LGC – 18 – Savate

L’été avait été bref, et dès le milieu de vendémiaire Paris s’était déjà serti de bronze et d’or. Les feuilles tombaient par centaines en larges tourbillons vers l’eau noire où elles allaient se noyer, une brise venue de l’ouest portait nonchalamment la bruine, qui perlait sur les manteaux comme de minuscules diamants. Un tapis de feuilles mortes brunes, rousses et miel avaient couvert les pavés, et les marronniers de cuivre allongeaient leurs ombres dorées. Le quai de la Râpée resplendissait, safran et ocre sous le ciel gris perle ; çà et là un érable étalait autour de lui la traîne écarlate de ses feuilles abandonnées.

Jean inspira profondément. L’air était froid et brumeux mais bien plus propre qu’à Montmartre, et à marcher près du fleuve il avait l’impression d’être sorti de l’ombre oppressante de la ville. Et puis il y avait Brune qui marchait près de lui, engoncée dans un manteau trois-quarts en cuir craquelé, d’un rouge foncé. Elle avait la mine sombre – elle avait toujours la mine sombre. Son regard flottait, morne, devant elle, et ses poings étaient enfoncés dans les poches de son trois-quarts. Sa démarche était un peu raide, et pressée.

« Par la route longue et large, chanta Jean, sous la lune brillante,
Au son de cette musique carillonnante,
Poursuivons l’horizon,
Pieds nus vêtus de sons,
Quand on est jeunes, il faut croire aux miracles… »

A côté de lui il lui sembla voir Brune s’éclaira un peu, d’un de ces sourires discrets qui étirent à peine les lèvres.

« Fameux temps, » commenta Jean, mais elle ne répondit pas.

Ils étaient maintenant arrivés jusqu’au-dessous du pont de Bercy, et s’engageaient sur le quai du même nom. Ce matin, Jean avait trouvé un mot sous sa porte, qui disait :

« Bercy, devant les chais de Bourgogne, dix plombes crossantes. Il a la barbe fargue.

– Mâchemots. »

« Bon, souffla Jean et ouvrant sa montre d’argent, dix heures moins le quart, nous sommes en avance.

– La Bourgogne est au bout, » fit Brune sans ralentir son allure.

Les quais de Bercy étaient en pleine commotion. On débarquait les premières vendanges de Bourgogne, et celles de Champagne étaient attendues pour la décade prochaine, par Epernay puis la Marne. Mais ça n’était pas tout, quand Jean et Brune passèrent on déchargeait une grande péniche d’un lourd chargement de bois qui devait venir du Morvan. Des grues immenses levaient leurs têtes de fer au-dessus du fleuve, et transportaient les troncs sur un sidérophidien de fret qui devait les emporter au port de l’Arsenal où étaient les ateliers navals.

Jean et Brune passèrent rapidement parmi la foule des débardeurs qui, tout à leur ouvrage, les ignoraient superbement. Il leur fallut passer devant trois grands entrepôts de brique rouge avant d’atteindre les chais où l’on mettait le vin de Bourgogne, qui étaient tout au bout du quai de Bercy, juste devant les fortifications. Une péniche venait justement de quitter le quai, et les débardeurs fumaient une cigarette en attendant la prochaine, qui assis sur une bite d’amarrage, qui assis sur le bord du quai, les jambes au-dessus de l’eau. Jean les observa bien : aucun d’entre eux n’avait de barbe rousse. Il regarda sa montre – il était encore dix heures moins dix. Brune alla s’asseoir sur un tronc allongé le long de l’entrepôt et qui devait servir de banc. Jean s’approcha, et s’adossa au mur. Quelques minutes passèrent, et il ne put s’empêcher de se faire des idées.

« Et qu’est-ce qui l’empêche de venir avec une troupe de collègues ? demanda-t-il, soudain inquiet.

– Aucune raison, fit Brune en haussant les épaules. Il ne sait pas que Mâchemots est en société… et il faut que cela reste ainsi. »

En fait, la manœuvre était bien simple. Mâchemots et Roparzh s’étaient connus aux chais de Bourgogne, il y a quelques années de ça. A l’époque Mâchemots ne connaissait pas encore l’Apôtre Second, il voulait être boxeur et il s’était lié d’amitié avec Roparzh, dit Fausse-Patte, un des meilleurs savateurs de Paris. Et puis Roparzh était devenu cogne, et ils s’étaient perdus de vue. Quelques jours plus tôt, Mâchemots avait envoyé un mot à son ancien ami pour lui demander de l’aide. L’idée de Linspré était de faire croire à Roparzh que c’était lui, et non Mâchemots, qui l’avait contacté, et qu’il avait utilisé simplement le nom de Mâchemots pour attirer Roparzh. Ainsi, celui-ci venait seul, croyant avoir rendez-vous avec son ami, et la couverture de Mâchemots restait intacte.

Brune mit sa main sur le bras de Jean, qui sursauta presque. D’un geste de la tête, elle lui montra un homme qui venait de sortir de derrière un hangar. Un homme à la barbe rousse. Jean avança vers lui, Brune à son côté. L’homme était immense, et en voyant la taille de ses poings Jean pensa qu’il ne connaissait personne de plus imposant, sauf peut-être Fulgence. Mais sa taille importait peu ; de toutes les manières Mâchemots l’avait averti des qualités de savateurs de son ancien collègue, et si les choses tournaient mal Jean comptait bien ne pas le laisser se servir de ses muscles.

« Citoyen Roparzh ?

– C’est moi, fit l’homme, surpris, en se retournant. Il avait un nez tordu, qui avait dû être brisé plusieurs fois, et une cicatrice fendait sa grosse lèvre. Ces traits, en plus de sa barbe drue et rouge, lui faisaient une figure de bête ; mais il avait un sourire sournois et des yeux rusés.

– Tu es venu trouver un ami qui ne viendra pas ; en fait il ne sait rien de ce rendez-vous.

– Et qui êtes-vous ? grogna Roparzh, intrigué.

– Disons que ton employeur tient beaucoup à avoir notre père à sa table, mais que celui-ci s’est bien gardé d’accepter ses invitations. »

Roparzh fronça les sourcils.

« Je vois, fit-il. Et d’ailleurs je te reconnais, fit-il en jetant un regard féroce à Brune. Tu es… dans nos petits papiers. »

A ces mots Brune eut un frisson, et sa bouche se crispa, mais elle garda sa contenance.

« L’affaire est simple, citoyen. Notre père est très inquiet pour ton patron, et il aimerait que tu le tiennes au courant de sa santé. Il voudrait, par exemple, savoir s’il prend souvent l’air, et s’il ne s’entoure pas de personnes qui pourraient mal le conseiller. M’entends-tu ?

– La sollicitude de votre père est remarquable, railla Roparzh. Cependant je suis un homme très occupé.

– Notre père sait bien que ce travail te demandera du temps, et propose de le rémunérer à hauteur de quatre francs par jour.

– Enfin je t’entends, citoyen, fit Roparzh avec un sourire.

– Tu prendras ton paiement les duodis à dix-neuf heures, aux Trois Gueuzes, rue Réaumur. Tu y trouveras un homme que tu pourras entretenir de la santé de notre ami commun. Si tu as besoin de nous prévenir d’une fièvre particulière, tu pourras laisser un mot à l’aubergiste, et tu seras bien payé pour cela. C’est compris ? »

Roparzh haussa la tête, et la voix morne de Brune succéda à celle de Jean.

« Tout se passe si bien que mon frangin en oublie de t’avertir que notre daron a la santé de notre ami commun fort à cœur, et que s’il te venait l’idée de ne pas le bien soigner ou de l’épuiser par ton bavardage, on t’emmènerait aux champs. »

L’ancien savateur mit la main à son chapeau, et s’éloigna d’où il était venu. Brune et Jean partirent dans l’autre sens.

« Tu es sûre qu’il marchera ? souffla Jean.

– Il sait ce qu’il risque s’il mange sur l’orgue. Et puis, ces temps-ci, il y en a qui buteraient leur daronne pour quatre ronds le jorne.

– Tu fais toujours confiance aux plans de Linspré ? »

Elle s’arrêta un instant, et le fixa d’un regard draconien.

« Pas toujours, fit-elle de sa voix morne en repartant.

– Il parait qu’il s’est disputé avec Albion.

– Albion ?

– L’Es ? Amaranthe ? »

Elle hocha la tête.

« Pour ça, je ne sais pas. »

Elle se tut un instant, et Jean sentit qu’elle hésitait à en dire plus.

« D’un côté, Linspré n’a pas tort, ajouta-t-elle enfin, songeuse. Amaranthe est trop pressé. De l’autre…

– Il est trop prudent ? »

Elle resserra son pardessus sur ses épaules, sans répondre. Et puis l’ombre du pont de Bercy tomba sur eux.

« Linspré a été un chenu patron, fut un jorne, répondit-elle alors, mais il a oublié ce en quoi il croyait. Parfois je me demande… »

Elle s’arrêta un instant, coupée par le rugissement d’un fardier qui passait sur le pont.

« … je me demande s’il est toujours après le chambardement. »

*

* *

Il avait fallu des mois à Jean, des années, même, mais à force de questions et d’explorations il avait fini par se faire une bonne idée de la façon dont le quartier général de la Société de l’Apôtre Second de rue des Martyrs était arrangé. Derrière la porte au fond de la salle de la brasserie, il y avait l’arrière-salle où seuls les plus fidèles pouvaient entrer. De là une trappe descendait vers un couloir qui menait à la grande cave obscure et ronde où les Sociétaires tenaient leurs réunions – eux seuls y étaient ordinairement admis, sauf ceux qu’on y initiait ; une porte dérobée s’ouvrait également vers un couloir qui s’enfonçait en ligne droite dans la colline. Après quelques mètres seulement, on trouvait deux autres portes. L’une, à gauche, donnait sur le bureau de Linspré, celle de droite vers ses appartements – personne d’autre que le patron n’avait le droit d’y entrer.

Ce jour-là Jean était dans le bureau, une pièce assez vaste, rectangulaire. On devait être à quelques mètres sous terre, et la pièce était bien éclairée par plusieurs lampes à pétrole. On y entrait par un côté large, face à un imposant bureau en bois noir, probablement de l’ébène. Le mur de gauche était couvert de livres : Théorie générale de la révolution, Le sentiment sacré de la révolte avec sa couverture noire usée, Réflexions sur la violence, Qu’est-ce que la propriété ? ou encore La révolution en pratique… Sur son bureau, parmi une liasse de documents annotés à l’encre noire, une copie de Dieu et l’Etat était ouverte.

« J’ai jasé à la Bohème de s’occuper de la liaison aux Trois Gueuzes, disait Brune, qui semblait éviter le regard de Linspré.

– Bien, bien, fit celui-ci d’une voix songeuse en croisant les mains son bureau. Très bien. Tu peux disposer. »

Jean remarqua qu’il ne la regardait pas non plus, c’était comme voir deux aimants du même pôle être poussés l’un contre l’autre et se repousser mutuellement. Il se leva avec Brune et fit mine de quitter le bureau.

« Pas toi, Mauchance, » l’arrêta Linspré.

Jean se rassit alors que Brune refermait la porte derrière elle.

« L’Es, c’est ton ami, » lâcha-t-il brutalement.

Jean acquiesça, surpris – il lui semblait qu’il ne parvenait jamais à prévoir ce que Linspré allait faire, ou dire.

« Tu l’as vu, récemment ? et puis il précisa : Depuis l’émeute. »

Jean fit la moue et eut un geste vague.

« Une fois ou deux, rapidement.

– Mmh… comment t’a-t-il paru ? »

Jean s’agita sur son siège. Il réfléchit un instant, et puis répondit d’un ton qui se voulait désinvolte :

« Comme d’habitude. L’Es, quoi. »

Sourire nerveux, auquel l’autre répondit sans y mettre du cœur.

« Bon, reprit Linspré après un silence. Si jamais il se mettait à… à se comporter étrangement, tu viendras me voir immédiatement. Je m’inquiète un peu pour lui. »

Jean se demanda si la nature de cette inquiétude était la même que celle que Linspré avait à l’égard du Rouquin. Il acquiesça en silence, trop troublé pour demander des explications. Il tenta de changer de sujet.

« Je pense au Rouquin, patron…

– Moi aussi, le coupa Linspré avec un sourire terrible. Tous les jornes.

– Je me demandais… s’il pose tant de soucis, est-ce que ça ne serait pas tout simplement plus simple de…

– De le refroidir ? Ha ! voilà un homme selon mon palpitant ! Bien sûr, ça serait plus simple. Seulement voilà, l’Es ne veut pas qu’il cane… je sais, c’est louche ! Ça serait moi… enfin, il paraît qu’il ne veut pas faire de peine à la Coussard. Alors… pour l’instant… on ne le bute pas. »

Jean acquiesça. Linspré arrangea des papiers sur son bureau, et Jean crut qu’il allait lui donner son congé, il fit mine de se lever.

« Tu penses qu’il a raison ? demanda brutalement Linspré.

– Pardon ?

– L’Es, expliqua Linspré. Pour le triangolo. Le chambardement. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Jean bafouilla quelques mots sans queue ni tête.

« Peut-être, sourit Linspré – c’était un sourire féroce, presque cruel, à glacer le sang – peut-être que tu penses qu’il a raison. Mais souviens-toi que tu ne sais pas tout. Tu me plais, Mauchance, ajouta-t-il après un silence. T’es un gars honnête, tu n’es pas avec nous pour le pèze. Tu dois être déçu, toi aussi, tu crois que je me suis assagi. Ou bien tu te dis : il est loufoque. »

L’autre resta muet, mal à l’aise.

« C’est normal, dit-il de sa voix nerveuse, c’est normal ! Je serais déçu que tu ne sois pas inquiet. C’est vrai, je peux avoir l’air lunatique, parfois, et puis trop attaché à mes intérêts. Mais sois rassuré, frangin, la révolution aura lieu… simplement si nous nous précipitons comme le veut l’Es, elle fouaillera. »

Jean acquiesça ; à vrai dire, il ne savait trop que penser.

*

* *

Il y a, au bout de la rue des Poissonniers, ramassés entre les fortifications et les chemins de fer du nord, de grands entrepôts. Beaucoup avaient alors été abandonnés depuis que le développement du voyage aérien et du fret par canaux avaient mis fin à l’âge d’or du chemin de fer. C’était vers ces entrepôts que marchaient Jean et Albion. Celui-ci allait assez gaiement, et chantait en trottant tout près de la chaussée.

« Hail smiling morn, smiling morn,
That tips the hills with gold, that tips the hills with gold,
Whose rosy fingers ope the gates of day,
Ope the gates, the gates of day,
Hail ! Hail ! Hail ! Hail ! »

Jean avait la mine plus inquiète, son pas était tout aussi vif mais plus nerveux, sa tête un peu baissée dans son manteau fauve à col haut. C’était le début de frimaire et cela faisait tout juste deux mois qu’il n’avait pas vu Brune, ça le travaillait.

« Who the gay face of nature doth unfold,
Who the gay face of nature doth unfold,
At whose bright presence darkness flies away, flies away,
Darkness flies away, darkness flies away,
At whose bright presence darkness flies away, flies away… »

A leur droite il y avait les longs rails abandonnés ; on n’y voyait plus ces jours-ci que quelques trains qui portaient vers le nord recrues, vivres et munitions – il n’en revenait que des cadavres et des ombres qui ne valaient guère mieux, soldats en permission, la mine longue et l’air hagard. A leur gauche, ils venaient de passer quelques terrains vagues et s’approchaient maintenant des formes basses des premiers entrepôts. Devant eux, à un peu plus de deux cent mètres, il y avait la masse obscure des fortifications : vingt mètres de béton et de fer brassé entre la terre et le ciel clair, sillonnés de galeries et d’escaliers, de meurtrières et de passages et de corridors. Au-dessus de la muraille compliquée de blocs immenses et de poutres épaisses patrouillaient des dirigeables. Jean trouvait qu’ils avaient l’air de grosses mouches noires, et ça le mit mal à l’aise. Le soleil était encore bas dans le ciel, et l’air était froid ; Albion pourtant n’était vêtu que de son éternelle veste grise et d’une chemise bordeaux.

« Hail ! Hail ! Hail ! Hail !
Hail ! Hail ! Hail ! Hail !

– As-tu fini ? demanda Jean, agacé. Il ne fait pas bon goualer en merçais à Paname, ces temps-ci. »

Albion haussa les épaules. Sa désinvolture, que Jean avait longtemps admirée, commençait à l’exaspérer. Il avait essayé de parler à son ami de ce que Linspré lui avait dit dans son bureau, des méfiances que celui-ci avait à l’égard d’Albion. En fait, depuis l’affaire du triangolo, il semblait que le meneur de l’Apôtre Second portait de plus en plus d’intérêt à Jean, et se défiait de plus en plus d’Albion. Mais là encore, Albion avait haussé les épaules, et puis il avait dit : « Je te laisse te faire ton opinion sur l’animal. »

Enfin Albion prit à gauche dans une petite rue, à peine cinquante mètres avant cette voie de chemin de fer qui longea les fortifications à l’intérieur sur toute leur circonférence et qu’on appelle la ceinture. C’était, à vrai dire, plus une petite allée qu’une rue, elle était bordée d’entrepôts abandonnés – outils et plaques de tôles attaquées par la rouille, revêtements usés couturés de chiendent et de pissenlits, fenêtres brisées, il sembla à Jean qu’ils étaient arrivés au bout du monde. De vieux michelins pourrissaient dans une brouette percée, la peinture était écaillée sur les murs de béton. Cette allée était la rue Proudhon, et n’importe qui aurait cru que personne n’y était venu depuis dix ans.

Albion n’était pas n’importe qui. Il avança sans hésiter dans l’allée abandonnée, après quelques mètres il poussa une vieille porte faite de planches pourries. Jean et Albion traversèrent un grand hangar vide en prenant garde de ne pas couper leurs souliers sur les bris de verre au sol. Des cris joyeux retentirent de l’autre côté du bâtiment ; en poussant une nouvelle porte tout aussi branlante que la première, ils découvrirent trois enfants qui jouaient à la balle dans une arrière-cour – deux garçons d’une douzaine d’années et une fillette un peu plus jeune. L’un d’eux, un garçon au cheveu blond très clair, presque blanc, qu’ont les jeunes enfants, détala sur le champ en les voyant approcher, et disparut dans une remise. Les deux autres, muets, se tenaient droits devant les sociétaires, les yeux grands ouverts et les genoux écorchés. Jean les regardait avec amusement, ils lui rappelaient les camarades de la Chimère, peut-être aussi lui rappelaient-ils sa propre enfance.

Le gamin revint bien vite, un homme d’âge mûr sur les talons. L’homme – petit, chauve, le sourcil et la barbe sombres et broussailleux, le visage noirci de charbon, la chemise tâchée d’huile – portait des lunettes étranges, rondes avec une épaisse monture en fer, ornées d’engrenages compliqués et de verres grossissants qu’il pouvait tourner pour changer les lunettes en loupes. Il s’avança vers Jean et Albion avec un sourire affable, apparemment agréablement surpris par leur visite. Après avoir ôté sa main droite d’un épais gant de cuir, il la tendit à ses visiteurs et fit signe aux enfants de reprendre leur jeu.

« Ça va, les mômes. Ce sont des amis. »

Et de fait il prit Albion par l’épaule comme s’il était un ami de longue date et l’emmena à l’intérieur de la remise dont il venait de sortir.

« Venternes, se présenta-t-il à Jean en soulevant une trappe pour découvrir un escalier de fer s’enfonçant dans une cave mal éclairée par une lampe à gaz. Je t’ai déjà aperçu à la brasserie des Martyrs, après la dernière réunion des sociétaires… je ne devais pas porter mes lunettes, ajouta-t-il en riant en voyant la tête effarée que faisait Jean. Je sais passer inaperçu s’il le faut… c’est une question de survie, dans notre branche. »

Enfin les trois sociétaires se retrouvèrent sur le sol de pierre, et Venternes en abaissant un levier referma la trappe derrière eux. Derrière les murs épais ils pouvaient entendre déjà le souffle caractéristique des chaudières à vapeur, le grincement des engrenages et le fracas des machines. Venternes s’approcha d’une porte de fer qu’il ouvrit à l’aide d’un nouveau levier – aussitôt ce qui n’était qu’un brouhaha confus devint un tapage assourdissant. Le petit homme se précipita, inversa une série de commandes sur un grand tableau de contrôle hérissé de dizaines de leviers et de manettes, et les machines les plus bruyantes s’arrêtèrent. Les deux autres purent enlever leurs mains de leurs oreilles.

« Désolé, lança Venternes d’une voix rapide en s’approchant d’un levier près de lui, à force de passer mes journées ici, j’oublie le barouf qu’elles peuvent faire… »

Il abaissa le levier et sept lampes à pétrole s’allumèrent les unes après les autres, des grosses boules de lumière jaune au firmament de la cave immense. D’énormes souffleries permettaient d’aérer la pièce et notamment d’évacuer la vapeur qui flottait partout près du plafond – en fait, il était difficile de dire à quel hauteur celui-ci se trouvait, tant les nuages de vapeur et de fumées étaient opaques et épais. Il semblait assez haut toutefois, peut-être à trois ou quatre mètres de hauteur. Et partout des machines, engrenages gigantesques ou bien minuscules, tout un chaos sifflant et caquetant de fer et de bronze, de cuivre et de tôle habité d’une vie mécanique.

« Viens, cria Venternes à Jean avec excitation, je te fais visiter. »

L’homme semblait ne pouvoir rester au même endroit pour plus de trente secondes, et il se mit à bondir de machine en machine pour les présenter avec adoration et fébrilité, comme un jeune homme présenterait son amante ou bien un artiste son premier chef-d’œuvre.

« Là, c’est une soufflerie aérodynamique à vapeur, expliquait-il, pour tester les engins volants… pour le projet Icare, bien sûr…

– Le projet Icare ? demanda Jean.

– Une vieille toquade de Venternes, expliqua Albion avec un sourire, il veut permettre à des chênes de voler avec un système auto-motorisé moins encombrant qu’un aéroscaphe…

– Et là, c’est mon deltaplane à propulsion, continua Venternes qui ne semblait pas l’avoir entendu, bien sûr il n’est pas tout à fait au point, mais je fais d’importants progrès…

– Venternes, trancha Albion, je suis désolé de te couper, mais, voilà, je te connais ; si je te laisse aller on en a pour tout le jorne, tu saisis ? On est venus pour s’entraîner, il faut que tu nous ouvre la salle d’armes, pigé ?

– Oui, oui, bien sûr, » fit rapidement Venternes, avec un sourire nerveux, et il sortit de sa poche un anneau sur lequel devaient être au moins une trentaine de clés, de toutes tailles et formes.

Venternes était un Sociétaire, c’était le fourgat – le receleur – de l’Apôtre Second. Il avait eu une formation d’ingénieur au Magistère, mais aujourd’hui ses bricolages étaient plus un passe-temps que son véritable emploi. Il régnait sur un complexe immense de caves et de galeries qui était relié au réseau des anciennes carrières souterraines qui était d’un grand service à Himmelfarb, le Passe-muraille – chef contrebandier – de la société, et à ses passeurs. Par les caves passaient toute la contrebande de la société ; alcool, armes, vivres, drogues de toutes sortes et bien d’autres encore. C’était également dans son royaume souterrain que les voleurs de Quatre-pognes entreposaient leur butin avant de pouvoir le refourguer.

Parce qu’il passait autant de temps sous la terre qu’au-dessus, certains l’appelaient aussi la Taupe, mais il n’aimait pas trop, parce que ça faisait traître. Pourtant, à le voir marcher devant eux de sa démarche pressée, Jean pensa qu’il y avait bien dans sa physionomie quelque chose de l’animal. Il les mena à une grande porte de fer, qu’il ouvra à l’aide d’une de ses clés. Il les salua d’un geste nerveux, et les laissa seuls.

Albion poussa Jean vers la salle d’armes, une grande pièce rectangulaire et haute de plafond, très fortement éclairée par des puits de lumières et des lampes à gaz. Les murs étaient lambrissés d’un bois très clair, et le sol était couvert d’un parquet fait du même bois, sur lequel étaient, par endroits, des matelas très fins de couleur beige. Au mur du fond se trouvaient toutes sortes de mannequins et des cibles, sur les côtés étaient attachés des épées, des sabres et des fusils, ainsi que des gants de pancrace et de savate, des armures d’escrime en cuir et des poids de fonte.

Tandis qu’Albion verrouillait la lourde porte de fer derrière eux, Jean ôta son manteau, sa veste, sa chemise et ses souliers. Albion l’imita et alla le retrouver sur un des matelas avec deux paires de gants de savate. Il en lança une à Jean, qui l’attrapa au vol et commença à les enfiler.

« Bon, fit Albion, voyons si tu as progressé. »

Et les deux amis se mirent en garde comme on le fait à la savate. Ils échangèrent quelques coups, doucement d’abord, pour échauffer les muscles et les étirer. Puis leur affrontement prit une autre allure, et se fit plus féroce. Les deux combattants tâchaient à présent de surprendre leur adversaire et de passer sa garde afin de le mettre au tapis. Jean prenait beaucoup plus de coups qu’Albion, qui parvenait à parer ou à esquiver presque tous ceux que Jean lui portait. Celui-ci avait vite découvert à ses dépens qu’Albion était un adversaire bien plus redoutable qu’il ne semblait au premier abord – aussi malingre qu’il paraissait, le blondinet avait des muscles d’acier et des réflexes fulgurants. Il frappait fort, vite, et juste.

« Plus haute, ta garde ! ordonnait Albion. Plus droit, le buste ! C’est ça ! Plus vite ! Voilà ! »

Un moment Jean sembla prendre l’avantage – il tournait autour d’Albion, le bombardant de coups de poing – mais après un instant difficile Albion le repoussa d’un chassé dans le genou, et reprit l’initiative. Ils allaient si vite que leurs gants semblaient quatre boules de cuir virevoltant dans l’espace. Leurs souffles haletants, le couinement de leurs pieds nus sur les matelas, et le bruit mat du cuir contre le cuir faisaient une musique saccadée. Jean sentait la sueur couler le long de ses tempes et dans son dos, il voyait les muscles sur le torse nu d’Albion annoncer son prochain coup. Il para, et passa à l’offensive – crochet à droite, direct, chassé, direct, fouetté double à droite, chassé au plexus – rien n’y faisait. Albion allait toujours plus vite, et plus fort… soudain un chassé déséquilibra Jean, et un crochet rapide le cueillit sur la pommette droite – il tomba au sol, sonné.

« Ça va, » fit Albion, et il s’assit en tailleur près de son ami.

Ils restèrent tous deux silencieux pendant une longue minute, à reprendre leur souffle.

« Tu jases de Linspré, reprit Albion d’une voix pantelante, tu ne jases pas de Brune. »

Jean releva sa tête vers lui, surpris. Albion souriait.

« Je ne sais pas… souffla Jean. Pas vue depuis deux mois… elle est un peu froide… distante…

– Ah, Brune, elle est comme ça, voilà… faut pas s’en faire… tu saisis ? Enfin, je te jase d’elle… parce qu’elle n’est pas avec Linspré, en fait… ajouta Albion en haletant, je veux dire, les rumeurs dont je te causais… des conneries, voilà… si j’ai bien compris. M’apprendra à prêter l’esgourde aux salades de Bilal, allez ! »

Il se releva et se mit à étirer ses muscles.

« Enfin, voilà, il faut pas que tu te laisses impressionner par les airs qu’elle se donne, c’est plus une protection qu’autre chose… faut bien que tu te souviennes, elle sort de maladie… »

La maladie, dans leur argot, c’était la prison, et celle de Brune aurait pu tourner à la fièvre cérébrale – la peine de mort. Jean se releva et se mit à s’étirer lui aussi. Albion reprit, après un court silence.

« Elle a des mauvaises pensées, depuis la turne, tu piges ? Enfin, c’est comme pour le patron, je te laisse te faire ta propre opinion… maquille ce que tes instincts te bonissent de maquiller, d’accord ? » ajouta-t-il d’une voix lente en clouant son regard dans celui de son ami.

Jean s’était fait à l’argot d’Albion, et il n’eût pas de mal à reconnaître le conseil qu’on lui avait fait cent fois dans d’autres langues : « Suis ton instinct. »

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