LGC – 21 – Partie de chasse

Il avait plu pendant la nuit et la terre était encore meuble sous ses bottes. Elle montait sans hâte. Il faisait bon et le soleil de midi frappait sur sa joue pâle. Sa cape beige volait sur sa gauche comme un étendard, et claquait dans le vent. Elle souriait, et il lui semblait qu’elle était enfin tranquille. Elle aurait aimé que Jean soit là avec elle pour partager cette promenade – c’était la première fois qu’elle sortait de Paris depuis qu’elle avait fui avec Linspré après sa libération… près de deux ans plus tôt.

C’était le début du mois de floréal, et autour d’elle les vignes verdissaient à peine. Une trêve venait d’être négociée entre la Commune, pour qui la situation tournait mal en Normandie et en Picardie, et la Mercie qui ne tenait plus que Dublin en Ivernie et venait de perdre l’île de Man. Brune savait que cela ne durerait pas, mais c’était toujours un répit, une bouffée d’air pour les Parisiens.

Enfin elle sortit des vignes. Devant elle il n’y avait plus que de l’herbe et, plus haut, une couronne d’ifs sauvages au sommet de la colline. Elle suivit le petit sentier de terre qui montait jusqu’aux arbres. Ceux-ci n’étaient pas très grands, mais leurs troncs rougeâtres et leurs sombres aiguilles plaisaient beaucoup à Brune. Elle leur trouvait l’air noble, quoi qu’un peu lugubre. Le printemps les avait constellés de quelques fleurs jaunes. Au milieu des arbres il y avait une grosse pierre : c’était là tout ce qu’il restait du fort du mont Valérien, détruit lors de l’assaut des Versaillais lors de la bataille du 30 ventôse de l’an 79. On avait commémoré la victoire en plantant les ifs – l’idée plaisait à Brune, qui n’aimait guère les grands monuments ni les cérémonies larmoyantes.

Elle se retourna vers la vallée. En dessous d’elle elle pouvait voir le village de Suresnes lové contre la Seine, elle voyait même ses habitants aller dans les rues – de là-haut ils lui semblaient gais et insouciants. Heureux ceux qui ignorent les secrets du pouvoir et laissent l’Histoire les porter, pensa-t-elle. Elle pensa encore que ces braves citoyens voyaient le Mouvement dans toute sa noblesse et sa gloire, quand elle avait vu les vols, les arnaques, les chantages… la prostitution et les meurtres. Elle soupira. Plus loin, de l’autre côté du fleuve, le bois de Rouvray était déjà vert. Au-delà se dressaient les fortifications, hautes et sombres.

Elle s’allongea dans l’herbe, et vit un oiseau passer au-dessus d’elle. Lui n’avait pas tous ses soucis. Qu’il était beau, dans le vent ! Elle pensa à Roparzh et à la Bohème, qu’elle n’avait pu attraper. Roparzh était parti sur le front – elle se disait qu’il mourrait tout aussi bien là-bas qu’à Paris, et elle était heureuse de ne pas avoir eu à le tuer. C’était à cause de la Bohème qu’elle était inquiète. Lui aussi s’était échappé, pour l’Afrique, semblait-il. Cela ne plairait pas à Linspré.

Elle soupira et se releva. Un oiseau atterrit parmi les fleurs des champs qui parsemaient la colline. Elle sourit, et reprit le sentier vers Suresnes. A chaque jour suffit sa peine.

*

* *

Jean se souvenait de sa première chasse, il s’en souvenait parfaitement. Mille troncs comme les colonnes d’un temple avec la cime verdissante comme faîte. Ce devait être le printemps et sur les branches nues bourgeonnait çà et là la frondaison nouvelle. Son père allait devant lui, silencieux. Un oiseau qui chante. L’aube perçait à l’est, parmi les troncs, et jetait sur les sous-bois une lueur blanche ; elle s’étalait par taches sur le sol, entre des flaques d’ombre brunes et vertes, et ne se tenait jamais immobile mais tremblait à travers la brume qui flottait au-dessus d’eux. Il se souvenait du murmure de ses bottes sur la terre, qui lui semblaient être le tonnerre. Il se souvenait les paroles de son père, qui devaient le rassurer : « Si le diable vient vers toi, tu peux le tuer avec ton fusil. »

Et il se souvenait du renard, à trente pas devant lui. Sa robe rousse tranchait sur la nature morne. Paisible, il faisait sa toilette. Son père lui avait fait signe de prendre son fusil. L’excitation le faisait trembler, il avait pris une longue respiration pour tenter de se calmer, avait fermé les yeux – avec le temps, l’expérience, tout cela était devenu plus facile, plus naturel. Oui, il se souvenait de tout. La bête en joue, le long canon luisant. Le vent devant lui qui lui portait l’odeur rance de la bête. Le souffle de son père. La détente, froide sous son doigt. Le poids de la crosse contre son épaule. L’écorce rugueuse d’un chêne contre son coude. Le ventre blanc du renard. Ce goût étrange, teinté de fer, sur la langue… le claquement du fusil.

Jean finit d’assembler son fusil et ferma les yeux. Ce soir aussi il chassait un renard, mais cette fois-ci il n’était pas certain de vouloir le prendre. Il resserra la couverture de laine grise sur ses épaules et se mit en position. De son toit, il avait une vue parfaite sur le jardin Croulebarbe, coincé entre la Bièvre et la rue Blanqui. Il cala son fusil de manière à ce que quand il regarde dans la lunette, il puisse voir la trappe de métal au milieu du parc par laquelle on pouvait descendre dans un de ces puits qui mènent au réseau des carrières souterraines qui sillonnent le sous-sol du treizième arrondissement. La luminosité était basse, mais c’était suffisant ; si le Rouquin venait, il serait facile à ferrer. Mais Jean ne voulait pas qu’il vienne. Il se souvenait de ses anciennes chasses, et il se disait : c’est une chasse comme les autres. Il n’y croyait pas. Il savait que cette fois, il lui faudrait faire un choix, un choix sur lequel il ne pourrait revenir, et que ce choix serait déterminant… pour beaucoup de choses. Et comme à son habitude, il espérait que les évènements lui éviteraient d’avoir à faire ce choix.

Dans le parc, les premiers adeptes arrivaient. L’un après l’autre, ils ouvraient la trappe de fer et s’enfonçaient sous terre sous l’œil vigilant de Jean. Chaque fois son cœur s’accélérait, craignant qu’il s’agisse du Rouquin, et puis il soupirait de soulagement en ne le reconnaissant pas. Il en passa une trentaine – des femmes, surtout. Mais le Rouquin n’était toujours pas là. « Peut-être qu’il a trouvé l’information insuffisante, pensait Jean. Peut-être qu’il a envoyé quelqu’un d’autre. » Mais cela ne suffisait pas à le rassurer.

Enfin une nouvelle silhouette passa la grille du parc Blanqui, elle avança vers la trappe de métal avec une démarche raide. Jean regarda dans la lunette de son fusil, sachant déjà ce qu’il y trouverait – c’était Coussard.

Dix pensées se précipitèrent dans son esprit. Linspré avait ordonné la mort du Rouquin, il avait chargé Jean de son exécution, et Jean avait prêté serment. Et pourtant… ah, si la bête avait pu ne pas mordre ! Avant que Jean n’ait pu se décider, le métal se referma sur le grand commissaire, qui disparut sous terre. Ce n’est pas grave, pensa Jean. Oui, je le prendrai à la sortie, ça sera plus simple.

Et il attendit, plus inquiet que jamais.

*

* *

Jules Coussard referma la trappe de fer brassé au-dessus de lui, et s’engouffra dans le monde obscur et inquiétant des carrières souterraines du sud de Paris. En bas du puits, il suivit le chemin éclairé par les lampes à pétrole, comme on le lui avait indiqué. Il marcha le long d’une galerie étroite et froide, entre deux parois humides. Çà et là s’ouvraient de ces ossuaires clandestins qui s’étaient multipliés depuis que le Comité avait interdit l’inhumation des morts. Ses pas sur la pierre suintante résonnaient avec lugubre, et il tâchait d’être le plus silencieux possible, comme par peur de réveiller les fantômes qui devaient dormir dans ces ténèbres.

Quand un de ses informateurs lui avait appris qu’il y avait un lien entre les thélémites et la pègre, il n’avait pas été surpris. En fait, il avait longtemps soupçonné que l’Abbaye de Théléma était en fait une cellule anarchiste qui travaillait main dans la main avec le mouvement – après tout, un de leurs enseignements n’était-il pas « Il n’y a d’autre Loi que ‘Fais ce que tu veux’ » ? Le Comité avait choisi de les tolérer… c’était si étrange de la part d’un régime qui se faisait fort de persécuter toutes les formes de superstitions, du catholicisme aux cultes ésotériques, que Coussard suspectait certains des membres du Comité d’êtres eux-mêmes thélémites.

Le grand commissaire marchait toujours, courbé entre la terre froide et la pierre luisante. Il ne semblait y avoir d’autre bruit que celui de ses pas, de sa respiration, et parfois l’égouttement agaçant de l’eau verdâtre. Le Rouquin mit sa main à sa ceinture pour vérifier que son pistolet y était bien accroché… il n’aimait pas ce confinement, et songea comme tout cela ressemblait à un piège. Bien sûr, il n’aurait pas dû venir lui-même, mais il n’avait plus personne à qui faire véritablement confiance depuis que Roparzh était parti pour le front. Et l’occasion était trop belle… selon ses informations, Brune devrait être là, avec d’autres sociétaires. Dans la position qui était la sienne, il ne pouvait pas manquer une chance d’attraper un sociétaire ou deux…

Enfin il déboucha sur une grande carrière dont les parois de gypse reflétaient l’éclat rouge du foyer qui brûlait en son centre. Il se redressa, car ici le plafond était si élevé qu’on le distinguait à peine. Une trentaine de formes noires se tenaient près du feu – la flamme éclairait leurs visages, mais pas suffisamment pour qu’il puisse reconnaître celle qu’il était venu chercher. La caverne était assez grande pour qu’il puisse rester dans l’ombre, invisible aux yeux des thélémites.

Une femme s’approcha du feu, elle était enveloppée dans une grande cape noire.

« ‘Fais ce que tu voudras sera le tout de la Loi’, dit-elle avec force. Voilà les mots inspiré par Aiwass à Aleister Crowley, réincarnation d’Ankh-af-an-khonsu et manifestation de Baphomet, le Serpent et le Lion. »

*

* *

Jean ne savait pas grand-chose des thélémites, sinon qu’ils ignoraient tout du mouvement et du Milieu. Mais il s’était douté que le Rouquin partageait ce mépris mêlé de crainte que les positivistes avaient pour les églises ésotériques. Il savait aussi que leurs préceptes étaient souvent mal interprétés comme une forme d’anarchisme, ce qui faisait d’eux l’appât parfait pour le grand commissaire.

Mais alors qu’il attendait, emmitouflé dans sa couverture de laine grise, allongé sur son toit, Jean réfléchissait. Voulait-il vraiment exécuter le Rouquin ? Bien sûr, il avait capturé Brune, et l’avait tenue enfermée pendant quatre ans. Il était le plus féroce ennemi de la Société et du mouvement. Il était marié à la femme qu’Albion aimait. Et pourtant…

La nuit était calme. Derrière lui il y avait l’ombre de la butte aux Cailles, endormie. En face, au-delà du ruban noir de la Bièvre, se dressait la montagne Geneviève, forme noire dans la nuit bleue. La Bièvre coulait doucement, sans bruit. Il pensa à Siannon, la rivière de son enfance. Il se rappelait les prés, les roseaux près de l’eau et les parties de pêche avec son père. Son père, qui parfois relâchait des poissons après les avoir pris. Alors, sans attendre que le Rouquin reparaisse par la trappe de métal, Jean démonta son fusil, le roula dans sa couverture, et disparut.

*

* *

C’était une nuit noire de ce même mois de floréal. Sa chevelure blanche s’étalait en rayons autour de son visage livide, cela faisait comme un soleil blafard sous le ciel nocturne. On l’avait vêtue de son éternelle robe noire, clos ses yeux et oint sa peau. Ses traits apaisés dessinaient un masque de sagesse et de sévérité. Il semblait que son regard portait à travers la chair de ses paupières, à travers les quelques nuages qui flottaient au-dessus de la butte Chaumont vers le ciel infini. Les torches allumées tout autour rougeoyaient sur son visage.

Près de son lit de bûches et de branches une douzaine d’ombres veillaient en cercle. Une trêve avait été conclue pour la nuit avec les marlous de l’Apôtre Premier, qui régnaient par tribus de la Villette au Trône-Renversé, parce que Jaana était respectée à travers toute la ville. Rares pourtant étaient ceux qui avaient été conviés à ses funérailles, et la Chimère était la seule qui ne soit pas sociétaire de l’Apôtre Second. Elle était venue avec deux de ses drilles qui veillaient, l’œil draconien et la gueule impitoyable, un peu en bas de la colline. La Chimère avait mis son beau blouson, et une chemise froissée qui fleurissait, framboise, à son col.

Sans doute Albion la lui avait-il prêtée. Il était là aussi, vêtu de gris et de pourpre comme à son habitude, le visage fermé et les mains jointes dans son dos, droit et immobile, flanqué de Mâchemots d’un côté et de Quatre-Pognes de l’autre. Ils avaient taillé leurs barbes et moustache, coiffés leurs cheveux, mis leurs plus belles bagues et des habits sans trous – tous trois semblaient des princes des rues, fiers et rodomonts. Bilal se tenait un peu plus loin, il avait proprement taillé sa courte barbe et avait huilé ses cheveux noirs pour les plaquer en arrière, ils brillaient à la lueur de sa torche. A côté de lui était Himmelfarb, l’air encore plus austère et rébarbatif que d’habitude dans un costume noir, et avec son visage maigre et son nez aquilin il semblait un rapace qui jetait nerveusement des regards à droite et à gauche, comme s’il guettait l’arrivée de quelqu’un dont il craignait la venue. Brune et Jean étaient plus loin, les yeux vides et les mains liées. Et puis c’étaient les deux sœurs, Sophie la maquecée-dabe, et Jaspin, c’est à dire « oui, » qu’on appelait ainsi parce qu’elle commençait toujours par acquiescer quand on lui posait une question, même si elle pensait le contraire – c’était une ruse qu’elle avait pour mettre ses interlocuteurs en confiance, elle parvenait ensuite par un discours oblique et complexe à les embrouiller et à leur dire non sans les vexer. On les disait sœurs parce qu’elles étaient souvent ensemble mais elles ne se ressemblaient guère : alors que Jaspin était brune et avait toujours l’air aimable, Sophie était blonde et arborait constamment une moue de dédain sur ses lèvres retroussées, un air sévère à cause de son nez qu’elle avait toujours froncé. Plus loin était Venternes, couvert d’un pardessus gris. Il tenait entre ses mains un chapeau melon brun et gardait la tête baissée, si bien qu’on pouvait voir le sommet de son crâne luire sous les torches. Enfin les Mouches complétait le cercle, il avait ses vêtements les moins sales mais sa barbe était toujours aussi broussailleuse.

Ils attendaient tous en silence, comme s’il devait en venir un treizième, mais comme personne n’arrivait Albion fit un pas en avant dans la lueur jaune des torches.

« Jaana était notre Daronne, dit-il d’une voix lente et solennelle, la gardienne de nos Mots et de nos traditions. Elle en savait plus sur chacun d’entre nous que personne ici, et nous ne savions sur elle qu’une infime partie de ce qu’il y aurait eu à connaître. Elle était un de ces êtres immenses qui traversent les époques et ne semblent jamais devoir s’éteindre.

« Et pourtant, la mort l’a rattrapée, elle aussi. Souvenons-nous toujours d’elle. »

Il s’arrêta un instant et regarda au sol. Personne n’osa parler, sauf les flammes crépitantes. Il reprit, plus bas :

« Jaana m’avait prédit que si je rejoignais l’Apôtre Second la femme que j’aime m’aimerait en retour. J’ai suivi son conseil. Je sais que beaucoup ici doutent qu’elle était sincère… peu importe. En faisait cette prédiction elle a scellé mon destin.

« Voilà le genre de personne qu’était Jaana. Son mot nous liait et marquait nos vies, les marque encore. Ne l’oublions pas. »

Il se baissa ensuite à l’oreille du corps étendu près de lui, comme pour lui murmurer quelque chose. Puis il prit une bouteille d’huile et il la vida sur le bûcher avant de s’éloigner. Tous ensembles ils jetèrent leurs torches vers le corps de Jaana. Même sur son lit de flammes elle paraissait calme, sereine. La chaleur monta rapidement et ils s’éloignèrent tous de quelques pas. Leurs visages, rougis par la flamme. Le grondement terrible du bûcher. Et la fumée qui s’élevait en une colonne immense vers le ciel, vers les nuées, plus haut même que la tour de la Cité, comme un monument éphémère à la mémoire de la défunte. L’odeur de la chair brûlée emplit l’air, mais ils le remarquèrent à peine. Il n’y avait plus rien que le feu, le feu et la colonne de fumée, comme un phare funèbre au sommet de Paris.

Mâchemots sortit un violon et joua quelques accords tristes. La Chimère l’accompagna d’une voix rauque. Elle semblait porter dans sa gorge un chagrin immense – une gosse de son âge ne devrait pas avoir à chanter à un enterrement, pensa Jean. Le chant mélancolique se mariait au crépitement de la flamme ; ils continuèrent alors que le bûcher s’évanouissait. Autour d’eux les autres silhouettes ne bougeaient pas, muettes dans la nuit. Ils avaient au visage et aux mains les lueurs de l’incendie, la chaleur de la fournaise. Un vent se leva de l’ouest et souffla sur eux la fumée dans laquelle ils se dissipèrent, ombres spectrales.

Finalement le feu s’éteignit, la Chimère se tut, Mâchemots rangea son violon. Tous s’approchèrent des cendres chaudes et murmurèrent :

« Jaana. »

Et puis ils s’éloignèrent, certains en silence, d’autres en échangeant des murmures déçus ou inquiets :

« Linspré n’est pas venu. »

*

* *

Bilal allait rapidement dans les rues obscures, le visage fermé et l’air absorbé par ses pensées, ses mains enfouies dans les poches de son long manteau. Des pas résonnèrent derrière lui, rapides et légers – il ne parut pas les entendre. Il passa sous un bec de gaz et s’arrêta un instant pour rouler une cigarette.

« Oh Bilal ! » cria-t-on.

Il se retourna, et vit une petite forme sortir des ténèbres. La Chimère s’avança et se planta trois pas devant lui, le menton levé, les mains sur la taille et les sourcils froncés.

« Ouais ? interrogea Bilal, l’air agacé.

– J’voulais juste te dire, Jaana … elle me racontait pas que des vieilles légendes. »

L’autre fronça les sourcils et rangea sa marie-jeanne.

« Qu’est-ce que…

– J’veux dire… que ce qu’elle savait et que tu ne voulais pas qu’elle sache, ben je le sais aussi, voilà, alors tu devrais te tenir à carreau, voilà. »

Elle parlait avec autorité, comme elle parlait à ses drilles, et c’était ce ton qui agaçait l’alchimiste, bien plus que son charabia qu’il n’arrivait à comprendre.

« Prends garde à tes manières, gamine, et n’oublie pas à qui tu parles. Maintenant, dis-moi ce que t’as derrière le crâne, et sans jolies formules, compris ? »

Il y eut un silence, l’enfant indécise se balançait d’un pied sur l’autre, comme un métronome.

« Comprendra, comprendra pas… soufflait-elle comme pour elle-même. Et puis elle ajouta, plus haut : Les morts ne parlent plus, mais si la mauchance venait à disparaître, les vivants sauraient pourquoi.

– La mauchance… » commença Bilal sans comprendre.

Puis ses yeux s’écarquillèrent et il bondit, furieux, sur la gamine.

« Ibn-al-kalb ! » hurla-t-il, furieux, avec une lueur meurtrière dans le regard.

Il attrapa le bras de la gosse qui tâcha de s’enfuir, mais la main de l’alchimiste était comme une griffe de fer.

« Assez, Bilal ! » gronda une voix derrière lui, et il relâcha la môme qui s’enfuit en haletant dans la direction de la voix.

Il se retourna et vit un homme assis sur un muret, sa jambe gauche pendait dans le vide et la droite était repliée contre lui, il avait sa main droite posée sur son genou, relâchée, et il souriait avec désinvolture.

« Tu es fourbe, Bilal, et tu es un assassin, mais tu ne tuerais pas une enfant. »

Agile, l’ombre sauta au bas du muret. Elle ébouriffa affectueusement les cheveux de la gosse, et s’approcha de Bilal. Enfin elle entra dans le cercle de lumière du bec de gaz et l’autre vit qu’il avait deviné juste en croyant reconnaître la voix de l’Es.

« Nike yemmâk, l’Es. Je sais que tu as cambriolé mon laboratoire.

– Il ne faut pas accuser sans preuves, Bilal. Ça n’est pas… prudent. »

L’Es parlait avec un ton acide, un sourire goguenard aux lèvres, les mains dans les poches. Bilal aurait pu lui sauter à la gorge, peut-être le mettre à terre avant qu’il n’ait pu sortir ses mains, mais cela ne semblait pas l’inquiéter. Parfaitement calme, il continua à s’approcher, jusqu’à ce qu’il soit juste devant Bilal.

« Tu devrais te mêler de tes affaires, l’Es.

– La Chimère, c’est mes affaires. Mauchance, Brune… c’est mes affaires. Quelque part, Sinead, c’était un peu mes affaires aussi… oui, je sais pour elle aussi. »

L’autre serra les dents, ses yeux flamboyaient de rage.

« Je t’ai à l’œil, Bilal. Souviens t’en bien. »

Furieux, l’alchimiste s’éloigna d’un pas vif en donnant un coup d’épaule à l’Es au passage. Celui-ci, sans se retourner, répéta d’une voix forte :

« Je t’ai à l’œil ! »

*

* *

« La répétition, fit la môme avec un sourire goguenard, c’était plus pour l’épate qu’autre chose, j’me trompe ?

– A croire que je n’ai plus rien à t’apprendre, la gosse.

– A m’apprendre, non. A payer, par contre…

– Eh ! je croyais que Jaana se chargeait de ça ?

– Elle aura du mal, fit la Chimère de l’air sombre de celle qui ne trouve pas la plaisanterie amusante, rapport au fait qu’elle a cané avant de finir.

– Balivernes ! Je suis certain que Jaana ne partira pas avec une dette impayée. Tu auras la fin de ton conte à la prochaine lune nouvelle, comme convenu, pigé ? »

Et il partit subitement, laissant derrière lui une enfant mi-figue, mi-raisin.

*

* *

Ici la Seine était plus claire, d’un vert prairie, et plus bas, du côté de Saint-Germain-en-Laye, quelques nuages s’y posaient avec douceur. Dans toutes les autres directions, le ciel dégagé s’étendait à l’infini sans que la ville vienne y mordre. En face, l’île de la Grenouillère était silencieuse, deux femmes étaient là qui pêchaient un peu en amont, au plus profond du virage que l’île faisait dans le creux du fleuve. Derrière eux le bois étouffait les faibles rumeurs du bourg de Bougival ; il n’y avait que le murmure du fleuve et le chant des grives dans les bois derrière eux.

Floréal tirait sur sa fin, tout comme la trêve qui durait depuis deux décades. Les parisiens se prenaient à croire qu’elle pourrait continuer encore, et que c’était le début de la paix.

Etendus dans l’herbe sur la berge en pente, ils regardaient le ciel sans parler ; près de Jean une canne à pêche était installée dont la longue ligne paressait dans les flots du fleuve. Ils souriaient tous deux, Brune se redressa et se pencha sur lui pour l’embrasser longuement, les mains sur ses épaules pour se tenir au-dessus de lui ; il la serra contre lui et lui rendit son baiser avec envie. Elle portait une robe légère, une robe d’été de couleur ambre. Un passereau passa près d’eux en pépiant et ils se séparèrent pour le regarder franchir le fleuve avec vivacité. Près d’eux, dans un panier ouvert, quelques pêches étaient serrées contre une miche de pain et un peu de fromage. Leurs deux cyclo-vapeurs étaient adossés contre des arbres derrière eux, là où un sentier étroit s’enfonçait dans le bois pour rejoindre la route.

La petite clochette attachée à la canne à pêche tinta faiblement, et Jean se redressa précipitamment pour attraper la canne et tira avec force pour arracher du fleuve un gros goujon d’une bonne vingtaine de centimètres. Son corps brillant frétilla un moment sur la berge, et puis Brune l’attrapa pour le mettre dans un seau où s’agitaient déjà quelques ablettes.

« Encore un, fit Jean. Mâchemots m’a dit qu’il avait attrapé une truite, l’autre jour. »

Il mit un nouvel appât à sa ligne et la jeta dans le fleuve. Il s’étendit à nouveau dans l’herbe contre celle qu’il aimait. Ça sentait l’herbe fraîche et la mousse, le fleuve charriait mille odeurs douces et entremêlées.

Alors elle se redressa, et elle le regarda droit dans les yeux. Il vit dans ses yeux verts une douceur qu’il n’y avait jamais vue, et sur sa lèvre un sourire. La Seine, près d’eux, bruissait d’un chant apaisant. Jean l’embrassa, et l’embrassa encore, et elle le tira contre elle. Ils étaient inquiets, et ils étaient heureux. Loin de la ville, sur la berge du fleuve, ils préparaient leur évasion. Le croissant de ses mains autour de ses hanches, en caresses et baisers ils cherchaient le chemin, au-delà du fleuve vers l’océan ou bien vers le cœur des cieux… elle connaissait les gestes et il connaissait les mots, la parole rituelle qui allume les étoiles :

« Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau ! »

Son corps s’allongeait jusque vers l’horizon, il remonta ses jambes longues comme le fleuve… elle, impatiente, frémissait – enfin il parvint à la source et y but, elle tremblait, heureuse, et mordait sa lèvre tandis qu’en elle sa langue cueillait et sa main arrachait ; enfin elle l’agrippe et le prend, et le tire et l’ancre en elle, il monte comme une vague ; il était la marée et elle était la lune. Plus rien ne compte, ils soufflent et leurs râles sont une tempête, naufragé il s’accroche, de ses mains à ses seins et de ses dents à ses lèvres ; elle s’ancre dans le fleuve et le porte sur son flot.

Et puis c’est l’ouragan, il chavire et elle s’élève, elle empoigne son mât et l’escalade pour sauver le navire… il tremble mais elle tient, elle se cramponne et lui aussi ! il harponne et ne la lâche pas ; leurs lèvres gémissantes scandent le ressac langoureux jusqu’à ce qu’enfin la foudre tombe et les échoue, ahanants, sur le rivage.

Elle souffle, et met sa tête sur sa poitrine. Elle est si belle, et il est si heureux, qu’il veut tout lui dire. Il lui confie son nom, celui qu’il a caché à tous, celui de son enfance, de son innocence et de ses crimes.

« Alban. »

Cela sonnait comme un serment. Elle releva la tête, la main sur son torse, et elle le regarda. Elle sourit, franchement, d’un sourire chaud et content, et elle se pencha avec douceur vers son oreille pour lui chuchoter son nom à elle, son nom que personne ne savait dans tout Paris. Mais que Paris était loin, et minuscule, et ridicule ! à ces deux-là qui avaient trouvé l’horizon.

*

* *

Une rumeur s’éleva soudain, comme un lointain grondement caché derrière la silhouette allongée de l’île de la Loge. Brune se redressa mollement, ramena ses jambes contre son buste et serra ses genoux dans l’arc de ses longs bras. Le vrombissement grossit, et puis elle toucha le bras de Jean et dit :

« Regarde. »

Il se redressa à son tour et porta ses yeux vers le nord-ouest où venaient, comme deux grosses mouches affreuses et tonitruantes, les formes noires de cuirassés. Elle le regardait à nouveau, lui, elle le voyait froncer les sourcils et se mordre la lèvre, comme il faisait quand il était mal à l’aise. Elle sourit, parce qu’elle était heureuse de le connaître déjà si bien, mais il se leva vivement et prit sa canne et son matériel de pêche.

« On y va ? demanda-t-elle, un peu surprise.

– Oui. On ne prendra plus rien avec ce boucan. »

*

* *

La Chimère marchait comme dans un rêve, et elle n’y croyait pas. Jaana était morte. Elle avait vu sa dépouille brûler au sommet de la butte Chaumont. Elle allait rendre visite à une morte. Part-de-Coère avait dû lui faire une de ses blagues, et elle ne saurait pas le fin mot de l’histoire. Elle était en colère.

Mais elle était intriguée, aussi. Si c’était dans la nature de Part-de-Coère de faire des blagues, elle ne le pensait pas prêt à la trahir et à la flouer ainsi. Ce récit lui avait été promis. Il lui était . Le récit complet. Etait-ce donc la guerre que Part-de-Coère voulait ?

La nuit était noire mais elle n’avait plus peur. Elle avait fait ce chemin suffisamment de fois pour en connaître les dangers, et cette nuit son excitation était trop forte pour que la crainte la prenne. Elle traversa le parc abandonné, et chaque arbre aux branches tordues semblait un spectre, et la brise printanière sifflait dans leurs branches comme un revenant tourmenté, mais elle n’avait pas peur.

Quand elle fut devant la porte, celle-ci s’ouvrit toute seule, dans un grincement lugubre. La fillette entra en silence, ses pieds nus légers sur les planches fraîches. Les volets étaient tout à fait clos, comme scellés, mais le feu était allumé dans la bouche du poêle. Elle avança jusqu’au milieu de la chambre, et ne vit personne.

La porte, cependant, se referma toute seule derrière elle, avec ce même grincement ; et cette fois elle sentit une légère appréhension lui saisir le cœur, comme un mauvais pressentiment. Sur une petite table près du poêle, elle vit une tasse de tisane. Elle s’assit à la chaise qui était près de la table.

« Jaana ? Daronne ? »

Il n’y eut pas de réponse. Impressionnée par le silence, l’enfant prit une gorgée de la tisane. Elle était encore chaude. Soudain un croassement terrible la fit sursauter, et elle manqua de renverser sa tasse. Devant elle elle remarqua enfin un gros corbeau qui était perché sur le fauteuil près de la fenêtre. Celui-ci battit deux fois des ailes, sans s’envoler. Il était gros comme la tête de l’enfant, et son long bec luisait à la lueur du poêle.

Alors une voix sinistre, comme un écho d’outre-tombe, sembla sortir du corbeau. L’enfant, subjuguée, écouta sans un mot.

« Ainsi Duncan, dit le Rossignol, le Grand Coère de Paris, fils d’Aed, fils de Danavun tous deux seigneurs sur la colline, avait été trahi, et assassiné.

« Cependant Maed, continua lentement la voix, sa femme bien-aimée, portait son enfant. Alors le roi Ronan, qui avait été rendu fou par la mort de son épouse, voulut la tuer… bien qu’il fut son frère ! Terrifiée, Maed alla se cacher chez les pauvres gens de Paris que son défunt époux avait eu la charge de protéger, et chez eux elle put mettre au monde une fille.

« Ainsi la lignée des Danavuns et du Grand Coère continua par la fille du Rossignol, qui fut élevée sur la terre de ses ancêtres, sur la colline qui est au-dessus de Paris. Sa descendance vécut sur cette colline pour des siècles et des siècles encore, bien qu’elle ne leur appartînt jamais plus.

« Un jour, pourtant, le Grand Coère sera de nouveau parmi nous. Il naîtra sur le sommet de Paris, sur la colline où ses ancêtres demeuraient, et comme eux il aura le cheveu noir comme l’aile du corbeau. Comme le Rossignol il sera fort, et adroit et rusé, et il aura l’amour des pauvres gens, qu’il défendra contre les puissants.

« Comme Duncan, le Grand Coère sera trahi. Il sera tué, mais il vivra ! et le Rossignol chantera à nouveau, pour la liberté. »

Sur ces derniers mots la bouche du poêle rougeoya brusquement avec un rugissement. L’enfant entendit une fenêtre claquer en s’ouvrant, et quand elle se retourna l’oiseau avait disparu dans la nuit noire.

*

* *

 

Albion dut attendre que l’enfant soit parti pour sortir de son réduit.

« Ha, fichue planque, grogna-t-il, j’ai bien cru que je n’en sortirai jamais. Enfin, il faut dire que ces conduites de fontes me faisaient une chic voix de spectre, ajouta-t-il, satisfait, en époussetant ses vêtements. Allez ! il faut nettoyer tout cela désormais. »

Il tira un briquet de se poche, et s’en servit pour allumer quelques bougies. Celles-ci éclairaient suffisamment la pièce pour qu’il puisse retrouver les ficelles qu’il avait disposées pour commander l’ouverture et la fermeture de la porte et de la fenêtre, ainsi que le poêle. Il monta ensuite sur la chaise près de la fenêtre pour récupérer le corbeau empaillé, qui était caché au plafond.

« Sacrée bestiole ! fichtre, si je ne l’avais pas trouvée, je ne suis pas certain que mon effet eut été si parfait. Enfin… il faudra que je remercie Venternes pour les… arrangements. »

Ceux-ci n’avaient d’ailleurs tenu que le temps nécessaire à la farce : une des ailes déjà pendait le long du corps, et le bras mécanique qui devait la mouvoir était tombé. Albion mit les cordes et le corbeau dans un sac avant de refermer la fenêtre et d’éteindre le poêle.

« Bien, fit-il en éteignant les bougies. Je crois que c’est tout. Ah, non… »

Il s’approcha des étagères pour y prendre un volume relié de cuir vert et intitulé « Der Ring des Nibelungen, Der Mann mit den Goldaugen, und andere Geschichten. » Il le serra dans sa main puis eut un regard pour la chambre de Jaana, éclairée par la lueur de la dernière bougie. Il regarda tristement les alignements de bocaux étranges et de livres poussiéreux, il regarda le poêle et le petit lit.

Et puis il glissa le livre dans son sac, quitta la chambre, et descendit dans la rue sans même fermer la porte à clé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s