LGC – 13 – Le temps des fleurs

Après l’arrière-salle une trappe.

Après la trappe le long couloir et l’escalier obscur.

Et puis un couloir, encore, jusqu’aux tréfonds de la terre où dorment les démons et les fantômes.

Des torches aux murs et cette atmosphère sépulcrale, pleine de mystères et d’ombres. Les fées bavardent avec les spectres ; le temps ici s’est arrêté à l’âge des mythes et des fantasmes. Sur la table ronde et noire il n’y a rien, c’est un vortex vide au milieu de l’obscurité, les flammes dansantes s’y reflètent, crues. Autour de la table les treize fauteuils aux hauts dossiers d’ébène, on pourrait y asseoir des rois ou des meurtriers, des saints ou des voleurs. Dans ces treize fauteuils douze formes noires, dans l’ombre de leurs capes des mirages de visages, là un œil brillant et là une bouche crispée. Muets, ils attendent le premier verbe.

« Chenu-sorgue, frangins. »

De l’ombre la voix naît comme du néant, parole thaumaturge, profonde et vénérable, puissante.

« Choukr à vouzailles d’être aboulé itago, les Mouches vous bonit ses quatre mots pour ne pas pouvoir être avec nouzailles ce sorgue. »

Jean était initié aux mystères de l’argot, à présent, et il avait appris les mots, il comprenait que les Mouches avait été empêché.

« Il fallait qu’on jaspine. Des mots se sont trimballés, des on-dit et des lochés… je pige que vous ayez le rif-au-trèfle. Certains de vouzailles pensent qu’il est temps de maquiller, de se déplanquer en plein luisard pour maraver le Comité et la Commune. »

Des murmures grondèrent autour de la table. Jean restait muet, intrigué. Dans son exil près des buttes Chaumont il n’avait pas entendu les rumeurs… mais il ne fallait pas être sorcier pour deviner que, comme Albion, chacun ici avait interprété le retour de Linspré comme le passage d’une comète annonçant de grands changements, et peut-être le plus grand de tous ; celui que certains appelaient révolution, d’autres grand chambardement, ou bien, dans le Milieu, le sorgue-mec – c’est à dire le grand soir.

« Frangins, vous me savez bien, je jaspinerai sans boniment : le temps n’est pas venu. Nous ne sommes pas mûrs encore, Paname n’est pas mûre. Ne fichons pas tout en l’air, pavillonnés par le mirage d’une victoire rapide. En révolution comme au pieu, il s’agit de ne rien bâcler, si on ne veut pas fouailler.

« Le sorgue-mec viendra, frangins. Alors, nous serons là. Je vous appellerai près de mézigue. »

Silence. Leurs souffles lents et chauds. Le crépitement des torches. Ils étaient troublés, parce que Linspré était beaucoup de choses, certes, mais pas prudent. Etait-ce une nouvelle lubie, dont il se lasserait comme des autres ?

« De ce sorgue-mec, nos ennemis ne verront pas le lendemain. »

*

« Voilà le temps des fleurs, on sait qu’il n’durera pas,
Chantons, dansons, tant qu’il est encore là… »

A l’est l’astre naissant nimbait l’aube d’une lumière blanche, repoussant à l’ouest la nuit mourante et sa traîne grise. Au ciel des oiseaux se déployaient en un étendard hurlant, serpentant au vent comme un nuage de fumée au cœur de l’ouragan, noir dans l’azur. Le cri grinçant et métallique des noirs choucas répondait au pépiement aigu et aux sifflements des étourneaux étoilés.

« La vie est devant nous
Suis-moi, envolons-nous… »

Dans la rue de la Course de Castlebar un homme frissonnait dans le matin. Il allait vivement, la tête baissée, enfoncée dans le col de son manteau gris. Un cure-dent entre les lèvres, une casquette grise sur les yeux.

« Quand on est jeunes il faut croire aux miracles… »

Il chantonnait pour se tenir chaud, et puis pour se rassurer certainement. Sa bouche était sèche, sa gorge serrée, dans l’estomac il avait un poids, un déchirement qui le rendait malade. Il était excité et il avait peur… c’était un malaise plus physique que conscient, et que son chant ne pouvait chasser.

« La la la la, la la… »

Allait-il faire un Dieu ou bien le tuer ?

« Quand on est jeunes il faut croire aux miracles… »

Il arriva à une boîte aux lettres, et de ses mains froides sortit une enveloppe adressée à un appartement boulevard Malesherbes. Il regarda autour de lui, inquiet puis, saisi d’un doute, ouvrit l’enveloppe, en sortit un feuillet. On eut pu y lire, tracés d’une écriture hâtive, les mots suivants :

« A Jules Coussard, dit le Rouquin, grand cogne de Paname,

Je pourrai bientôt vous aider à capturer celui qu’on appelle Linspré et qui est le patron de la Société de l’Apôtre Second et la personnalité la plus importante du mouvement.

Quand le moment viendra vous devrez agir vite, aussi il est impératif que le pli que je vous destinerai à l’avenir vous parvienne en main propre dans les plus bref délais. Vous le reconnaîtrez à ce qu’il vous sera transmis avec une bague de fer gravée d’une tête de lion.

Il va de soi que nous ne nous rencontrerons jamais, et que si vous tentez de deviner mon identité vous perdrez votre chance d’attraper Linspré.

Judas. »

Satisfait, il glissa le pli dans son enveloppe et la referma, puis la glissa dans la boîte aux lettres, avant de s’en aller d’un pas vif.

« Voilà le temps des fleurs… »

*

Après les troisième, quatrième et septième cohortes, le Comité de Salut Public ordonna la mobilisation de la première, de la huitième et de la dixième – maintenant plus de la moitié des hommes valides et en âge de se battre étaient mobilisés… ou du moins, ce qu’il en restait.

C’est à cette époque-là que se multiplièrent les miraculés, ils allaient claudiquant, la canne au poing ou bien le bandeau à l’œil, infirmes, souffreteux, comédiens. A la face du monde ils étaient invalides ; ils dansaient toute la nuit à l’abri des regards.

C’était l’âge des grugeurs, qui au fusil préféraient la béquille et la toux aux cris de guerre. Plutôt que d’aller au front ils s’inventaient des maladies et forgeaient des certificats à présenter à l’ordinaire. Ils avaient pris le nom de ces mendiants qui, des siècles plus tôt, mimaient cent maux le jour pour remplir leurs chapeaux, et se réunissaient en cours la nuit pour se débarrasser de leurs costumes et boire à leur santé.

C’était aussi le temps des femmes qui, ignorées des recruteurs, allaient seules dans les rues, emplissaient les usines et les ateliers. Souvent endeuillées, elles regardaient avec curiosité ces miraculés qui se cachaient de la guerre, mais tout comme la garde communale elles n’osaient mettre en question leurs blessures – quoi, et si c’était une balle merçaise qui avait déchiré leur épaule ? Et s’ils s’étaient battus aux côtés de leurs maris, de leurs frères, de leurs fils ? Peut-être avaient-ils véritablement vu la mort…

Car ils étaient nombreux, estropiés véritables, à hanter les rues vidées de la capitale exsangue. La guerre fait au moins autant de blessés que de morts, et si nombre d’entre eux avaient la décence de ne pas survivre longtemps, d’autres retournaient à leurs foyers, le cœur plein de dégoût et la mémoire d’images affreuses. Images de mort. Images sanglantes. Leurs amis, tombés. Et les bruits. Les odeurs. Les quitteraient-elles jamais ? La honte, parfois, d’avoir tué, ou bien de n’avoir osé, de n’avoir pu.

Et ceux-là, comment douter d’eux ?

Et des autres, donc, comédiens obscènes amoureux de la vie ?

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