LGC – 19 – Le serpent

Nivôse après la pluie, qui coulait encore dans les caniveaux. Des fenêtres jaunes se découpaient dans le soir et la rue, noire, luisait légèrement sous la lune blafarde et grosse. Au-dessus de la pierre les toits de plomb rutilaient, quelques oiseaux noirs se massaient en silence près des cheminées fumantes – volutes fuligineuses vers le ciel bleu de Prusse. Au ciel quelques nuages obscurs flottaient dans un ballet indolent, portés par des vents inconnus. Parfois l’un d’eux s’égarait devant la nacre de la lune et ses lèvres mousseuses se teintaient d’argent ; il jetait sur la rue Louis-Nathaniel Rossel son ombre épaisse. Très étroite et couverte de pavés inégaux et glissants, celle-ci descendait vers la Seine et le pont Marie, à l’abri de la bise mordante. Comme elle était courbe, on n’en voyait jamais le bout et il semblait à Jean qu’elle n’aurait jamais de fin… ça ne le dérangeait pas.

Brune n’était pas bavarde, ce soir comme les autres. C’était elle, pourtant, qui lui avait proposé d’aller faire deux pas. « Besoin de me dégourdir les jambes, ou bien je ne pioncerai pas », avait-elle expliqué. Jean avait été très agréablement surpris mais maintenant il se sentait mal à l’aise, et il se demandait pourquoi elle lui avait demandé de l’accompagner. Il n’osait pourtant l’interroger.

Ils arrivèrent enfin sur le quai des Célestins, et une bourrasque terrible, glacée, les y accueillit. Jean mit la main à son chapeau pour qu’il ne s’envole pas. Elle portait un long manteau noir, très fin à la taille et avec un col très haut : elle y enfonça un peu plus sa tête pour que seuls ses yeux en émergent.

« Foutu zef, » grogna-t-elle, et Jean acquiesça.

Ils traversèrent le fleuve en hâte. Il avait beaucoup plu ces derniers jours, et la Seine avait tant gonflé qu’il était devenu impossible pour beaucoup de navires de passer sous les ponts. Avec ça elle était tumultueuse, chargée de débris charriés depuis Créteil où la Marne était sortie de son lit.

De l’autre côté ils prirent le quai de Bourbon, jusqu’à la pointe de l’île, et tournèrent vers le sud. La masse immense de la Cité les protégeait du vent, et ils s’assirent au bord du quai. La tour, devant eux, était comme la jambe d’un géant plongée dans le fleuve en crue. Celui-ci ne reflétait rien de ce monument extravagant, et s’il était plus calme entre Saint-Louis et la Cité il avait toujours cette même couleur, cette couleur brune, pensa Jean. Il regardait le fleuve, et il la regardait. Il les regardait fuir vers l’ouest, opaques à son regard. Troubles.

*

* *

Le vent était terrible et glacial, et Jaana serrait bien fort sa canne. Celle-ci était noire, et ornée d’argent ; elle ne pouvait guère marcher sans elle, désormais. Elle remontait péniblement la rue, un air de lassitude extrême sur le visage. Quand un sidérophidien passait et que la terre tremblait elle le sentait dans sa chair comme un déchirement. Les rues immenses et immobiles lui paraissaient si longues, et son corps si fragile !

Elle devait se hâter, pourtant, et être chez elle avant que le soleil se couche. C’était nuit de lune nouvelle… la quatrième depuis la dernière visite de la Chimère. La vieille femme savait l’impatience de la gamine, et elle savait qu’elle serait à sa porte sitôt la nuit tombée pour savoir la fin du conte. Car la fin approchait, désormais… cependant Albion lui avait demandé de lui donner encore un peu de temps.

Jaana traversa un parc déserté, et enfin elle était chez elle. Comme elle s’y attendait, la gamine était déjà là qui l’attendait. Quand elles furent montées dans sa chambre l’enfant lui demanda si elle se portait bien, et Jaana répondit, avec un sourire malicieux, qu’elle n’aurait plus à se porter longtemps. Elle vit bien que la Chimère, malgré son air bravache, était choquée… elle l’était pourtant moins qu’un gosse aurait dû l’être, car elle avait déjà vu la mort saisir des mômes plus jeunes qu’elle.

Jaana prit ses herbes sur une étagère, songea qu’il lui en restait peu, mais que c’était sans importance. Elle fit chauffer de l’eau sur le poêle, et sentit la chaleur la fortifier quelque peu. Alors la cérémonie put commencer.

« Pendant trois mois Duncan fut un bon Coère. Il était juste avec le peuple, et Maed à son côté l’assistait avec bonté. Souvent ils sauvèrent des pauvres gens d’être abusés par des gens d’armes ou escroqués par les puissants. Le peuple l’aimait beaucoup, et comme il chantait d’une belle voix ils l’appelaient le Rossignol. Mais comme le nombre de ses admirateurs augmentait, celui de ses ennemis s’accroissait tout autant parmi la noblesse.

« Sa perte, pourtant, ne vint pas directement de ces ennemis, qui étaient pleutres et fourbes. Un jour, en sortant de messe, Maed, qui était la femme du Grand Coère et la sœur du roi, et Erin, qui était la reine des Gaules, voulurent toutes deux sortir les premières de l’église. Erin avec fierté ordonna à Maed de la laisser passer la première, parce qu’elle était la reine. En vérité l’usage n’était pas si strict, mais Erin ne perdait jamais une occasion d’humilier Maed, dont elle était jalouse parce qu’elle avait épousé le brave et beau Duncan qu’elle aimait éperdument. Une dispute éclata alors. Maed, qui était ordinairement douce, était ce jour-là exaspérée par toute une série d’offenses qu’Erin lui avaient faites, se moqua de la souveraine et lui révéla que, le lendemain du mariage royal, c’était son mari Duncan qui avait pris l’apparence du roi et l’avait domptée.

« Comme Erin ne la croyait pas, Maed lui demanda de regarder de plus près sa ceinture, et la reine vit qu’elle était comme une des siennes, une fabuleuse ceinture de cuir ouvragée et ornée d’or et d’argent. Mais Erin ne la croyait toujours pas, car il était fort possible qu’une autre ceinture ait été faite qui soit identique à la sienne. Alors pour la convaincre tout à fait Maed montra à sa rivale la bague qu’elle portait à la main droite, un parfait anneau d’or serti d’un rubis gros comme un ongle – Erin reconnu la bague qui lui avait été dérobée, et cette fois elle fut certaine que Maed disait la vérité. Humiliée, elle jura alors de se venger de Duncan, qu’elle n’avait pu épouser et qui venait de l’offenser gravement. »

Comme sa voix est faible, pensait la Chimère, et comme ses yeux tombent ! il lui semblait que la vieille femme allait s’endormir devant elle, et ne plus se réveiller. Et pourtant la voix continuait, imperturbable, conjurant les images d’une femme sublime et furieuse.

« Elle alla alors trouver son mari, le roi Ronan, et lui mentit. Elle dit que l’homme qui avait pris sa ceinture et sa bague avait aussi pris sa virginité. Ronan, alors, était encore indécis. Il savait que Duncan était un homme juste, qui ne l’aurait jamais trahi de la sorte. Mais ses conseillers étaient là, et c’étaient tous de puissants seigneurs qui étaient des ennemis du Grand Coère et voulaient se débarrasser de lui. Il y en avait un parmi eux qui se nommait Camall, et qui était connu pour sa ruse et sa rouerie. Celui-ci insinua que peut-être l’ambition avait tourné la tête de Duncan, et que sa soif de pouvoir augmentait chaque jour et menaçait la paix du royaume. Et Ronan était inquiet, car il savait que si Duncan devait le trahir ce pourrait être fatal à son règne.

« Alors Camall voulut le persuader de faire exécuter Duncan, mais Ronan craignait que le peuple, qui l’aimait plus qu’il n’aimait son roi, ne se soulève s’il l’exécutait. Alors le roi chargea Camall d’assassiner le Grand Coère.

« Camall se rendit auprès de Maed, et la trompa en lui annonçant qu’une guerre se préparait. Il lui assura qu’il aimait Duncan comme il aimait ses frères et qu’il cherchait à le protéger. Il demanda à Maed où était tombée la feuille de tilleul lorsque Duncan s’était baigné dans le sang du dragon, afin de lui faire une armure qui le rendrait véritablement invincible. Maed, inquiète pour la vie de son mari, lui indiqua précisément où le sang n’avait pas coulé sur la peau du héros, entre ses deux omoplates.

« Ainsi, le lendemain, le fourbe Camall alla trouver Duncan et jura devant lui qu’il était l’homme le plus rapide du royaume. Furieux qu’on remette ainsi sa valeur en doute, Duncan le défia à une course pour lui montrer qu’il était bien plus rapide. Camall accepta, et dit que le premier qui arriverait à la fontaine qui était dans les bois voisins pourrait se vanter d’être le plus rapide d’entre eux.

« Ils s’élancèrent, tous deux rapides mais Duncan le plus leste ; il fondit dans les bois comme la foudre sur la terre. Il arriva à la fontaine le premier, et se pencha à la fontaine pour se désaltérer. Camall arrivant le trouva à genoux devant lui, il sortit alors son épée qu’il enfonça de toutes ses forces dans le dos du Grand Coère, là où Maed lui avait dit qu’il était vulnérable. Le héros surpris s’effondra sur le sol, et son sang souilla la fontaine. Enfin Camall prit Vrud, forgée des fragments de Kounar, l’épée que Dagda, le dieu très ancien, avait offert à Danavun. Avec l’épée Camall le traître retourna au château, et il l’offrit au couple royal comme preuve de la mort de Duncan.

« La reine Erin en entendant la nouvelle de la mort du Grand Coère comprit qu’elle ne pourrait plus vivre sans sa présence, alors elle s’enfonça dans la forêt et gagna la fontaine où reposait la dépouille glorieuse. Elle se pencha sur lui et embrassa ses lèvres, puis tira un couteau dont elle se perça le cœur. »

A la fin du récit la voix de la vieille femme n’était plus qu’un souffle lugubre, et il tomba sur ces derniers mots un voile qui sembla faire la nuit plus sombre encore. Quelques minutes passèrent en silence, déchirées seulement par le sifflement du vent, avant que la Chimère ne comprenne qu’elle n’en entendrait pas plus ce soir.

Elle se leva, frustrée, et sembla un instant vouloir se plaindre. Quoi ! le Grand Coère est trahi, et il est tué honteusement, et pourtant le récit n’est pas fini, il y manque la prophétie ! Et on voudra me faire attendre quatre mois encore ! Mais à voir la conteuse si fragile, et comme exténuée par son récit, l’enfant garda le silence. Elle posa sa main sur l’épaule de la vieille femme, et elle partit.

*

* *

Aquilon rugissait sur Ordener, et leurs corps courbés marchaient la main au col, en protégeant leurs visages de la gifle cruelle du vent. Il disait :

« Bilal va râler. »

Elle disait :

« Ça ne le changera pas beaucoup. »

Il sourit, parce qu’elle ne plaisantait pas souvent et qu’il prenait cela comme une marque de confiance.

Quelques feuilles grises et sèches tourbillonnaient près d’eux et les arbres nus ployaient leurs branches croches. Devant eux la rue était déserte et la ville paraissait morte, ce n’était pas le Paris où ils avaient grandi, cette ruche colorée et bruyante, ce monstre de tumulte et de vacarme. Les brumes même se dissipaient souvent, soufflées au quatre vents.

« On aurait peut-être dû prendre les cyclo-vapeurs, dit-il en frissonnant.

– Pas avec ce zef, on aurait été soufflés. En plus, ils ne marchent pas bien quand il caille de trop, les chaudières ne sont pas assez bien isolées.

– Venternes et ses rêves d’oiseaux ! grogna-t-il, il ferait mieux de nous bricoler des cyclo-vapeurs convenables, depuis que le sidéroph’ roule à mi-régime on ne peut plus se déplacer dans Paname ! »

Il est vrai que la raréfaction des sidérophidiens participait à l’assoupissement de la ville. Leurs nuées de vapeur manquaient aux longs boulevards vides et le vacarme de leur course laissait place au sifflement du vent. L’anthrace se faisait cher pourtant, et rares étaient ceux qui, comme les sociétaires de l’Apôtre Second, pouvaient se payer de quoi faire rouler des cyclo-vapeurs. Rue Ordener une voiture à cheval passa avec lourdeur, et tourna dans la rue du Ruisseau.

« C’est juste de l’autre côté, » indiqua Brune avec un geste vif.

En effet ils franchirent la rue et trouvèrent au numéro 112 une enseigne qui indiquait : « Saoirse ». L’immeuble, haut de cinq étages et couvert d’un crépi grisâtre et sale, ne semblait tenir debout que par chance. De nombreuses fenêtres étaient bouchées avec de vieilles planches, il y avait un tas de sciure près de l’entrée où traînaient quelques détritus. Un homme était assis sur les marches qui menaient à la large porte de bois. Il fumait, adossé au mur décrépi, son chapeau rabattu devant ses yeux et le bas de son visage jusqu’à son nez enfoui sous une écharpe de laine. Au dessus de son épaule droite il y avait un graffiti, qui semblait figurer un merle perché sur un crâne. En passant près de lui Brune siffla trois notes enjouées et poussa la porte.

Il ne faisait guère plus chaud à l’intérieur. Les murs étaient couverts d’un papier peint gris perle rayé de fines lignes horiontales bleu ciel, qui se décollait par endroits ; le sol de carreaux de céramique beige. Deux portes donnaient sur la pièce en plus de celle qu’ils venaient de franchir, l’une à droite près d’un vieux poêle en fonte, l’autre à gauche qui s’ouvrait vers un couloir. Aux murs deux lampes à pétrole éclairaient la pièce sans fenêtre. Devant eux un vieil homme était assis derrière un large bureau de bois. Il avait devant lui un registre.

« C’est pour combien de temps ? leur demanda-t-il d’une voix sèche.

– On est là pour voir Bilal, » coupa Brune avec autorité.

Aussitôt le vieil homme bondit sur ses pieds et se répandit en excuses confuses.

« Suffit, l’interrompit Brune. Magne-toi, on est à la bourre. »

Le vieil homme sec se retourna et attrapa une clé au panneau derrière lui, puis se précipita d’un pas tremblant vers la porte près du poêle, qu’il se hâta d’ouvrir.

« L’escalier sur votre droite, jusqu’au second sous-sol, puis la porte de gauche, » bafouilla-t-il avant de refermer derrière eux.

Ils avancèrent dans le couloir obscur jusqu’à une volée de marche qui s’enfonçait dans la pénombre. Sous leurs doigts la peinture de la rambarde s’écaillait, les marches vermoulues grinçaient atrocement.

« Qu’est-ce que c’est que ce taudis ? grogna Jean.

– Un peu tout, souffla Brune qui descendait avec prudence, il appartient au clan Ó Laoire… l’hôtel est tenu par un marchand de sommeil qui loue à la plombe des paillasses pouraves dans des pioles puantes et mal chauffées. C’est aussi une maison de passe pour les ponantes du boulevard de Connaught qui triment pour le clan.

– Quel rapport avec l’Apôtre Second et Bilal ? »

Ils avaient passé le premier sous-sol et cela devenait sérieusement difficile de distinguer la marche suivante.

« Comme il opère sur le territoire de la Société, le clan doit verser un tribut sur ses activités… plutôt que de leur demander la moitié des revenus, comme c’est le cas pour les autres clans, Linspré ne leur prend qu’un quart et en échange, Bilal peut utiliser le sous-sol comme laboratoire pour ses petites expériences… On y a aussi une distillerie où il frelate du vin et de l’eau de vie… quand il n’est pas occupé à prouver que le temps va à l’envers, » ajouta-t-elle, agacée.

Enfin ils poussèrent la porte du laboratoire de Bilal, où celui-ci les attendait près d’un grand alambic compliqué où fumait un liquide orangé.

« Wallah, frangins, ronchonna-t-il, je vous avais demandé de passer vers trois heures, on m’attend au Magistère ! »

A l’entendre, Bilal était toujours attendu quelque part. Jean se tourna vers Brune, leurs regards se rencontrèrent. Il sourit, amusé, et il lui sembla qu’elle souriait aussi… seulement c’était imperceptible, ses lèvres n’avaient pas vraiment bougé, et c’était dans ses yeux, qu’il lui était plus difficile de déguiser, que se lisait sa gaieté. Jean était troublé : il aimait surprendre chez Brune ces marques imperceptibles d’affection et de complicité, mais la distance qu’elle persistait à mettre entre eux l’inquiétait.

Bilal, visiblement préoccupé, baissa le feu sous son alambic et arrangea quelques papiers.

« Le patron a dit que tu avais paumé quelque chose ?

– Paumé ! Bilal explosa et bondit sur ses pieds. Exaspéré, il parlait encore plus vite qu’à son habitude, avec de grands gestes. J’aimerais mieux ! reprit-il. Mais je ne paume rien, moi, rien, hein ? Non, on m’a cambriolé ! Tiens, chouffe un peu. »

Il les entraîna entre les cuves immenses et les paillasses de céramique brillante où s’accumulaient pêle-mêle diverses fioles, flasques et tubes de verre remplis de liquides étranges, des appareils compliqués et des montagnes de feuillets couverts d’une écriture cursive et nerveuse.

« Il arrive vraiment à s’y retrouver dans ce dawa ? » s’étonna Jean.

Une fois encore il lui sembla la voir sourire, ou du moins il surprit un soupçon d’amusement dans ses yeux verts. Il la regardait par moments, à la dérobée, et s’émerveillait de son corps long et sinueux, serpentin. Devant eux Bilal se déplaçait avec aise dans le désordre, il semblait y naviguer comme un vieil érudit dans sa bibliothèque poussiéreuse. Cependant il était plus brusque, plus nerveux qu’à son habitude, ce qui n’était pas peu dire. Sa main venait constamment frotter son menton.

« Voilà ! s’exclama-t-il en désignant une armoire entrouverte. Je cadenasse toujours cette armoire, c’est là que je mets mes documents les plus importants… et chouffe ! ajouta-t-il d’un ton théâtral en brandissant un cadenas ouvert. On l’a crocheté ! Incroyable ! Si j’attrape le…

– Et il manque quelque chose ? l’arrêta Jean.

– Bien sûr qu’il manque quelque chose ! s’exclama Bilal, ulcéré. Tu ne penses pas que le fils de chien se serait emmerdé à venir jusqu’ici, à forcer mon armoire, pour ne rien prendre ! Il savait ce qu’il voulait, tiens, il m’a chouravé la formule alchimique de mes nouveaux explosifs ! Heureusement que je venais d’en faire un double pour Venternes, tiens. Ah, si je l’attrape… d’ailleurs je suis certain que c’est un sociétaire, oui, ça ne fait pas de doute ! »

Les deux autres se regardèrent.

« Un sociétaire ? Sûr ?

– Un peu oui ! D’abord il n’y a pas beaucoup de monde à savoir que mon laboratoire est ici, et encore moins à savoir que c’est dans cette armoire que je range mes travaux les plus importants… ce qui ne va pas durer, je vous l’assure ! Ça, je veux bien bouffer ma barbe si ce n’est pas un sociétaire.

– Et les deux gars à l’entrée ? Ils n’ont rien vu, personne d’autre que toi entrer ?

– Bah ! Le zig sur le perron, c’est un ivrogne, et puis n’importe qui pourrait l’acheter. Il dit qu’il ne se souvient de rien, tu penses ! Quant au vioque c’est pire, une fois il a failli m’empêcher d’entrer parce qu’il ne se souvenait plus de ma trogne ! A ce point-là ça ne s’appelle plus une mémoire, c’est une passoire, et encore, une passoire ça retient les nouilles ! Je lui ai dit de noter les allées et venues sur son fichu registre, mais à chaque fois que quelqu’un dit qu’il vient pour moi il perd ses moyens, croit que c’est le patron et oublie. U râs yemma, c’te borde est un fichu moulin !

– Bon. Il faudra te déménager. » Brune parlait avec autorité. Il était clair que pour elle, il y avait une hiérarchie parmi les sociétaires et que Bilal était loin d’en occuper le sommet. « Commence à rassembler tes affaires, à nettoyer, on te dira où te fiche et on t’enverra des bras pour tout trimballer. On va transmettre tout ce que tu nous as jasé à Linspré, voir si on peut attraper le type qu’a fait ça. Essaie de voir si tu peux trouver des indices qui pourraient nous aider.

« Ça, si c’est qui je pense, grommela Bilal qui semblait furieux de devoir changer de planque, il n’aura rien laissé derrière lui. Un crac, le gars. »

A nouveau Jean et Brune échangèrent un regard.

« Tu penses qu’il pourra faire quelque chose de ce qu’il a volé ? demanda Jean, nerveux.

– Peut-être… mais il lui faudra des produits assez rares… s’il essaie de s’en procurer en trop grosses quantités ça se saura… je le saurai. »

Brune et Jean saluèrent Bilal et prirent leur congé.

« Il suspecte Albion, chuchota Jean quand ils furent dans l’escalier.

– Oui.

– Tu crois que…

– Je ne sais pas. Ça lui ressemble bien, et il en serait capable. Mais c’est aussi possible que Bilal aie paumé ses papelards et lui mette ça sur le dos. Il serait prêt à se raconter des histoires pas possibles pour ne pas reconnaître qu’il a merdé.

– En tout cas, conclut Jean, si c’est bien Albion, il a intérêt à faire gaffe. Bilal l’a à l’œil. »

Elle acquiesça nerveusement, visiblement aussi inquiète que lui.

*

* *

Derrière son long bureau d’if rouge, Jules Coussard était soucieux. Ses mains jouaient nerveusement avec un stylographe. Il regardait droit devant lui à travers la grande baie vitrée de son bureau. Il avait laissé ses cheveux roux pousser un peu plus, mais était toujours impeccablement rasé. Son menton carré et sa mâchoire crispée durcissaient son expression.

« Je suis contrarié, Roparzh. D’un côté, ce… Judas ne m’a toujours pas recontacté, on est en ventôse, ça fait un an, maintenant. Inutile d’attendre plus longtemps, il s’est dégonflé ou a été découvert. De l’autre, ça va faire cinq mois que tu fais semblant de m’espionner pour l’Apôtre Second, et tu n’as pas pu rencontrer personne d’autre que ce…

– La Bohème, » fit Roparzh qui était assis dans un fauteuil devant le bureau.

Chaque fois que l’ancien savateur bougeait son fauteuil geignait sous sa masse.

« La Bohème, c’est ça. Si je comprends bien, c’est un sous-fifre, il ne sait rien sur Linspré ?

– Je ne suis pas certain, citoyen grand commissaire, répondit Roparzh. Je crois qu’il en sait plus que Jacques Madrec, que tu avais capturé. En revanche, il n’en saura pas autant que Brune… »

Jules Coussard hocha la tête et s’enfonça dans son fauteuil, croisant ses mains sur son ventre.

« T-t-t… fit-il avec sa langue, et il mit ses pieds bottés sur son bureau ciré. Diable, celle-là a la peau dure – reprendre un tel turbin après trois piges de taule ! Inutile de la reprendre, elle ne nous dira pas plus que la dernière fois. Enfin, de toute façon, ajouta-t-il avec un soupir, nous n’avons même pas le moyen de l’attraper.

– Peut-être que la Bohème pourra nous donner leur planque, leur… quartier général ? »

Coussard leva les bras en l’air et rit amèrement.

« Mon pauvre Roparzh, je sais depuis longtemps qu’ils ont un point de chute dans une brasserie, rue des Martyrs ! Madrec avait pu me le dire. Mais je ne peux pas arrêter tous les clients de la brasserie ! Il serait aisé pour les quelques coupables de dire qu’ils ne savent rien. Quant à envoyer quelqu’un là-bas pour les espionner, bah ! ça ne ferait que leur mettre la puce à l’oreille. Ils le grilleraient très vite, et s’inquièteraient… je peux mettre ma main à couper qu’ils changeraient de quartier général dans les deux jours, et tout ça ne servirait à rien. Non, je préfère garder cette information dans ma manche. »

Roparzh acquiesça, et se balança un peu dans son fauteuil, qui geignit de plus belle.

« On peut attendre encore, dit-il. La Bohème lâchera peut-être quelque chose… je pourrais demander à rencontrer quelqu’un de…

– Non, l’interrompit Coussard. Non, nous avons assez attendu, chaque jour nous courrons le danger qu’ils découvrent que tu es un agent double. Je t’ai déjà fait prendre assez de risques, et il faut que nous attaquions quand nous avons encore l’avantage. Demain est duodi, nous prendrons la Bohème quand il viendra pour votre rendez-vous aux Trois Gueuzes. Il parlera peut-être. »

*

* *

Cette nuit-là la lune était rousse.

Bilal, allongé sur son lit, regardait l’astre fauve émerger de derrière les nuages. A côté de lui Sinead tendait la main vers la petite feuille de papier pliée en huit. Elle l’ouvrit patiemment sur la table de chevet pour découvrir un petit tas de poudre noire. Elle sourit. Bilal se redressa, porta une cigarette à ses lèvres, et l’alluma. Une douce odeur de marie-jeanne emplit la pièce.

« Dis-moi Sinead, demanda Bilal d’une voix lente en regardant la fumée s’élever lentement de sa cigarette, tu… mmh… fréquentes toujours Jean ?

– Porte-poisse ? s’étonna Sinead en arrachant une moue d’agacement à Bilal. Non. Pourquoi, ajouta-t-elle avec un sourire mutin, tu es jaloux ? »

Il leva les yeux au ciel, et elle se pencha vers la poudre noire, qu’elle avait tassée en une petite ligne sur la table de fer. Elle boucha une de ses narines et, d’une longue inspiration, inhala la poudre avant de relever brusquement la tête avec un sourire satisfait.

« Je ne les fréquente jamais longtemps… reprit-elle d’un ton détaché. Dommage, je l’aimais bien, celui-là. J’ai entendu qu’il était l’favori de votre Linspré, maintenant. »

Elle parlait avec fierté, comme d’un fils qui avait réussi. Bilal hocha la tête, l’air convaincu – mais en dedans il réfléchissait, estimait ses chances et ses risques, considérait le prix, calculait les probabilités… tirait le bilan, et agissait, implacable, en conséquence.

« C’est étonnant, tout de même, reprit-il. Tant de gloire, si ce n’est pas pour en profiter avec les femmes, à quoi bon ? »

Sinead sourit.

« Il n’est pas comme ça… et puis, quand bien même, s’il lui prenait l’envie d’aller chercher ailleurs… ajouta-t-elle d’une voix qui se voulait tout autant détachée mais à travers laquelle filtrait déjà un peu de fiel. Je te vois bien, moi.

– Oh, ce n’est pas moi qui vais me plaindre ! s’exclama Bilal. J’ai cru que ça te gênerait, c’est tout.

– Quoi donc ? demanda Sinead un peu trop vivement.

– Et bien, je crois… enfin, je crois, tu vois ce que je veux dire, j’ai entendu dire, hein, je ne suis pas vraiment certain, tu sais ce que c’est… »

A nouveau il parlait avec mille prudences et circonvolutions, d’une voix parodiant l’honnêteté et la bienséance. Il avait tracé la voie pour son discours, c’était un sentier sinueux, un sentier de serpent. A côté de lui Sinead le regardait avec impatience, son visage trop tendu trompait son inquiétude. Il semblait qu’il avait vu juste… et pourtant, cela serait-il suffisant ? Il hésita un instant avant de finir son coup.

« Eh bien ! s’impatienta Sinead.

– Eh bien, voilà, enfin, lâcha-t-il, il paraîtrait qu’il serait avec Belladone. Peut-être.

– Avec Belladone ? »

Soudain le teint blanc de la belle s’était empourpré, sa voix était plus sèche, et ses seins se durcirent. Et Bilal, voyant qu’il avait fait mouche, reprit avec plus d’assurance.

« Oui, en fait, il me semble même… oui, en y repensant j’en suis presque certain, je les ai vus ensemble souvent… échanger des regards… peut-être même des baisers, oui, il se pourrait bien, j’étais trop loin sûrement mais en y repensant, je crois bien, oui. »

A ces mots la rage de Sinead croissait, exaltée par les drogues qui courraient dans ses veines, accéléraient son pouls, dilataient ses pupilles – elle avait un air de folie.

« Cette Belladone, je ne l’ai jamais aimée. Une sorcière, voilà ce qu’elle est, perfide avec ses yeux fouineurs, toujours fagotée comme un homme, à se croire meilleure que tout le monde… »

Bilal tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette, Sinead qui lui tournait le dos ne pouvait voir son sourire.

« Tout à fait… disait-il en maquillant sa satisfaction, elle doit l’avoir envoûté, pour qu’il la préfère à toi, renchérit-il en lui caressant la hanche, ou bien peut-être qu’il prend du plaisir à te froisser ainsi, à te faire du mal… il devait bien savoir que tu l’appréciais. »

Elle se retourna, sa belle poitrine gonflée de sanglots, et il caressa ses seins avec distraction… pour la flatter, se disait-il, mais aussi parce que la marie-jeanne avait éveillé son corps et ses sens.

« Ils sont dangereux, Sinead, » reprit-il, trompeur. Il était tout proche, maintenant, il avait charmé sa proie – elle ne se débattrait pas quand il enfoncerait ses crochets dans sa gorge. « Ils trafiquent avec l’Es, manigancent dans l’ombre… j’en ai parlé à Linspré mais il est aveuglé par son affection pour Brune, qui le manipule comme elle manipule Jean… il n’ose rien faire. »

Alors la drogue s’empara complètement de l’esprit de la fille de zinc qui fut prise d’une fureur terrible et cruelle. Elle se leva brusquement, la lampe à pétrole dessinait mille ombres inquiétantes sur son corps. Bilal même, qui avait suscité cette passion, qui l’avait excitée, même, fut surpris un instant et prit peur.

« Il faut faire quelque chose, Bilal, il faut l’éliminer, une bonne fois pour toutes, la tuer ! »

Rassuré, Bilal acquiesça, calme, et mordit enfin, de sa voix lente :

« Je suis d’accord. Il faut les tuer. »

Il y eut un court silence alors qu’ils se contemplaient, comme horrifiés pour un instant par leur décision, incertains des mots qui étaient sortis de leur bouche.

« Il ne faudra en parler à personne, reprit enfin Bilal, paisible, et nous devons agir vite.

– Comment ? »

Elle était résignée, belle et terrible, son long corps allongé contre le mur obscur. Bilal se leva et marcha vers elle en la regardant droit dans les yeux, lent et calme, sûr de lui ; il savait qu’il jouait beaucoup et que tout dépendait d’elle, qu’il perdrait tout si elle prenait peur.

« Nous allons les empoisonner, disait-il. Ça sera assez simple. Je te donnerai un poison, que tu verseras dans une bouteille d’alcool fort – il faut qu’il soit très fort, pour cacher le goût du poison. Demain ils viendront aux Martyrs, tu leur offriras un verre… un verre de cette bouteille. Et tu t’en serviras un aussi, pour qu’ils ne se doutent de rien. Ils ne mourront pas tout de suite, et s’ils ne sentent pas le goût tu ne seras pas soupçonnée.

– Et moi ? demanda Sinead, captivée par les mots de Bilal qui était tout près d’elle maintenant et avait mis ses mains à ses hanches. Est-ce que le poison ne me tuera pas aussi ?

– Ne t’inquiètes pas, susurra Bilal en la serrant contre lui. Je te donnerai un contrepoison que tu boiras avant de servir le poison. »

Et il l’embrassa. Elle portait un ambre, un parfum fort et obscène. Ses notes de tête, dominées par l’odeur de camphre de l’huile de cajeput qu’il avait fait venir de Malaka, s’étaient déjà échappées, mais les notes de cœur et de fond exhalaient encore leurs dominantes animales ; les senteurs délicates de l’ambre gris arrachées au spermacète, qu’on appelle aussi cachalot, et celles plus bestiales et boisées du musc de Sibérie, teintées de relents de sécrétion sexuelles… il distinguait encore, subtilement mariée à ses sœurs, la fragrance douce et chaude du castoreum – c’était luxurieux, scandaleux, érotique, vulgaire. Il y renifla comme un chien.

*

* *

« Il ne parlera pas, grand commissaire.

Le Grand Commissaire Coussard faisait les cent pas dans son bureau, d’un bout à l’autre de sa baie vitrée. Il jouait avec un grand briquet d’argent, l’ouvrait et le fermait nerveusement en se mordillant les lèvres.

– Si, répondit-il enfin. Il parlera… si on le paie. »

L’inspecteur Roparzh haussa les épaules.

« Pas sûr. Il a peur de Linspré, il sait que s’il parle il finira comme Madrec. La loi du silence semble être la seule qu’ils respectent.

– Bah, bah, ce sont des escrocs, Roparzh, des truands, ils n’ont ni dieu ni loi. Des règles, oui, qu’ils brisent quand ça les arrange. »

Il s’arrêta, un instant, face à la vitre, et regarda la Seine couler, chargée de brume. Il reprit :

« Mais il a peur, ça oui. Il faut lui reconnaître ça, à Linspré, il sait tenir ses gars mieux que la garde communale… seulement nous on n’a plus le droit de pendre les traîtres. »

Roparzh fronça les sourcils, et se retourna dans son fauteuil pour regarder son supérieur.

« Il faut lui offrir une protection… continuait Coussard, songeur. L’envoyer au soleil, je ne sais pas, moi, à Marseille… en Afrique, si ça lui chante ! Il se fait appeler la Bohème, eh bien qu’il voyage. Seulement il y a le billet de dirigeable, et puis il lui faudra de l’argent pour refaire sa vie sur place… a-t-il de la famille ?

– Non, fit Roparzh, j’ai vérifié. Orphelin, célibataire.

– Bon, c’est toujours ça, fit le grand commissaire en se retournant – il avait le ciel bleu dans son dos, et le soleil au-dessus de la tête. Au moins on n’aura pas à protéger ses mouflets. Seulement il faut toujours raquer, et le Comité ne voudra pas.

– Pourquoi ça ?

– Tiens, avec la guerre, tu crois qu’ils voudront donner du trésor communal à un escroc ? Enfin, je veux dire, à un escroc qu’ils ne connaissent pas… » ajouta-t-il plus bas, entre ses dents.

Roparzh sembla hésiter un instant. Il se balança sur son fauteuil, d’avant en arrière, et celui-ci grinça affreusement. Enfin il se décida, et prit dans la poche de sa veste un gros portefeuille de cuir, qu’il mit sur le bureau.

« Voilà, dit-il, il y a assez.

– Je te demande pardon, inspecteur, mais je ne vais pas te taper.

– Ça n’est pas à moi, grogna Roparzh. J’y ai mis tout l’argent que la Bohème m’a donné de la part de la Société… je ne voulais pas y toucher, tu comprends ? Enfin, il faut bien que ça serve tout de même. »

Un sourire éclaira le visage rusé du Rouquin, qui s’approcha à grands pas du bureau.

« Ha ! On achèterait les marlous de Linspré avec son blé… excellent, excellent. Combien ?

– Il doit y en avoir pour près de six cent francs, à présent, c’est plus que la Bohème en a jamais vu. Et moi, tu m’enverras au front, ajouta-t-il après une pause.

– Pardon ? fit Coussard avec un sursaut.

– Ils me connaissent, patron. Il n’y aura pas longtemps avant qu’ils comprennent que je les ai faits et, sauf ton respect, je préfère éviter la corde.

– Je peux t’envoyer au soleil aussi.

– Merci, fit Roparzh avec un signe de la main, mais je préfère rester dans le service. J’irai en Normandie – ils ont besoin de gars, là-bas. Et puis l’Apôtre Second ne viendra pas m’y chercher. Je n’ai pas de famille non plus, tiens, ça tombe parfaitement. Tu enverras la Bohème en Afrique, et moi en Normandie. »

Le grand commissaire restait debout, médusé.

« Seulement il faut me promettre, citoyen, patron, que tu feras attention à toi. Si tu continues à leur donner du mal comme ça, ça ne sera pas longtemps avant qu’ils ne te dézinguent. »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s