de sabots.

*

* *

« Ne les laissez pas avancer ! »

La voix d’Amaranthe résonnait avec autorité parmi le claquement intermittent des fusils. Il était minuit passé, et cela faisait maintenant une vingtaine de minutes qu’une section de la garde s’était détachée de la troupe massée sur la place Pigalle pour tenter d’entrer dans les premiers immeubles de la rue, des fenêtres desquelles ils pourraient faire feu derrière la barricade. Ils avançaient collés aux murs, accroupis, en tirant de temps à autres une salve de fer qui venait crépiter contre les moellons de la barricade ou près des fenêtres où se tenaient des insurgés. Deux corps en uniforme noir gisaient, les bras en croix, au milieu de la rue, dans une flaque écarlate. Soudain il y eut un cri de surprise et un homme sur la barricade tomba en arrière et s’écrasa sur le pavé, un mètre plus bas. Amaranthe se précipita à son côté.

« Médoc ! » hurla-t-il, et un homme avec une sacoche en travers de sa poitrine accourut.

L’homme avait la bouche ouverte et les yeux écarquillés, il hoquetait pour avoir un peu d’air mais ne parvenait à gonfler sa poitrine. Le médecin ouvrit sa veste et vit qu’une balle avait perforé sa gorge, qui saignait abondamment. Il leva les yeux vers Amaranthe et secoua tristement la tête pour indiquer qu’il n’y avait rien à faire… l’instant suivant, l’homme perdait connaissance. Amaranthe congédia le médecin et clôt les paupières du mort.

Un messager vint en courant et lui annonça que la garde avait commencé à faire feu sur des barricades un peu partout autour du périmètre. Ce n’étaient pas de véritables offensives cependant, et la Commune semblait compter ses hommes et ses munitions autant qu’eux. Comme en bas de la rue Houdon, la garde communale se contentait pour l’instant de taquiner Montmartre.

A nouveau, un cri, et un homme tomba près de lui, blessé à l’épaule – on le remplaça aussitôt. Le commandant se glissa près d’un de ses hommes pour jeter un œil à la rue, et vit qu’un autre cadavre était étendu près des deux premiers au bas de la rue. La garde n’arrivait pas à avancer. Pour combien de temps encore ? Amaranthe se tourna vers l’homme blessé, ordonna à deux brancardiers de l’emmener à l’infirmerie qui avait été aménagée à l’aérodrome.

Puis il y eut un cri derrière lui, et les coups de feu se firent plus rares, s’éteignirent.

« Ils se replient, commandant ! »

Surpris, Amaranthe se retourna et regarda dans la rue : douze silhouettes reculaient lentement pour rejoindre les rangs serrés de leur camarades, loin sur la place Pigalle, hors de portée des fusils des insurgés. Deux hommes en uniforme s’avancèrent, l’un portait un drapeau blanc et l’autre un porte-voix – trois étoiles brillaient à sa poitrine.

« Emeutiers ! »

Une voix rauque, amplifiée par le porte-voix, résonna dans la rue.

« L’ordre est rétabli dans le reste de Paris, vous êtes seuls et encerclés ! Rendez-vous, et vous ne serez pas exécutés !

– Bran à l’ordre, cria Amaranthe en retour, et bran à Paris si elle se rend, nous nous battrons jusqu’au bout !

– Qui êtes-vous ? » hurla la voix.

Amaranthe bondit alors en haut de la barricade, furieux et terrible avec son visage peint comme un démon ou quelque esprit mauvais des anciens temps. Et il rugit :

« Je suis Amaranthe, commandant de la barricade Houdon, et derrière moi se tiennent Montmartre et des habitants de tout Paris, qui ne se rendront pas tant que leurs cœurs battront. Et toi, qui es-tu ?

– Je suis le citoyen-gouverneur Jules Coussard, grand commissaire de police de la ville de Paris, » répondit le porte-voix.

Aussitôt Amaranthe pâlit et sembla perdre ses mots. La haine illuminait ses yeux étroits, tordait atrocement ses traits sur lequel il forgea tant bien que mal un sourire affreux, un sourire moqueur et cruel.

« Le Rouquin, rit-il avec aigreur. J’ai appris que tu étais devenu Grand Cogne, mes félicitations ! »

On ricanait derrière lui dans l’ombre de la barricade.

« Tu sais qui me l’a appris, mon Julot ? Oh, tu la connais très bien… peut-être pas tout à fait aussi bien que moi, mais tout de même, à force de la voir tous les jours… tu comprends, moi je ne la vois qu’une ou deux fois par décade ! Tu vois de qui je parle, Rouquin ? poursuivit-il après un silence. Je parle de Raffaele, Rouquin, de ta femme ! »

Il hurla ces derniers mots avec furie et se jeta derrière la barricade pour se protéger du coup de feu qu’avait tiré Coussard. La barricade avait éclaté d’un rire pervers et le gouverneur militaire, furieux, retourna à ses troupes. L’instant suivant elles s’élancèrent comme un seul homme en une vague hurlante, et l’enfer prit la rue Houdon comme une tornade.

Un tonnerre de feu et de plomb descendit sur les assaillants, qui répondirent avec discipline. Des corps hurlants tombèrent des fenêtres pour s’écraser sur le pavé, des grenades volèrent dans les deux sens et ouvrirent la rue en deux, l’extrémité gauche de la barricade s’effondra avec fracas. Monstrueuse, l’auto blindée des insurgées cribla la rue de mitraille, et la voie incendiée se couvrit de corps inanimés, déchirés et calcinés. Le sang en torrents s’écoulait entre les pavés vers le bas de la rue. La houle noire des attaquants s’écrasa en un fracas terrible contre la barricade, et Amaranthe plongea dans la mêlée avec une poignée de ses frères d’armes en brandissant son lourd marteau.

« Paix et liberté ! » grondait-il en balançant son marteau autour de lui pour briser crânes et nuques, et bientôt la garde apeurée reflua autour de ses guerriers vociférants et il s’apprêta à remonter sur la barricade, mais au bas de la rue un homme cria un ordre et les soldats se refermèrent sur eux comme un étau de fer et de chair.

« Traîtres au peuple, meurtriers, bouchers ! »

Il chantait presque. Un sourire féroce éclairait son visage, et son torse éclaboussé de sang, avec son peinturlurage écarlate, lui donnait l’air de sortir tout droit des enfers.

« Soudards, raclures, vanda… »

Il s’immobilisa soudainement, les yeux écarquillés, la bouche ouverte de surprise, muet. Un filet de sang coula à la commissure de ses lèvres et il lâcha son marteau. Autour de lui on se battit encore quelques instants, et puis tout sembla se taire, s’immobiliser. Il referma ses mains sur le fusil dont la baïonnette avait percé sa poitrine, comme pour s’en libérer. Mais ses forces l’avaient quitté. Loin, loin derrière les rangs de ses ennemis, au bas de la rue dévastée, il lui sembla voir une femme dans une robe rouge, une femme belle et qu’il aimait, mais elle était si loin… peut-être était-ce un songe. Il entendit crier son nom, un de ses innombrables noms. Il pensa qu’il n’avait pas dit à Jean le premier surnom qu’il avait pris, son nom d’oiseau. Il glissa au sol, et la douleur dans sa poitrine déjà s’évanouissait. Les hommes devant lui s’étaient écartés pour la laisser passer, et elle se pencha vers lui, le visage déchiré par le chagrin… oui, c’était un songe, il était mort et il ne la reverrait plus jamais…

*

* *

« Capitaine, capitaine ! »

Mâchemots se retourna pour faire face au messager essoufflé.

« Capitaine, la barricade Houdon est tombée ! »

La surprise et l’angoisse tordirent un instant les traits du capitaine, un instant seulement. Il serra les dents, prit une inspiration, et se tourna vers ses aides de camp.

« Faites passer l’mot aux autres barricades : dispersion. Qu’on laisse aussi peu d’armes et d’munitions derrière soi qu’possible, et qu’on prenne soin d’miner les barricades pour r’tenir la garde autant qu’possible, allez. Ariane ! Qu’on évacue les vivres et les armes comme ç’a été prévu, et qu’on cache les blessés. Ils s’ront bientôt là. »

Quand ils furent tous partis en courant, Mâchemots se permit de se retourner vers le messager.

« Et Amaranthe ?

– Mort, mon capitaine. »

D’un geste, il lui fit signe d’aider à l’évacuation de l’aérodrome.

*

* *

Elle était seule. Seule et coupable au milieu des derniers fidèles qui dressaient, rue Houdon, un grand bûcher avec les décombres des barricades. Des habitants du quartier avaient prêté des chaises, des tables, qu’on avait brisées pour ériger la dernière couche d’Amaranthe. Il y avait un grand silence, et Raffaele se tenait près de son corps inanimé. Il avait fallu que l’homme meure pour qu’elle comprenne qu’elle l’aimait, et son mari l’avait compris aussi, il lui avait laissé le corps exsangue et avait continué avec ses hommes pour reprendre l’aérodrome.

Elle ne pleurait plus. Autour d’elle quelques hommes finissaient d’ériger le bûcher en silence, religieusement, comme on dresserait un autel. Pour eux Amaranthe était un héros, pour elle il était bien plus, un homme qu’elle avait aimé en le perdant – nous sommes ainsi faits. Douze gardes à la mine grave les surveillaient, ils avaient ordre de les laisser brûler leurs morts et de les emmener ensuite en prison. Aux côté d’Amaranthe on mit les autres morts, mais c’était sa gloire qui enveloppait la rue et magnifiait la leur, c’était de ses noms qu’on se souviendrait, et de sa mort.

Un homme approcha avec une torche, et Raffaele s’écarta. Le feu hésita un peu sur les franges du bûcher, vacillant et faible, et puis il s’éleva en ronflant, avala le reste du monticule de bois, et bientôt l’odeur âcre de la chair brûlée emplit l’air déjà saturé de celle du sang et de la poudre. Alors Raffaele s’agenouilla, et de son doigt noir de suie et de sang elle inscrit sur le pavé :

« Amaranthe

8 vend. 190 – 5 mes. 223 »

Elle savait que le vent et la pluie auraient effacé ces mots avant trois jours, mais c’était dans son corps plus que sur la pierre qu’elle voulait les écrire. Il lui semblait qu’elle aurait pu les tracer même dans l’air… plutôt qu’une épitaphe c’était un rituel, une expression de ses regrets et une dernière dévotion.

Noire, la fumée s’élevait dans la nuit, vers le ciel, là où tout Paris pouvait la voir.

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