LGC – 15 – A la guerre comme en amour

C’était germinal de l’année 222. Le ciel était clair, d’un bleu qui tirait sur le pourpre, çà et là quelques cirrus égarés moussaient en altitude. Jean, perché sur la terrasse de son appartement rue Saint-Just, regardait les toits briller sous le soleil qui déjà redescendait vers l’ouest, vers l’Océan Occidental. Comme ils étaient tumultueux, ces toits ! confus et chaotiques comme une mer d’ardoise et de zinc. Et sur ces flots, tous ces radeaux… de l’autre côté de la rue, deux enfants jouaient, les pieds nus, devant une cabane de tôles et de planches perchée sur le toit de l’immeuble. Ils courraient et passaient sous le linge suspendu, et à chacun de leurs pas il semblait à Jean qu’ils allaient tomber dans le vide.

Les Hauts Poissonière étaient alors le plus grand des quartiers perchés qui avaient poussé sur les toits des quartiers les plus surpeuplés de la ville. Il y en avait une dizaine à Paris, comme les Hauts Saint-Maur ou les Hauts Saint-Dominique. Invisibles depuis la rue, ils offraient, depuis les toits et balcons, un spectacle fascinant et perturbant : cabanes et taudis de brique, de bois et de tôle, masures branlantes et temporaires, assemblées tant bien que mal entre cheminées et terrasses, souvent même elles enjambaient les rues en ponts étranges et branlants, étendant leur toile de toit en toit, de rue en rue, excroissances aberrantes, et c’était comme des petites villes qui avaient poussé sur la grande. Leurs habitants misérables payaient un loyer aux propriétaires des immeubles qui leur servaient de perchoir et on tolérait leur présence. Parfois un des escaliers ou des échelles qui permettaient d’accéder aux Hauts s’effondraient, parfois quelqu’un tombait, et mourrait. Et comme le peuple aime les faits divers, tout allait pour le mieux.

Soudain les cent vieux clochers qu’on avait convertis en guets et qui hérissaient le dos de la ville hurlèrent de concert. Les nuages d’oiseaux noirs qui y avaient trouvé refuge s’en échappèrent en hurlant, et c’était comme si les guets de Paris étaient autant de cheminées qui s’étaient soudain mises à fumer d’épais nuages obscurs. La clameur de la ville résonnait derrière leurs cris aigus en fracas métalliques et sifflements perçants. C’était toute une machine de grues et de sidérophidiens, d’omnibus et d’usines, un golem immense. Au ciel d’immenses dirigeables de toile et de fer passaient en vrombissant.

Mais dans les rues courrait un murmure, et ce murmure sonnait pour Jean plus fort que tout ce tumulte. Les ombres misérables qui rôdaient dans cette machine glorieuse le soufflaient avec excitation, comme une incantation pour éloigner la guerre et la misère. On le chuchotait dans les allées, on le bourdonnait dans l’usine, on le susurrait à son amant.

« Linspré est revenu. »

*

* *

« Silence, frangins, motus !

« Motus car l’Es, dit Amaranthe, dit Part-de-Coère, dit Albion – le rabouin sait que j’en oublie, Sous-dabe de la Société de l’Apôtre Second de Montmartoche, dabe de l’arnache et de la gabegie, lève son verre et vous invite à l’imiter. »

Ils étaient neuf près de lui dans l’arrière salle de la brasserie des Martyrs, ils se turent et levèrent leurs verres avec un sourire indulgent.

« A Brune, frangins, reprit Amaranthe, et à nous tous pour l’avoir sortie du trou puant dans lequel elle semblait avoir décidé de prendre sa retraite en compagnie du Rouquin, allez !

– Puisse-t-il avoir la chaude-lance ! fit Mâchemots.

– A Brune ! »

Amaranthe se rassit, et se pencha vers Brune.

« Tu vois, souffla-t-il, rien n’a changé. Il y a bien une nouvelle tête… Jean, en face de toi. Ne regarde pas, ajouta-t-il, rieur, il t’allume. »

Elle ne disait rien, et jouait distraitement à faire glisser le bout de son index sur le bord de son verre, l’air taciturne.

« Et toi, Amaranthe, dit-elle pour donner le change, tu n’as pas changé non plus.

– Non.

– Et Raffaele ? »

Le sourire sur les lèvres du faussaire s’évanouit un instant. Il sut bientôt en maquiller un nouveau, mais elle savait qu’il était faux, lui aussi.

« Il faudra bien que tu arrêtes les frais, Amaranthe, le sermonna Brune. Je te l’ai déjà dit cent fois, dans notre milieu ça fait mauvais genre de tomber amoureux… surtout d’une femme mariée et fidèle. »

L’autre haussa les épaules, mimant l’insouciance.

« Bah, elle finira bien par le quitter ! et puis, tu sais bien que je ne serais pas dans notre… milieu, comme tu dis, sans l’aide du petit dardant. »

Elle eut un regard réprobateur et tourna un instant les yeux vers l’autre côté de la table.

*

* *

Jean regardait Brune. Il l’entendait parler avec Albion du Rouquin et de sa femme, mais il n’écoutait pas vraiment… il la regardait surtout, elle, ses yeux en amandes, d’un vert intense. Il regardait son nez court et ses lèvres fines, ses sourcils finement dessinés, ses cheveux noirs, coupés à la garçonne, son profil sévère et parfait.

Son regard froid croisa soudain le sien et il détourna les yeux. Dans un coin les Mouches fumait de l’opium en silence, il opina du chef en direction de Jean, qui l’ignora. Près de lui Bilal présentait une découverte récente du Magistère à Himmelfarb et Mâchemots.

« C’est un copain de la Sorbonne qui travaille dessus, il m’en a touché deux mots l’autre jour. C’est encore très théorique… se défendit l’alchimiste en jouant avec son verre, très théorique. Mais ça ne m’étonne pas, pas vraiment. Ils ont fait quelques expériences, certaines ont été assez concluantes, oui, assez concluantes. Voyez, il s’agit de montrer que le temps n’est pas une dimension linéaire, comme on se l’est souvent figuré… de son doigt il traça une ligne sur la table – ni même circulaire, comme d’autres ont pu se le représenter. » Il fit une pose, avec l’air de réfléchir comment bien présenter la théorie. « Mais plutôt, si vous voulez, en toile d’araignée. Je veux dire que le temps se… se déploierait, en quelque sorte, comme en un vortex, mais pas tout à fait circulaire, et avec toujours des sortes de ponts, des passages entre les différents… les différents niveaux. »

Il essayait de mimer ses propos avec ses mains, avec peu d’effet. Autour de lui on l’écoutait, plus loin Jaana et deux autres sociétaires que Jean connaissait mal et qu’on appelait les deux sœurs – bien qu’elles ne se ressemblassent guère – avaient interrompu leur propre conversation pour lui prêter l’oreille.

« A priori, reprit-il, mais c’est encore très théorique, bien sûr, toutefois ça ne m’étonne pas, ça concorde, oui, avec ce que j’ai rencontré dans mes recherches, sur un tout autre plan, bien entendu, » il parlait assez vite, en ne ralentissant que de temps à autres pour appuyer sur un mot, avec force digressions et circonvolutions prudentes, « a priori cela signifierait qu’il serait possible – théoriquement – de voyager dans le temps.

– De quoi ? interrogea Mâchemots, parce que Bilal avait fini sa phrase très abruptement, sans articuler les derniers mots très clairement.

– De voyager dans le temps. Bien sûr, même si l’on parvient à prouver que le temps a bien une telle… une telle structure, cela ne veut pas dire – et ils en sont très loin, quelques expériences seulement, rien de définitif encore, mais ça serait tout à fait logique, oui en fait, je dis ça surtout à cause des implications que cela a, bien sûr – enfin, même si on arrivait, je disais, à le prouver, oui, eh bien cela ne voudrait pas dire qu’il y aurait aussitôt des… des applications directes telles que le voyage dans le temps… parce que, comment dire… oui, on ne saurait pas encore se… se déplacer dans cette toile d’araignée. »

Il y eut un silence, Bilal porta son verre à ses lèvres, avala une gorgée de vin. De l’autre côté de la pièce Albion et Brune étaient toujours engagés dans une discussion enjouée, ignorants du reste des convives. Bilal reposa son verre et reprit sa prédication.

« Seulement voilà, bien sûr ça ne plait pas à tout le monde. Parce qu’immédiatement, si le temps n’est pas linéaire, en quelque sorte, cela signifie, si vous voulez, que l’avenir, le passé et le présent existent, on peut dire, simultanément. En fait la notion même de… de simultanéité devient critiquable, si vous voulez, mais c’est pour expliquer, se défendit-il, bafouillant. Et c’est bien pour ça, en somme, que le… le voyage dans le temps devient – théoriquement, bien sûr – devient possible, bien sûr, mais ça ne plaît pas parce que si l’avenir… euh, en quelque sorte, si l’avenir existe… existe déjà, cela veut dire que… que le présent n’a pas, en somme, d’effet sur l’avenir, et si, si on se demande un peu ce que ça signifie eh bien on s’aperçoit que nos actions, oui, nos décisions ont, en somme… déjà été prises. Et donc, nous n’avons plus de, plus…

– De libre arbitre, coupa sèchement Himmelfarb.

– Oui, voilà, de libre arbitre, alors, forcément, c’est dérangeant, ça en dérange beaucoup, » conclut Bilal.

Jean ricana et se balança en arrière, imité par Mâchemots, tandis qu’Himmelfarb souriait, railleur. Bilal tourna vers Jean un regard agacé.

« Désolé, Bilal, mais ça ne tient pas. Pas de libre arbitre ? Regarde… Jean poussa son verre – c’est bien moi qui ai décidé de pousser mon verre, si je n’avais pas, par mon libre arbitre, décidé de le faire, mon verre n’aurait pas changé de place. »

On hocha du chef à ses côtés, mais Bilal sourit avec condescendance.

« Bien sûr, mon frère, bien sûr, je ne nie pas qu’il y ait… mmh, l’illusion, d’un libre arbitre, comment dire, la rationalisation de nos actions comme étant le produit, oui, le produit de nos choix. Mais la science n’est plus si… si certaine que ça soit autre chose qu’une illusion. »

Les deux sœurs se levèrent, saluèrent les convives, et sortirent, suivies de Mâchemots et Himmelfarb. En sortant, Mâchemots donna une légère tape dans le dos à Jean et lui souffla : « Courage, frangin ! » avec un sourire. Mais Jean restait muet, un peu mal à l’aise.

« Plus si certaine, non, plus si certaine, » souffla Bilal comme pour combler le silence, avant de porter à nouveau son verre à ses lèvres.

Jaana intervint alors, de sa voix lente et profonde.

« Tu parles de la science comme d’une personne, Bilal, comme d’une personne infaillible, mais quand tu parles de la science, tu veux dire, les scientifiques. Ta science n’est qu’une interprétation du monde, une interprétation appuyée sur la logique, peut-être, mais elle n’en reste pas moins une interprétation. »

Bilal eut une grimace outrée, comme si la vieille femme venait de dire quelque chose de très vulgaire et indécent.

« A mon sens, poursuivit Jaana, si le libre arbitre n’existe pas alors ta chère science n’a plus raison d’être. »

Bilal inclina la tête de côté en faisant la moue, comme s’il était réticent à concéder ce point à Jaana.

« Eh bien dans ce cas, je pense qu’après tout, il vaut mieux continuer à vivre en pensant que le libre arbitre existe plutôt que se creuser la tête à prouver qu’il n’existe pas. Après tout, on vit bien plus heureux en pensant disposer d’un libre arbitre.

– Et la vérité, alors ! explosa Bilal.

– La vérité ? Jaana sourit, amusée. Mais mon bon Bilal, la vérité n’a aucune valeur en soi ! Si la vérité nous rend malheureux, alors pourquoi la chercher ? Tiens, si ça rend quelqu’un heureux, si ça le fait vivre de croire les mensonges, pourquoi le lui défendre ? »

Elle jeta un regard vers Albion, qui bavardait toujours avec Brune. Et Jean regardait Brune agiter ses longs doigts en parlant – elle avait un anneau doré à l’auriculaire gauche serti d’une pierre verte qui rappelait l’éclat de ses yeux. Son air sombre, ses pommettes hautes et saillantes lui faisaient le masque grave d’un djinn. Se sentant peut-être observée, elle balaya la pièce du regard, ses yeux passèrent sur ceux de Jean mais ne s’arrêtèrent pas. Superbe, elle l’ignora et reprit sa conversation. Elle avait le port d’une reine et le profil d’une divinité inconnue, presque serpentine. Jean se souvint d’un poème de Baudelaire qu’il avait lu et qui s’appelait « Le serpent qui danse, » il en murmura quelques mots, absorbé dans sa rêverie.

« Tes yeux, où rien ne se révèle

De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L’or avec le fer. »

Finalement l’agitation de Bilal le tira de ses pensées. Il semblait exaspéré par le discours de Jaana, série affreuse de blasphèmes et de sacrilèges.

« Enfin, Jaana, toi qui fais commerce de divination et de superstitions, sûrement cette théorie doit te plaire ! » appela-t-il enfin.

Elle haussa les épaules et fit la moue.

« Je vends de la superstition à ceux qui y croient, ça ne veut pas dire que j’en consomme moi-même, expliqua-t-elle.

– Mais cette théorie les justifie ! s’excita l’alchimiste, qui ne tenait plus en place. Elle montre que ces superstitions font sens, qu’elles sont rationnelles ! »

Jean éclata de rire.

« Allons, Bilal, tu ne vas pas me dire que toi, un scientifique, tu es superstitieux !

– Bien sûr que si ! éclata-t-il. Enfin, c’est plus compliqué que ça, ce que je veux dire, c’est que… le terme de ‘superstition’, quelque part, suppose qu’il y ait un phénomène magique… surnaturel… en soi, c’est stupide de croire cela, mais je dis que ce terme de superstition est usurpé… je ne pense pas, comme c’est souvent le cas chez les… mmh, les ignorants, qu’il y ait une sorte de… d’autorité supérieure, de divinité, si vous voulez, qui nous donne des signes pour nous guider ou bien nous… nous annoncer ses intentions, non, non cela serait proprement… proprement burlesque ! Non, bien sûr, seulement il y a bien des signes, on ne peut pas se le cacher, les coïncidences… il y a bien, je crois, corrélation, si vous voulez, entre certains signes et ce qui… ce qu’ils annoncent, simplement à mon sens ces signes ne sont pas, en quelque sorte, tombés du ciel, non, cela serait ridicule, mais bien plutôt, si l’on veut, la manifestation physique, en quelque sorte, de lois rationnelles, scientifiques, que nous ne comprenons pas encore, de liens de causalité encore obscurs, si vous voulez, et que, peut-être, je ne sais pas, cette théorie d’une circulation, en fait, non-linéaire du temps pourrait, je ne suis pas sûr, hein, ce n’est qu’une hypothèse, bien sûr, eh bien, expliquer. »

Il y eut un silence, que Bilal combla maladroitement de quelques marmonnements incompréhensibles, et puis Brune se leva. Elle se pencha pour faire la bise à Albion, salua Jaana et Bilal et sortit sans plus de cérémonie, suivie de près par les Mouches qui était resté muet.

« C’est un numéro, hein, l’alchimiste, » souffla Albion en s’asseyant près de Jean.

Bilal et Jaana continuaient à débattre – en fait c’était surtout Bilal qui parlait, de plus en plus vite, avec des gestes de plus en plus exaspérés. La vieille femme l’écoutait, les bras croisés, assise très en arrière dans son fauteuil, un sourire railleur sur ses joues ridées. Jean et Albion les regardèrent un moment sans rien dire, Albion imitant les gestes de Bilal dans son dos. Mais Jean ne souriait qu’à-demi. Il se tourna vers son ami.

« Allons faire deux pas, veux-tu ? »

Albion opina, finit son verre, et se leva.

« Chère Daronne… » il s’inclina cérémonieusement devant Jaana en souriant, et celle-ci lui rendit son salut d’un signe de tête amusé.

« Monsieur l’Alchimiste… »

Tout à sa dispute, Bilal le congédia d’un geste distrait. Jean salua silencieusement les deux derniers convives et sortit sur les pas d’Albion. Dans la brasserie, Jean et Albion passèrent près de Sinead qui prit la main du premier, se pressa contre lui et lui demanda de rester ; il la repoussa sans douceur.

« Tu boudes Sinead, maintenant ? » se moqua Albion quand ils sortirent dans la rue. Il n’eut pour toute réponse qu’un grognement bourru.

Il faisait nuit déjà, et un vive bise les força à resserrer le col de leurs manteaux. On pouvait entendre le vacarme des boulevards remonter du sud, et un tumulte peuplé de cris et d’aboiements porté par la bourrasque, au nord. Ils remontèrent la colline contre le vent, puis tournèrent sur la rue des Abbesses.

« C’est Brune, c’est ça ? »

Albion sourit et prit son ami par l’épaule.

« Je savais bien que tu finirais par te lasser de Sinead. En fait, je crois ne pas me gourer en affirmant qu’elle ne t’a jamais plu plus que ça, hein ? »

Jean acquiesça.

« Elle est joliment fichue, continua Albion, fichtrement joliment, on est d’accord. Simplement on a tous un idéal, tu saisis ? Sinead c’est pas le tien, c’est pas le mien… mais je t’avertis, ajouta-t-il d’un ton grave, si ton idéal c’est Brune, eh bien t’es probablement dedans au moins aussi profond que moi, voilà. »

L’autre l’interrogea du regard.

« Eh bien, voilà, il y a une rumeur, comme quoi Brune, elle serait maquée. Et son marquis, eh bien ça serait autre chose que le Rouquin, ça oui. Jaloux comme pas deux, et rien ne lui échappe. » Il sourit, mima de ses mains un cercle au-dessus de sa tête qui pouvait être une couronne ou une auréole. « T’entraves ? Ah, bien sûr, c’est des rumeurs, et pour tout te dire, j’y crois qu’à moitié, voilà. Je serais toi, je ferais gaffe, tout de même. »

Jean haussa les épaules, fit la moue. Il avait l’air maussade, la tête enfoncée entre les épaules, et il fixait ses chaussures avec attention. Ils étaient arrivés sur la place des Abbesses, où deux chiens se battaient au milieu d’une foule excitée ; un gros molosse noir et un brun plus mince, plus svelte, qui devait être un terrier et qui avait une cicatrice en travers du museau. Les bêtes se jetaient l’une contre l’autre avec violence, leurs crocs furieux claquant près de leurs chairs, leurs griffes lacérant l’air. Le tumulte retentissait à travers le quartier, la rance odeur du sang séché laissé sur le pavé par les combats précédents prenait à la gorge. La gueule du terrier se referma sur une patte du molosse, l’autre répondit d’un coup de griffe. Jean et Albion restèrent un moment en silence à les observer, fascinés par la cruauté du spectacle. Enfin le molosse s’effondra et ils s’éloignèrent, écœurés.

« Je ne sais pas ce que maquille le patron, maugréa Albion, l’humeur soudain méchante. Des décades qu’il est revenu maintenant, et bran ! rien, il laisse faire. Il veut qu’on attende, le ‘moment juste,’ qu’il dit. Le moment juste, allez ! Tu sais depuis combien de berges il me bassine avec ça ? »

Jean ne répondit pas. A sa gauche Albion marchait avec de grandes enjambées, son manteau gris flottait derrière lui comme une cape. Il semblait à Jean qu’il ne l’avait jamais vu si sérieux ; ses lèvres étaient pincées, sa mâchoire contractée, son regard fixe devant lui, ses poings serrés dans ses poches. Il reprit sa diatribe, d’une voix brusque que Jean ne lui connaissait pas.

« Avec la guerre, on croyait que ça allait le décider, grognait-il. Mâchemots avait commencé à assembler les sections, tu piges ? Une berge après, toujours rien. Je commence à croire qu’il n’a pas les tripes, ou bien qu’il s’en tape, que tout ce qui l’intéresse c’est le beurre. Pendant ce temps-là les copains et les Merçards vont s’entretuer comme des branques, comme ces deux cabes qu’on vient de voir et ça pue, ça pue le sang pourri. Bran, c’est pas normal, voilà. »

Il y eut un silence – on n’entendait plus que leurs pas sur le pavé, derrière eux les échos d’un nouveau combat de chiens – et puis Jean souffla, nerveusement :

« Attends donc, Albion. Ça viendra bien. »

Albion s’arrêta. Jean fit encore quelque pas et s’arrêta à son tour quand il vit que son ami ne le suivait plus. Il se retourna : Albion le regardait dans les yeux, l’air inquiet… et peut-être un peu suspicieux aussi.

« Si tu ne fais rien, il ne se passe rien, tu piges ? lança-t-il avant de repartir. A la guerre comme en amour… » ajouta-t-il plus bas, comme pour lui-même, en dépassant Jean.

*

* *

Deux ans. Deux ans !

Il frappa du poing sur son bureau et se leva soudainement, alla se mettre à la fenêtre de son bureau. C’était une grande baie vitrée, tenue par des tiges de fer forgé qui dessinaient des motifs floraux, dans le style post-révolutionnaire qu’on avait appelé art nouveau. De là, il pouvait contempler à loisir le flot de la Seine entre la Cité et le quai de l’Hôtel de ville. Le vent venait de l’ouest, et l’eau coulait si lentement qu’elle semblait remonter vers sa source. Le fleuve scintillait, et le soleil était chaud sur son visage. Il croisa les mains derrière son dos, comme il faisait quand il était contrarié, et soupira.

Cela faisait ce jour-là deux ans qu’il était Grand Commissaire. Citoyen Grand Commissaire, qu’ils l’appelaient. Monsieur le Grand Commissaire Coussard. Et pourtant, il lui semblait qu’il était aussi impuissant que quand il n’était que sous-commissaire. A dire vrai, sa situation s’était plutôt dégradée, puisqu’il avait perdu la seule personne qui eût pu le mener à Linspré. Perdue bêtement… dans un transfert qu’il n’avait pas demandé et qui n’aurait servi à rien. Il se demandait si celui qui avait ordonné le transfert avait été acheté. Il haussa les épaules. Depuis plus d’un an, il avait choisi d’agir comme si tous les membres de la garde étaient achetés, sauf ceux qu’il connaissait personnellement – et de ceux-là même il se méfiait.

Il inspira, lentement, pour tenter de se calmer. Il songea à la lettre qu’il avait reçue, il y avait quelques mois de ça. Cette lettre inattendue qui lui avait redonné espoir. Cette lettre de ce… Judas, de cet inconscient qui osait trahir Linspré. Il semblait à Jules Coussard que cet homme était sa dernière chance.

Il frappa du poing, à nouveau, et s’appuya à la vitre. Voilà à quoi il était réduit, lui, le maître de la police de Paris ! A attendre qu’un autre fasse son travail à sa place.

*

* *

 

C’était floréal, avec sa fraîcheur printanière. Elle sifflotait avec allégresse dans la rue déserte et obscure ; quelques sous brillants sautaient en sonnant dans sa main. Elle les avait chipés à un maraîcher, mais on dira que ça serait un dragon grand et terrible comme celui que Duncan avait terrassé, et qu’elle serait un chevalier, d’accord ? Parfois elle bondissait avec adresse par-dessus une flaque qui dormait entre les pavés (on dira que c’était son cheval qui bondissait au-dessus d’un fleuve vachement tumultueux). Le vent se levait et il devait être chargé des malédictions d’un puissant sorcier, mais déjà elle ouvrait la porte d’un vieil immeuble, grimpait à l’escalier grinçant, frappait à la porte.

« Entre, Chimère. »

La voix de la Mère lui sembla plus faible encore que d’habitude, et l’enfant entra lentement, en refermant la porte avec douceur derrière elle – c’est que dans l’esprit de la gosse toute cette pièce, ses étagères chargées d’objets étranges et de livres, les volets mal joints cousus de talismans, et les signes blancs inscrits sur le parquet noir, tout cela était une projection de l’âme de la vieille femme, ou une continuation de son corps, une partie d’elle-même enfin, et si elle était lasse alors il fallait traiter sa chambre avec ménagement.

« Salut, la Mère. »

La vieille femme lui fit signe de s’asseoir près d’elle, car elle ne pouvait parler haut, et l’enfant s’exécuta avec respect. La vieille prit un air pensif, et se frotta le front.

« Dis-moi, ma fille, où en étions-nous ? demanda-t-elle, embarrassée.

– Duncan avait accepté d’aider le roi Ronan à aller au-delà de la mer pour chercher la fille du dieu Dagda.

– Ah, oui. Oui, bien sûr. Ronan, accompagné de Duncan et de nombre de ses vaillants vassaux, levèrent l’ancre. Ils suivirent la Seine jusqu’à la mer, puis traversèrent la mer vers le nord, loin vers une grande île perdue dans les brumes. L’île sur laquelle régnait Erin et qui portait son nom était très difficile à trouver, parmi les brumes et les tempêtes, et nombre d’adroits marins se sont égarés dans cette quête… certains guettés par la folie croyaient entendre des sirènes dans le vent furieux et quand ils sautaient dans l’eau pour les rejoindre les flots les avalaient à jamais.

« Mais Duncan ne se laissa pas détourner de sa quête, et enfin après des décades ils trouvèrent l’île de la belle Erin, fille de Dagda le dieu corbeau. Alors que les gens de Ronan commençaient à préparer un campement, Duncan choisit d’avancer dans l’île. Ronan le suivit, avec quelques-uns de ses vassaux les plus courageux. Très vite ils trouvèrent la demeure de la reine de l’île. Au sommet d’un haut piton rocheux se dressait un grand château, avec de fortes murailles et de hautes tours. Le piton de roc était entouré d’un mur de flammes. Devant Duncan le feu dansait avec ardeur, et tous ceux qui étaient avec lui reculèrent de frayeur ; et pourtant ils n’étaient pas couards, mais les plus valeureux que comptaient le royaume de Ronan. Mais dans les flammes on pouvait voir les visages de ceux qu’elles avaient dévorés se tordre de douleur, c’étaient des illusions maléfiques invoquées par le père d’Erin, Dagda le dieu très ancien, pour protéger sa fille. Mais Duncan ne craignait ni le feu, ni la mort, et il avança sans hésiter ; et les flammes s’éteignirent devant lui. »

L’enfant écoutait toujours, les lèvres entrouvertes et les yeux écarquillés. Devant elle elle voyait la forteresse couverte de glaces, et la neige infinie sous les étoiles du nord. Et puis elle vit la belle reine sortir du palais et marcher, calme et digne, vers le héros, et aussitôt elle aimait cette reine terrible et elle songeait que dans sa prochaine aventure elle serait aussi majestueuse qu’elle et elle aurait un amoureux vaillant comme Duncan et elle le sauverait d’un dragon… ou bien d’un troll puisqu’on a dit qu’elle avait déjà terrassé un dragon ce matin pour lui prendre son trésor.

« De l’autre côté des flammes, un long escalier menait en haut du piton, à l’entrée du château, et une femme vint à leur rencontre. En la voyant ils surent que c’était Erin, car elle était la plus belle femme qui soit sur terre et ils ne pouvaient douter qu’elle fut la fille d’un dieu. Et Ronan était heureux et inquiet, heureux car Erin était plus belle encore que ce qu’il avait imaginé, et inquiet car il craignait de ne jamais la conquérir. Cependant Erin vit Duncan qui marchait devant tous les autres et qui avait vaincu les flammes de son père. Elle l’aima aussitôt, et d’un amour brûlant et cruel, parce qu’il était le plus courageux des hommes et était si beau qu’il devait, lui aussi, descendre d’un dieu. Elle ignora Ronan qui venait derrière Duncan et qui la regardait avec concupiscence ; ses grands yeux clairs étaient captivés par le héros qui avait franchi les flammes indemne. »

Parfois les mots de la vieille femme étaient trop compliqués, trop rares pour que l’enfant ne les comprenne, mais elle les chérissait comme des incantations magiques dont le sens caché la protégerait, donnait à la légende toute sa force.

« Néanmoins elle accueillit toute la troupe du roi Ronan avec de grands égards. Ce soir ils devaient tous dîner en son château, mais n’y point coucher. Le lendemain seulement, dit-elle, l’homme valeureux qui était venu quérir sa main pourrait l’affronter.

« Ainsi fut-il, et le lendemain Erin fut bien surprise de voir que c’était Ronan, et non Duncan, qui l’affronta pour obtenir sa main, mais elle n’était pas inquiète car elle savait que si le roi n’avait pas été assez brave pour franchir le mur de flammes il ne pourrait remporter les épreuves qu’elle allait lui imposer.

‘Roi, lui dit-elle, je ne serai ton épouse que si tu parviens à me prouver ta force, ton adresse et ton astuce au cours de trois épreuves.’

‘Tout d’abord tu iras au pied de la montagne sacrée qui est au nord de l’île,’ dit-elle au roi en montrant un grand pic couvert de glace et de neige, ‘et tu l’escaladeras jusqu’à la grande caverne qui est près de son sommet. Voilà pour la force.

‘Tu verras qu’Anken, la bête sacrée de Dagda, mon père, est dans la caverne. Nul homme ne peut la vaincre, aussi devras-tu te faufiler près d’elle, jusqu’au fond de la caverne, sans l’éveiller : voilà pour l’adresse.

‘Au fond de la caverne une énigme est gravée dans la roche, tu la liras et reviendras ici pour m’en donner la réponse. Voilà pour l’astuce.

‘Reviens avec la réponse ou ne reviens pas, Roi, car je suis la fille de Dagda, le dieu très ancien des mystères, et je n’épouserai pas un homme faible, maladroit ou stupide.’

« Alors le roi Ronan s’éloigna avec Duncan vers la montagne sacrée, qui leur parut plus haute et plus terrible encore quand ils furent à son pied. Le grand pic de roche et de glace était si haut qu’il semblait percer le ciel, et ses pentes étaient froides et glissantes, hérissées de rochers tranchants. Ronan tremblait, car il craignait que Duncan, tout valeureux qu’il soit, ne parvînt pas à gravir la montagne.

« Mais Duncan se servit d’Avel, l’anneau de vent forgé par Gofanon le dieu forgeron, pour se changer en aigle, et il s’envola vers le ciel, jusqu’à la caverne où était Anken la bête de Dagda, le dieu très ancien des mystères. Le monstre était grand comme une maison, avec des serres comme des épées et des crocs de même, et sa fourrure était d’argent et de nacre ; le souffle de son sommeil faisait trembler la montagne.

« Mais Duncan se servit d’Avel, l’anneau volé, pour se changer en souris, et il se faufila jusqu’au fond de la grotte sans éveiller la bête, et là il vit l’énigme qui était inscrite dans la roche, et qui était comme ceci :

‘Sur une route va un voyageur
Seul et perdu
Le ventre vide et le corps las,
La poussière sur le visage.

‘Sur la route il trouve deux déesses
Belles et terribles,
L’une est vêtue de rouge, l’autre de blanc
L’épée à la ceinture.

‘Elles sont sœurs et elles se ressemblent
Belles et terribles.
La première dit : voilà une énigme,
L’autre reprit :

‘Nous avons deux fioles’, et elles les montrèrent :
L’une était verte
L’autre était jaune ; une pour chaque sœur
Dans leurs mains blanches.

‘Si tu les bois, l’une te tuera,
Reprit la première ;
L’autre te sauvera, dit la seconde,
Et en corbeau te changera.

‘Tu voleras, et ton chemin trouveras.
Tu dois choisir,
Dit la première, ou bien périr
De notre main.

‘Une question, dit la seconde,
Tu peux poser,
Une seule, à l’une d’entre nous,
Dit l’autre sœur.

‘Mais attention, l’une d’entre nous
>Te mentira.
L’autre en revanche, reprit sa sœur
Te dira vrai.

‘Tu n’as qu’une question, voyageur,
Choisis-la bien,
Si tu veux ta route trouver, et la mort écarter
De ton chemin.’

« Alors Duncan ressortit silencieusement de la grotte et à nouveau se changea en aigle, il retourna auprès de Ronan pour lui dire la réponse à l’énigme, et celui-ci alla trouver la reine Erin pour lui montrer qu’il était sorti victorieux des trois épreuves. Vaincue, la fille de Dagda, le dieu corbeau, le dieu très ancien des mystères, dut se résoudre à épouser Ronan. Le roi la ramena chez lui, par-delà la mer jusque dans son royaume. »

L’enfant, intriguée, se redressa.

« Dis, la Mère, demanda-t-elle, tu ne m’as pas dit quelle était la réponse à l’énigme de la caverne.

– C’est que je ne la sais pas, répondit la vielle femme, car elle n’était pas écrite dans le livre où j’ai trouvé cette histoire. L’auteur la savait certainement, vois-tu, mais il voulait que je la trouve par moi-même… ou bien peut-être l’avait-il oubliée. Mais si tu veux la savoir, tu devras la trouver seule. Va maintenant, Chimère, et laisse-moi me reposer. »

Sans un mot l’enfant se leva et sortit dans la nuit sans lune. Elle avait le pas hésitant, le cœur et l’âme chargées de doutes.

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