LGC – 14 – Talus

Il y a la plaine qui descend en pente douce tout autour d’eux, chargée de blés dorés. Il y a l’ombre du chêne au sommet de la butte, qui frissonne dans la brise, et le cri de la corneille. Il y a les os de mouton dans la terre entre eux, quatre blancs et un rouge.

Il y a l’ombre d’une femme, et elle les regarde.

« Retournette ? » demande Linspré, et Jean hoche la tête.

Linspré ouvre grand la main et attrape les cinq osselets, les blancs et le rouge. Il les jette en l’air, vers les branches du chêne, et étend sa main, les doigts un peu écartés, face vers la terre. C’est une grande main, puissante et velue comme celle d’un singe ; et agile de même. Il attrape quatre osselets sur le dos de sa main, et il sourit.

Il y a les mouches ; et il y a le soleil qui s’est levé à l’est et qui fait étinceler la plaine. Il y a le tumulte de la guerre, loin au nord et qui se rapproche.

Il y a l’ombre d’une femme, et elle les regarde.

A son tour Jean attrape les cinq osselets, les quatre blancs et le rouge, et il les jette en l’air. A son tour il étend sa main, retient sa respiration, mais il n’en prend que trois – deux blancs, et le rouge.

Le cri de la corneille. C’est un songe. Il le sait mais cela ne l’empêche pas de le vivre avec angoisse.

« Je commence, fait Linspré d’une voix calme. Les uns. »

Et à nouveau Jean acquiesce. Il sent la rosée contre ses pieds nus, et le soleil sur ses bras. Il sent l’odeur de saccage qui vient du nord, avec ses rumeurs de meurtre. Linspré jette les cinq osselets – quatre blancs, et un rouge – au sol, entre eux, et reprend le rouge. Il le jette en l’air, ramasse un des blancs tandis que le rouge est en l’air, et rattrape celui-ci avant qu’il ne touche le sol. Il met l’osselet blanc de côté, et répète la figure avec les trois autres osselets blancs. Jean hausse les épaules. A son tour, il jette les cinq osselets à terre, puis reprend, un par un, les osselets blancs alors qu’il jette le rouge en l’air.

« Les deux », dit-il.

En apparence il est très calme. Linspré et lui se tiennent comme en tailleur, mais penchés sur le côté ; en s’appuyant sur la main gauche. Ils ont le visage à l’ombre du chêne.

A nouveau, Jean jette les osselets à terre, les quatre blancs et le rouge, comme des dés. Puis il prend le rouge, le jette en l’air et attrape deux blancs tandis que le rouge est en l’air, puis l’attrape avant qu’il ne touche le sol ; et il répète le mouvement pour les deux osselets blancs restants.

Linspré sourit, et il prend tous les osselets. D’abord, comme Jean, il jette le rouge en l’air et il ramasse les blancs deux à deux. Plus il dit :

« Les trois. »

Le vent a forci, il souffle du nord et il apporte les cris et le tumulte, le feu. Ce qui n’était qu’une ombre à l’horizon est comme un troupeau, un troupeau cent fois nombreux comme toutes les bêtes que Jean avait vues en Ivernie réunies. Linspré a vu l’ennemi aussi, mais comme Jean il n’en laisse rien paraître. Il jette les osselets au sol, puis le rouge en l’air, et avant qu’il ne retombe dans sa paume il a pu prendre trois osselets blancs au sol. Puis il relance le rouge pour prendre le dernier blanc.

Au tour de Jean. La partie est serrée. La corneille crie, et Jean ramasse les cinq osselets ; quatre blancs, un rouge. Il les jette au sol, reprend le rouge, et comme Linspré le jette en l’air et ramasse trois de quatre osselets blancs avant qu’il ne retombe, puis le quatrième lors d’un second lancer du rouge. A son tour, il sourit.

« Les quatre. »

Au nord, il peut à présent distinguer leurs bataillons ; comme quatre longues lignes obscures sur les champs dorés. Le vent fait onduler les blés, mais les lignes noires restent droites. Elles avancent lentement ; mais elles ne sont plus très loin.

C’est un songe. Il le sait mais il a peur. Il ramasse les cinq osselets, le rouge et les quatre blancs, et il les jette au sol. L’un d’eux est allé rouler un peu plus loin ; ça sera un coup difficile. Il y a l’ombre d’une femme, et elle les regarde. Il cache sa crainte, sourit, et ramasse le rouge pour le jeter en l’air.

Il vole… vif, Jean ramasse un osselet, puis un second – le rouge, déjà, est à son zénith, il amorce sa chute – un troisième, il tend sa main vers le quatrième… le rouge est à la hauteur de son œil, et il descend encore – il a attrapé les quatre, et sa main encombrée revient rapidement pour reprendre le rouge au vol, à dix centimètres du sol.

Il lève les yeux, et Linspré sourit alors qu’il lui prend les cinq osselets. Ils peuvent entendre leurs cris, maintenant. Encore quelques minutes, et les Merçais seront là. Jean n’ose pas tourner la tête vers la droite, il sait qu’il pourra distinguer leurs visages – leurs visages et leurs fusils brillants. Plus que quelques minutes…

« Rien de tel qu’un jeu d’osselets avec un bon camarade, fait Linspré, et Jean lui sourit.

– Et le matin est joli, » répond-il d’une voix égale.

Linspré hoche la tête, et jette les osselets à terre. Il ramasse le rouge. Jean sait que c’est la dernière manche. Ils sont là, juste en bas. Et il y a l’ombre d’une femme, qui les regarde. Si Linspré rate son coup, alors Jean a gagné. S’il réussit…

Le rouge vole, et la grande main de Linspré file à toute allure. Elle semblait si lourde, avant qu’ils ne commencent leur partie – c’est un songe, Jean le sait mais il est terrifié – et la main prend un osselet, un second – il entend leurs pas dans l’herbe de la butte, et le cliquetis de leurs armes – trois osselets – il entend leurs genoux toucher le sol ; quatre osselets, il tourne la tête et il les voit, leurs yeux et la gueule de leurs fusils étincelants dans le matin ; il entend l’osselet rouge qui retombe, au milieu des osselets blancs, dans la paume de Linspré.

« Jeu blanc. »

Et la déflagration.


Fin de la troisième partie

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