LGC – 20 – Avant que le soir vienne

« Ils ont déboulé en force, quinze, vingt gardes, peut-être, et ils ont tout pris : la drogue, la rogomme, tout. Et la caisse ! Une pogne était là, ils l’ont embarquée. »

Les lampes à pétrole éclairaient fortement la pièce. Linspré était assis derrière le bureau d’ébène. Une grande carte de Paris était accrochée dans son dos. Jean lui faisait face, dans un fauteuil crapaud tendu de beige.

« C’est ce lézard de la Bohème qui a dû manger sur l’orgue, ah, nous voilà fins ! »

Il était furieux, de cette colère froide qui gronde plus qu’elle n’éclate. Jean pouvait voir les yeux de Linspré scintiller derrière son masque.

« Ce fils de personne de Roparzh a dû le prendre. Et le Rouquin… le Rouquin a fait parler la Bohème. Tous les trois, Mauchance, il faut les buter, d’accord ? Belladone s’occupera de la Bohème et de Roparzh, mais toi… toi tu vas t’occuper du grand commissaire. Finis, les caprices de l’Es ! Ils nous ont coûté assez cher. Tu t’en occuperas personnellement, je ne veux pas que Belladone… ce ne serait pas bien qu’elle le revoie, même pour le buter. Elle en ferait une affaire personnelle.

– Et la pogne qu’ils ont prise ? demanda Jean.

– Bah ! fit Linspré en haussant les épaules. Il ne sait rien que ce ferlampier de gitan ne leur ait déjà jasé. Ce n’est pas lui qu’ils voulaient… La Bohème savait que Jaspin devait inspecter le tapis franc ce soir-là, c’est elle qu’ils voulaient. Heureusement, quand Mâchemots m’a dit que la Bohème n’était pas revenu faire son rapport duodi, j’ai senti qu’il y avait de l’esbroufe, j’ai dit à Jaspin de changer ses plans… »

Jaspin était une sociétaire, et c’était certainement ce qui intéressait le Rouquin. C’était la tôlière de l’Apôtre Second, elle avait la charge des nombreux tapis-francs de la société, des cabarets où l’on pouvait trouver de l’alcool de contrebande, des garçons et des filles de Sophie, et des tables de jeu clandestins. C’était une importante source de revenus pour la société.

« Je suppose qu’ils ont cueilli la Bohème aux Trois Gueuzes ?

– Non, grogna Linspré, le tôlier des Trois Gueuzes n’a rien visé. Ils sont bien plus matois que ça… ils savaient que s’ils le prenaient à l’auberge je le saurais, alors qu’en le cueillant dans le trimard, après la rencontre, ils gagnaient quelques plombes, peut-être plus. Enfin, heureusement, Belladone m’a dit que la Bohème ne savait pas grand-chose de dar. Tout cela peut être contenu. Rappelle-toi : je veux que tu t’occupes du Rouquin tézigues. Tu parleras à Belladone pour les deux autres. »

*

* *

Sinead était inquiète. Ses lèvres – écarlates et exquises – tremblaient parfois, et ses gestes étaient plus vifs que d’habitude. Dans un coin, près d’un poêle, Jaana était plongée dans un de ses vieux grimoires. Soudain, comme si elle avait senti le regard de la fille de zinc, elle releva la tête et lui fit un signe.

« Mets-moi un juniver, ma fille. »

Sinead acquiesça et attrapa la bouteille de juniver. Elle aimait bien Jaana, mais elle lui faisait un peu peur – elle semblait avoir des pouvoirs surnaturels, savoir des choses qu’elle aurait pas dû ignorer. Sinead avait entendu que la vieille sorcière communiquait avec les esprits et qu’elle pouvait, d’un seul mot, plonger les hommes dans le sommeil. La jeune femme pensait qu’il n’y avait que le diable pour faire ces cadeaux là, et il lui arrivait souvent de se signer quand elle approchait la vieille conteuse. Le verre servi, elle fit le tour de son comptoir pour servir Jaana, et elle se rendit compte qu’elle allait devoir passer devant Belladone.

Belladone était arrivée vingt minutes plus tôt, avec Jean. A les voir arriver ensemble, elle avait eu une montée de colère. Jean s’était immédiatement dirigé vers l’arrière-salle, et Belladone avait dit : « Je t’attends. » Sinead avait eu envie de la gifler. Et puis sa main avait fouillé dans son petit sac, là où elle avait mis la petite fiole de poison de Bilal, et ça avait apaisé sa rage.

En passant devant Belladone, Sinead eut de la peine à cacher sa nervosité. L’autre, absorbée par la lecture d’un livre minuscule, ne leva pas les yeux. Sinead continua et posa le verre de juniver devant Jaana.

« Merci, ma fille. »

*

* *

Jean hocha la tête et s’apprêta à se lever, et puis il se rappela :

« Et pour Bilal ? Le cambriolage ?

– Bilal n’est qu’un pantre, grogna la voix du prince. S’il savait que l’hôtel des Ó Laoire était si peu sûr il aurait dû m’en jaser plus tôt. Et si les gardiens ne se souviennent de que dalle, il est tout à fait possible qu’il ait tout simplement paumé ses chiffons. »

Il soupira et ouvrit un tiroir pour en sortir un paquet de cigarettes qu’il offrit à Jean. Celui-ci leva sa main droite dans un signe poli de refus, et Linspré glissa une cigarette à ses lèvres et l’alluma.

« Bien sûr, continua-t-il, il se peut que ça soit l’Es. Il aurait pu affranchir les gardiens – ils ne sont pas chers – ou bien les mystifier, et utiliser son fichu rossignol pour crocheter les serrantes de Bilal.

– Son rossignol ?

– Gy, expliqua Linspré, un passe-partout joliment fichu qui ouvre presque toutes les serrantes… l’Es lui doit beaucoup. J’ai longtemps essayé de le lui acheter… voire de le lui chiper, admit-il en riant, d’un rire nerveux qui mettait mal à l’aise parce qu’il semblait joué, faux. Mais il y tient trop et le garde toujours avec cézigue.

– Tout de même… cambrioler Bilal, un sociétaire ?

– Mmh… l’Es n’a jamais eu beaucoup de respect pour les… convenances. Il n’a jamais apprécié Bilal, ne lui a jamais fait confiance. Tu aurais dû le voir quand j’ai décidé de l’envoyer seul avec toi, à Passy… ha ! toujours à se méfier de tout le monde. Mais Bilal ne nous trahirait jamais, il y aurait trop peu à gagner, beaucoup trop à perdre… c’est l’avantage des scientifiques du Magistère, ajouta l’homme après une nouvelle bouffée de marie-jeanne, à force d’agir avec logique, ils en deviennent prévisibles… et faciles à manipuler.

– Il ne m’aime pas beaucoup. »

Ce n’était pas un reproche ou une inquiétude, plutôt une remarque, une évidence.

« Non. Il s’est mis en tête que tu porteras malheur à la Société, parce que tu es le treizième à nous avoir rejoints. C’est une de ses théories idiotes. »

Il eut un geste pour signifier le peu d’importance qu’il attachait à la chose, et Jean sourit.

« Quant à l’Es, reprit Linspré, il reviendra bientôt à la raison. Il s’est laissé emporter par la colère, et il est trop fier pour présenter ses excuses, mais il reviendra. Il sait que ma tâche est plus dare qu’il n’y paraît… »

A ce moment Linspré s’affala en arrière dans son fauteuil, son visage face au plafond, et il exhala un long nuage de fumée. Jamais il n’avait paru si usé, si vieux à Jean, qui se demanda quel âge pouvait avoir ce phénomène, ce magicien que tout Paris adulait et qui rarement lui avait paru si humain. Soudain sa nervosité, son agitation habituelle, les mille excès qui ponctuaient ses gestes et ses paroles s’étaient apaisés. Il n’était plus qu’un homme, un homme calme et las. C’était comme si Jean prenait soudain conscience de la chair sous le masque et du sang qui courait dans les veines de ce mystère.

« Moi aussi, dit-il d’une voix calme, rêveuse, j’aimerais comme lui pouvoir brandir mes idéaux comme un étendard, aller à la bataille plein de rêves et de fougue… – Jean crut voir ses yeux briller derrière le masque – mais si le mouvement n’était fait que de fous et d’exaltés, alors nous n’irions nulle part et le monde nous aurait déjà oublié. »

Il se redressa sur sa chaise et fixa Jean dans les yeux. Sa voix s’affaiblit soudain, et se fit comme implorante, si bien que Jean crut pour un instant que Linspré lui demandait son aide, et une fois de plus il fut désarçonné par ce changement soudain.

« Souvent, j’ai honte de ne pas agir plus vite, mais dans ma position il est dar de rester vertueux, fidèle à ses principes… »

Il détourna son regard, aspira une nouvelle bouffée de marie-jeanne – l’odeur dans la pièce était devenue entêtante – et scanda d’une voix distante :

« Quatre vents, sept mers,
Mais neuf portes à l’Enfer. »

*

* *

Belladone était troublée. Elle était venue aux Martyrs avec Jean parce que Linspré le leur avait demandé, mais elle se demandait pourquoi celui-ci n’avait voulu voir que Jean dans son bureau. Et son inquiétude en appelait d’autres, plus anciennes, qui tiraient les couleurs de son visage et mettaient un poids sur sa poitrine.

Alors elle avait pris le petit livre de poèmes que Jean lui avait offert pour lui changer les idées. C’était surprenant, cette manie de vouloir lui faire lire des poèmes pour apaiser ses angoisses. Ça, oui, ils doivent s’entendre comme larrons en foire, ces deux-là, pensa-t-elle à propos de Jean et Linspré.

Elle était arrivée à quelques poèmes d’Arthur Rimbaud, un auteur d’avant la Commune. Il y en avait un en particulier qu’elle aimait beaucoup, parce qu’il lui rappelait son enfance à la campagne. Il s’appelait « Sensation », et elle se mit à le relire à voix basse, pour en entendre la musique.

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien… »

A ce moment Jean revint de l’arrière salle et avança droit vers elle. Elle referma le livre et se leva hâtivement, reprise soudain par son inquiétude.

« On a du pain sur la planche, souffla Jean, et il fit mine de quitter la brasserie.

– Dites, les collègues, fit Sinead derrière eux, je vous offre un verre ? »

Belladone hésita un moment. Elle consulta Jean du regard ; il hocha la tête.

« Allez. Mais pas plus d’un verre, Sinead, fit-elle.

– On vient de rentrer une caisse de prune, tiens, vous me direz ce que vous en pensez ! »

*

* *

Sinead se précipita de l’autre côté du comptoir, tâchant de masquer sa fébrilité. Elle prit sur une étagère trois petits verres qu’elle serra dans sa main gauche, et s’approcha d’un rayonnage où était une dizaine de bouteilles aux formes étranges et alambiquées, certaines vertes et d’autres jaunes, d’autres encore transparentes ou bien carmin. Sa main droite passa devant elles, hésitante. Elle resta un instant immobile, indécise, se demandant presque ce qu’elle faisait là. Elle pouvait encore prendre une autre bouteille, dans laquelle elle n’avait pas versé de poison…

Soudain elle croisa ses yeux, foudroyants, comme un éclair à travers le zinc – son cœur s’arrêta. Ç’avait été une seconde, à peine, un instant, déjà il semblait à nouveau abandonné à son verre de vin. Sinead, encore choquée par ce regard qui l’avait transpercée comme une lance, reprit son souffle. Sa main se referma sur une longue bouteille assez fine, elle la posa avec les verres sur le comptoir et en arracha le bouchon dans un « plop » sonore. Elle inclina cérémonieusement la bouteille pour remplir les trois verres d’un épais liquide vert amande. La liqueur en s’écoulant avait un gargouillement charmant. En remplissant le sien elle trembla un peu, et en versa à côté. Elle s’en voulut aussitôt d’avoir trahi sa nervosité, crut être découverte, se vit déjà exécutée… mais Porte-poisse et Belladone ne se doutaient de rien et la regardaient toujours avec impatience. Bilal, en revanche, lui lança un nouveau regard, un nouvel avertissement, et elle frissonna. Sinead, Belladone et Porte-poisse prirent les verres et les levèrent au niveau de leur front.

« A vous ! rit Sinead.

– ‘ttendez, » marmonna une voix derrière eux, et l’empoisonneuse, terrifiée, vit une silhouette s’avancer derrière Belladone.

C’était Jaana. Sinead trembla alors que la vieille femme sortit une gourde de cuir de son ample manteau, et ajouta trois gouttes de son contenu dans chaque verre.

« Ça ne peut vous faire que du bien, » ajouta-t-elle avec un sourire.

Comme pour les rassurer, elle porta la gourde à ses lèvres. Sa gorge ridée se gondola à deux reprises alors que le liquide coulait de la gourde, puis elle essuya ses vieilles lèvres du revers de son manteau. Jamais les trois jeunes gens ne l’avaient trouvée si vieille, si usée. Ils levèrent à nouveau leurs verres et les vidèrent d’un coup.

« Bon, dit Sinead avec une grimace, faut bien se mettre au boulot. »

Et elle fila à une table où un client lui avait fait signe.

*

* *

Porte-poisse et Belladone saluèrent Jaana et quittèrent rapidement la brasserie, l’air pressés.

« Charmants gamins, marmonna la vieille après qu’ils soient trop loin pour l’entendre. Aucun d’eux ne mourra de sitôt. » Un peu plus loin au comptoir, Bilal fit mine de ne pas l’entendre. « Qu’est-ce que tu en penses, l’alchimiste ? Ils ont l’air en bonne santé, hein ?

– Oui, oui, bien sûr.

– Je crois qu’on peut être certains qu’ils ne clameceront pas ce soir. Et s’ils tombent malades soudainement, ce ne sera pas un accident. »

L’autre n’avait pas levé les yeux du zinc, mais son œil étincelait.

« Et je saurai d’où c’est venu, » finit-elle d’une voix froide.

Quand Bilal releva le front et chercha la sorcière des yeux, elle avait disparu.

*

* *

Avant que le soir vienne ils avaient fait le nécessaire, les chiens étaient lâchés et dès le lendemain ils rejoindraient la chasse. Mais pas ce soir, pas encore.

Le long de l’allée aux Cygnes ils allaient entre les arbres, sur l’île comme dans une forêt. Leurs deux ombres minces marchaient près l’une de l’autre, serrées dans leurs longs manteaux. Leur pas lent, presque solennel s’il n’eût été si inquiet, allait au cœur de la chaussée ; sur les côtés les ruisseaux bouillonnaient encore de l’averse passée. Enfin la lune s’arracha des nuages et jeta sur leurs têtes nues ses rayons livides. Leurs bras, absurdes, allaient le long de leurs corps, leurs mains inquiètes se dérobaient dans leurs poches profondes. Un chat, forme leste sur la pierre, fila silencieusement au-devant d’eux après l’ombre fuyante d’un rat. Parfois leurs épaules se frôlaient presque, un coup de vent aurait suffi pour que leurs corps ondulent et se rencontrent. Mais la bise était tranquille et les poussait vers le large.

Ils n’étaient que des ombres, furtives au clair de lune. Ils passèrent sous le pont de Grenelle et s’évanouirent de nouveau, silhouettes immatérielles dans la nuit froide. De l’autre côté il y avait la forme imposante de Geneviève, et devant elle le fleuve, paisible et noir.

« Sur ta chevelure profonde, pensait Jean,
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain. »

Ils étaient arrivés au bout de leur errance. Au pied de Geneviève, à la pointe extrême de l’île, la pluie avait changé les larges dalles de granit noir en un grandiose miroir où se renversaient en ondulations légères la forme sévère de la bergère, éclairée de quelques becs de gaz. Des flammes de miel et des courbes d’acier flottaient sous leurs pas, Jean regarda, surpris, son visage blême ondoyer devant lui, à ses pieds. A sa droite il sentait la masse immobile et palpitante du corps qu’il aimait, il songeait à ses propres mains, crispées au fond de son manteau et vit comme tant de fois auparavant s’ouvrir deux sentiers, celui tant de fois battu de la facilité et de la solitude, et à droite l’obscure sente forestière, inconnue et inquiétante, si jolie pourtant dans la lumière opaline de la lune. Elle lui semblait si inaccessible, et combien il lui était aisé de compter les raisons qu’il avait de ne rien faire et de rester là, les bras ballants…

« Oh et puis merde ! »

Il l’embrassa, et son parfum l’enveloppa.

D’abord c’étaient les notes volatiles et discrètes de la mandarine et de la lavande, dont la saveur fraîche et acidulée traînait sur sa langue et se perdait dans l’air froid. Il pouvait sentir sa surprise, à son mot et à son geste, et ses lèvres dans sa bouche. Elles étaient dures et le froid coupant, il y goûtait de la langue… une éternité plus tard il sentit ses lèvres à elles qui s’éveillaient, qui lui répondaient et ses dents, ses dents sur sa lèvre.

Puis venait l’arôme plus profond du jasmin, qui l’enveloppait de sa noblesse. Il avait sa main serrée contre son dos, et à travers le manteau il sentait la chair, la chair meuble qui l’étonnait. Il s’émerveillait ; soudain cette silhouette stellaire, cette constellation impalpable et harmonieuse était devenue un corps, un corps épais et dense, vivant et véritable, lourd sous ses doigts. Il y avait de la chair dans ce mirage, et son ange éthéré était une femme, il sentait sa peau et le sang qui battait en dessous. Il avait sa main sur son cou, ce cou si délicat et froid qu’il sentait palpiter, tendu de fougue et de vie contre le vent tourbillonnant.

Enfin c’était la senteur moussue et boisée de l’evernia prunastri, la mousse de chêne, qui éveillait en lui mille souvenirs de forêts obscures. Une lourde péniche passa près d’eux, fantôme perdu dans l’infini ; leurs yeux clos tenaient le monde à l’écart de leurs corps enlacés comme d’un temple sacré interdit aux profanes… tandis qu’à leurs pieds – ils ne les voyaient pas – leurs jumeaux illusoires et tremblants s’épousaient sur le pavé luisant.

*

* *

Dans la petite chambre, leurs corps frustrés étendus sur le lit, ils regardent le plafond sans savoir trop quoi dire… elle, les mains le long de son corps, lui, dans ses cheveux, comme pour contenir de ses paumes la rage qui fait pulser ses tempes. Ils ont un air usé et la mâchoire close, semble-t-il, à jamais.

Il se redresse et s’adosse au mur, les jambes en tailleur devant lui parmi les draps de lin vert. De sa main gauche il se frotte le menton, incapable de rester tranquille. Elle ne bouge pas. Du coin de l’œil elle considère le petit paquet de drogue, sur la table de chevet, elle songe que ce soir elle en a besoin plus que jamais. Elle se relève et tourne le dos à Bilal. Elle ouvre rapidement le paquet et prépare la poudre noire, qui sous la lampe à pétrole scintille doucement. Lui s’est déjà levé, a pris sa veste sur le dossier d’une chaise.

Elle ne le regarde pas partir. Elle se penche sur son salut et inspire fortement… dans une contorsion affreuse elle bascule en arrière, se convulse et porte ses mains à sa gorge, les yeux écarquillés et le visage écarlate ; elle expire.

La porte se ferme sur la scène et il murmure :

« Lune rousse ne ment jamais. »

*

* *

Le mur de briques rougeoyait face au soleil couchant. Il jeta un coup d’œil à l’impasse, loin au-dessous de lui, étroite et abandonnée. L’échelle de métal grinçait sous ses mains crispées. Enfin d’un mouvement brusque des bras il se projeta sur le toit en terrasse, où il aperçut immédiatement la tête dorée d’Amaranthe et le profil de rapace d’Himmelfarb. Les deux hommes bavardaient doucement, assis en tailleur sur des coussins bruns devant une petite table, où était un gheylan de cuivre et de verre gris. Quatre-pognes était là aussi, penché sur le foyer rougeoyant du gheylan. Mâchemots s’assit près d’eux avec un soupir.

« Alors ? » demanda Quatre-pognes qui venait de finir d’allumer l’anthrace.

Au-dessus de leurs têtes le soir avait peint le ciel de roses et d’orangés qui s’épanchaient en raies vaporeuses. Les formes noires de quelques oiseaux tournoyaient en criant dans les cieux pastel.

« Alors ça va mal, grogna Mâchemots tandis qu’en face de lui Amaranthe avait pris la pipe du gheylan et la glissait entre ses lèvres, ses yeux fixés sur Mâchemots. L’Merçais ont pris Amiens, en fait, et les communards s’t’en pleine retraite. »

Amaranthe prit une grande inspiration dans la pipe du gheylan et il y eut comme un bouillonnement, les vapeurs de marie-jeanne commençaient à descendre au cœur du réservoir de verre. Himmelfarb s’étendit sur le dos, face au ciel, les mains derrière la tête.

« L’bonne nouvelle, ajouta Mâchemots de sa voix rauque, c’qu’en fait c’n’est pas vraiment à cause des Merçais qu’la Commune a perdu Amiens. J’ai réussi à échanger quelques messages avec le chef d’un groupe de déserteurs qu’ont pris la campagne et font leur possible pour ralentir l’garde communale. Apparemment, des groupes comme l’sien s’sont formés un peu partout ‘tour d’éléments pacifistes, fédés et anars, qu’interceptent d’s’armes, des munitions et des vivres, perturbent l’arrivée d’renforts et les communications, aident leurs camarades à d’serter, et ainsi d’suite, en fait.

– Il n’empêche, répondit calmement Quatre-pognes, que les Merçards vont nous tomber sur le pif et que les foutre à terre sera un sacré boulot. »

Amaranthe relâcha alors un épais nuage de fumée qui s’envola en volutes éthérées vers le ciel bariolé. Il passa la pipe à Himmelfarb, qui s’était redressé.

« Pas nécessairement, souffla ce dernier d’une voix brève. La guerre en Ivernie… presque terminée. Semble que la Mercie s’apprête à retirer ses dernières troupes. Pourrait troquer Ivernie contre la paix. »

Il mit la pipe entre ses dents et aspira longuement.

« Est-ce qu’on veut vraiment fourguer l’Ivernie aux Merçais comme ça ? demanda Amaranthe alors qu’Himmelfarb recrachait un impressionnant nuage de fumée qui se dissout doucement dans l’air vespéral. Les colons ne se laisseront pas trimer dessus, de toute façon, et on ne peut pas fourguer ce qu’on n’a pas tiré, tu saisis ? »

Himmelfarb hocha la tête en tirant à nouveau sur le gheylan. Il y eut un silence, à nouveau les vapeurs de marie-jeanne flottèrent en arabesques entre les quatre hommes. Himmelfarb passa la pipe à Mâchemots, qui ouvrit sa paume en signe de refus. Quatre-pognes s’en empara alors et tira avec paresse, ses yeux perdus dans l’horizon de plomb brillant.

« Il faudra nous démerder tout seuls, hein ? » grogna Mâchemots.

A nouveau, un court silence et une nouvelle bouffée blafarde.

« Il faudra agir vite, encore plus vite que prévu, dit Amaranthe d’une voix lente, réfléchie, comme si chaque mot comptait et devait s’inscrire au plus profond de la mémoire de ses lieutenants. Il faudra agir avec les déserteurs… ils se sont rebellés contre la Commune, nous devons nous assurer qu’ils rejoindront la révolution, voilà. »

A l’ouest l’astre rougeoyant allumait un incendie en sombrant dans l’horizon. Un oiseau se posa près d’eux un instant, pépia, et s’envola à nouveau avec aisance.

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