LGC – 12 – Coère

Pluviôse. Un mois bientôt que Jean était dans le creux de la Chimère, aux confins de la ville où personne n’allait jamais.

L’immensité de la pièce avalait le mobilier dérisoire – un bureau, une chaise, un lit sommaire. Des caisses s’entassaient dans un coin ; on y rangeait des vivres, des outils et des armes diverses, et puis tout un fatras incohérent et inutile. Sa jambe guérissait lentement et il tournait en rond dans ce grand hall perdu, fauve en cage, exilé. Parfois il s’étendait au centre de la pièce et regardait le béton, dans les taches d’humidité il voyait des formes, là une épée et là, un loup. D’autres fois il se mettait au bureau, jetait sur le papier quelques souvenirs, des idées et projets. Il y construisait un avenir étrange, glorieux et impossible. Il y contait les aventures d’un personnage qui lui ressemblait mais qui n’était pas tout à fait lui ; c’était lui se dépassant, à la fois ce qu’il était, ce qu’il voulait être et ce qu’il craignait être, devenir, ou avoir été, et tout ceci était tant emmêlé que lui-même souvent s’y perdait.

Parfois aussi il regardait les murs, couverts de figures étranges. Là, sous une fenêtre, une main d’enfant avait dessiné la figure fantastique d’un monstre saugrenu, long, avec les pattes avant et la tête stylisée d’un oiseau de proie, la crinière d’un lion, les pattes arrière d’une chèvre ou d’un mouton, et un bouquet de queues compliquées, parfois longues, parfois courtes, parfois ornées de plumes. De longes ailes aux plumes ébouriffées flottaient le long de son corps serpentin.

Jean était plus tranquille depuis la visite de Jaana. Il était certain d’avoir déjà entendu le nom de Coère quelque part… ou plutôt celui de Grand Coère… il l’associait à une sorte de héros du folklore parisien. Si c’était très vague, un vieux souvenir à demi oublié, c’est qu’il n’avait vécu que quelques années à Paris avant de partir pour l’Ivernie. Dans le cas contraire, ce soupçon aurait été une certitude, car tous ceux qui avaient grandi à l’ombre de la Cité savaient alors aussi bien qu’aujourd’hui qui était le Grand Coère.

De cette supposition il avait raisonné que Part-de-Coère devait être le nom que les gamins donnaient à Linspré, car cela correspondait bien à l’image que le patron de l’Apôtre Second cherchait à se donner auprès de la population. Or si la Chimère travaillait pour Linspré, et qu’il était sous sa protection, alors cela voulait dire que la Société ne l’avait pas oublié, et qu’il ne risquait rien. Cette angoisse oubliée, il s’était rendu compte que son inquiétude au sujet de sa jambe n’avait été que subsidiaire.

« Allez, un grand zig comme tézigues, tu as dû en voir d’autres ! s’était moquée la Chimère. Chez les drilles, on a un proverbe… un dicton ? Enfin, ça dit : faut lulebracher pour lillebroquer – faut brûler pour briller. »

Jean l’avait regardée avec incompréhension, et l’enfant avait éclaté de rire.

« Faut souffrir pour être un héros ! avait-elle expliqué. Bran, quand on traîne avec des zigs comme Part-de-Coère, il faut être prêt à en voir de toutes les couleurs ! »

La Chimère était une personne complexe, bien trop complexe pour son jeune âge, pensait Jean. Elle était jeune mais sage, crédule mais rusée. C’était une enfant qui commandait à une armée, une reine qui se planquait dans l’ombre et la misère, elle avait faim mais elle collectionnait les trésors, elle avait des ennemis à travers tout Paris, mais peu savaient qui elle était. Il semblait à Jean que dans son inconscience, la gosse ignorait ce qui était possible et ce qui ne l’était pas, et qu’elle faisait des choses impossibles.

*

Les jours de pluie les gosses venaient par dizaines dans la grande salle pour y coucher ; ils s’étendaient en désordre autour d’un grand feu et jouaient à faire danser leurs ombres sur les murs rougeoyants, leurs doigts recourbés devenaient des cornes et leurs bras des trompes ou des queues, des draps déchirés devenaient des crinières ou bien de larges ailes ; et tout à coup mille monstres inquiétants grondaient avec furie autour des flammes, et sous la pluie battante leur refuge était un enfer, un enfer merveilleux peuplé de leurs cauchemars et de leurs rêves les plus fous.

Jean les observait avec plaisir – pendant la journée aussi – et sous ses yeux le monde se déformait, il comprit que le creux était bien plus qu’un refuge, c’était un univers qui se transformait au gré de l’imagination de ses maîtres, tantôt champ de bataille, tantôt antre d’un terrible dragon, parfois terre inconnue et hostile peuplée de sauvages, ou bien vaisseau pirate. Et quoi qu’il soit devenu le jour durant, le creux devenait tous les soirs le temple de ce culte dont Jean, observateur profane, ne pouvait pénétrer les arcanes. Chaque soir Neuf-apôtres faisait la grande messe selon le même rituel peuplé de mythes et d’étrangetés, psalmodiait avec ferveur les mêmes aberrations tandis que ses ouailles d’ordinaire indisciplinées se recueillaient en silence. Il semblait à Jean que la société des drilles était distendue de hiérarchies flottantes et incohérentes, qu’elle obéissait à des lois orales changeantes et étranges, encadrées seulement de quelques grands principes ancestraux qui assuraient la subsistance du groupe. Les honneurs et grades se distribuaient de manière ascendante et descendante, et le pouvoir se répartissait, semblait-il, selon le sens du vent ou la position des étoiles. Il n’y en avait qu’une dont l’autorité semblait plus durable, c’était la Chimère.

*

Jean eut bientôt une explication plus claire de ce qu’était la relation entre Jaana et le cagou – c’était le titre de chef qu’on avait donné à la Chimère. Ils étaient là tous deux, l’enfant chef et le meurtrier, seuls dans la grande galerie vide. Chimère était agacée de ne pas pouvoir voir Jaana plus souvent, et Jean l’interrogea sur cette histoire que la vielle femme lui racontait.

« C’est un salaire, fit-elle d’un ton absent. Je fais quelques besognes pour Part-de-Coère… veiller sur tézigues, par exemple. En échange, Jaana me raconte cette histoire.

– Quelle histoire ?

– Celle du Grand Coère. »

Elle disait ce nom avec un accent traînant et un peu vieillot, qu’elle avait dû attraper au kinématographe. Comme Jean ne répondait pas et ne semblait pas comprendre, la Chimère fit une grimace.

« La vraie histoire, ajouta-t-elle, comme pour signifier que c’était là une affaire d’importance et qu’il convenait d’être épaté.

– Le Grand Coère… fit Jean, qui ne parvenait toujours pas à se rappeler exactement de qui il s’agissait.

– Eh bien oui ! Le Grand Coère, le protecteur des pauvres et des orphelins, le Roi des gueux, celui qui reviendra à la fin pour tous nous libérer, le Grand Coère, quoi ! fichtre, d’où est-ce que tu débarques, la Poisse ?

– J’ai grandi en Ivernie, concéda Jean.

– Pauv’ vieux, fit la gosse, goguenarde. Enfin, tu as dû en entendre parler… non ? Par le rabouin ! enfin il est plus connu que Nonaparte !

– Bonaparte, corrigea Jean par réflexe.

– Bonaparte, Foutraparte, qu’est-ce-que j’en ai à fiche ! c’est le héros des grives et des bouchers, ça ! s’exclama-t-elle avec ce même accent traînant, cette fois teinté du plus profond mépris. Coère, c’est notre héros à nous !

« Quand j’étais ch’tite, y’avait une dame qui me causait de Jésus. Bon… Jésus, je sais pas trop, mais Coère, c’est notre sauveur à nous. Un jour il reviendra – enfin, pas lui, mais un comme lui. ‘Il aura le cheveu noir, récita-t-elle avec ferveur, et il naîtra au sommet de Paris. Il sera et fort, et adroit, et rusé. Il aura l’amour des pauvres gens, et contre les puissants les défendra.’ Voilà, ça c’est ce qu’on appelle la prophétie du Coère. Et ça, fit-elle enfin comme s’il s’agissait d’une évidence, tout le monde le sait. »

Dehors d’autres gamins jouaient à la main-chaude, leurs cris et leurs rires venaient comme un brouhaha tranquille par les larges fenêtres. Griffon, le chat du cagou, s’approcha lentement d’elle et s’allongea sur son ventre, la Chimère caressa son poil râpé et sale et la bête se mit à ronronner de plaisir.

« La Daronne, maintenant… c’est plus que ça. Elle a trouvé un vieux babillard… un bouquin, expliqua la Chimère après un silence. Dedans il y a le conte complet du Grand Coère et de ses ancêtres, et aussi, aussi… le reste de la prophétie, ajouta-t-elle avec une excitation immense.

– Le cheveu noir, né sur une colline de Paris… ça en fait, du monde ! blagua Jean.

– Il faut encore être fort, adroit, et rusé.

– Ça, tout le monde peut prétendre l’être, fit Jean en haussant les épaules.

– Non. Il faut passer la Grande Epreuve.

– La Grande Epreuve ! tu veux dire… l’ascension de la tour Saint-Jacques ?

– Gy ! enfin c’est étonnant que tu connaisses la Grande Epreuve et pas Coère, se moqua l’enfant.

– Avant que j’aille en Ivernie… j’avais un copain qui voulait essayer. » Jean se souvenait bien des longs monologues d’Elie, qui pendant six mois avait parlé tous les quatre matins d’aller escalader la tour Saint-Jacques avant, chaque fois, de se dégonfler en arrivant devant elle. Il y avait alors une rumeur, une sorte de légende urbaine, selon laquelle celui qui oserait escalader la tour Saint-Jacques, qui se trouve juste devant le siège de la brigade policière, et qui y parviendrait sans se faire prendre, trouverait à son sommet une énigme. La réponse à cette énigme était censée donner, selon les versions, la richesse ou la gloire. « On en parlait beaucoup… quand j’étais gosse, reprit Jean. On disait qu’il y en avait un qui avait réussi, quelques années plus tôt…

– Gy, fit le gosse. Il n’y en a eu qu’un.

– Tu le connais ?

– Par le rabouin ! Il avait un autre nom, avant, un nom d’oiseau… mais nous, on l’appelle plus comme ça, plus depuis qu’il est parti, loin, et puis revenu pour être aut’chose…

– Et vous l’appelez comment ? insista Jean.

– Part-de-Coère. »

Coère ? Etait-ce donc là l’objectif de Linspré ? Endosser le titre d’un vieux héros de légende ? Jean se leva, alla se pencher à la fenêtre. Il se sentait épuisé, et irrité. Frustré. Dehors les drilles avaient cessé leur partie de main-chaude, ils s’étaient assis en rond autour de deux d’entre eux, qui semblaient mimer, chacun leur tour, différents animaux.

« A quoi est-ce qu’ils jouent ? » demanda Jean.

La Chimère poussa Griffon de son ventre, et le rejoignit à la fenêtre.

« Le jeu du plus fort. Tah ! il faut donc tout t’apprendre ! s’exclama la fillette en voyant que Jean ne comprenait pas. Allez ! assieds-toi, dit-elle en pointant devant elle. Le jeu du plus fort, contrairement à ce que son blaze laisse croire, c’est un jeu d’imagination… C’est simple. Je te dis ce que je suis… par exemple, une mouche ; et toi, tu dois dire que tu es quelque chose qui peut me battre, par exemple, une araignée, qui me prend dans sa toile. Alors moi, c’est mon tour, je deviens quelque chose d’autre pour te battre, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un d’entre nous aye pas le temps de penser à que’qu’chose. Ça se joue vite, normalement, mais c’est ta première fois, alors on va aller doucement. Bon. »

Jean la regarda, avec un air dubitatif.

« Je commence, dit l’enfant. Je suis une souris, petite et discrète.

– Je suis… un chat, vif et affamé.

– Bien. Je suis une tique, invisible, suceuse de sang.

– Euh… je suis un… »

La fillette sourit férocement, et frappa sur sa cuisse pour signifier que Jean avait perdu.

« Pas si facile, hein ? se moqua-t-elle. Enfin, tu aurais pu être un oiseau, qui becqu’te la tique… ou bien le feu, tout simplement, et j’aurais été un fleuve, par exemple. Et ainsi de suite. Essayons encore. Je suis un arbre, vioque et vénérable… »

*

Un autre souvenir lui revint, quelques jours après le premier. Il était tout aussi vif, comme si sa mémoire avait magnifié les couleurs, les bruits et les odeurs, au point de le rendre plus vibrant encore que la réalité. Comme il était justement à son bureau il prit une feuille de papier, et puis sa plume, et il écrivit.

« C’était encore l’été.

Siannon, la rivière mais elle aussi qui marche à mon côté dans une robe de lin blanc. L’été le cours d’eau était plus brillant, et maintenant je savais les noms des oiseaux et des poissons, je les lui apprenais avec empressement. Une loutre passa, étrange animal à la fourrure luisante. Siannon rayonnait, elle avait les membres fin et longs, les gestes fluides ; sa chevelure flottait en vagues douces. Elle avait le parfum frais de l’herbe au soleil et sa voix claire était celle des torrents et des pierres. Son flot indolent paressait dans les roseaux, elle y trempait souvent ses pieds pour un instant. Elle s’allongeait là entre la montagne et la mer, les yeux au ciel, et je m’étendis à son côté.

C’était mon premier amour. Je ne savais pas bien encore ce que cela voulait dire, simplement je voulais toujours être près d’elle, désirais l’embrasser mais ne l’aurais osé si elle me l’avait demandé.

L’herbe me piquait les bras mais je ne disais rien, allongé près d’elle sous le ciel, le murmure des flots charmait mes oreilles et son coude contre mon bras était doux. Le vent poussait ses cheveux devant ses yeux, elle les écartait d’un geste tranquille. Deux gros merles noirs passaient au-dessus de nous. »

Il resta un instant immobile, incapable d’écrire un mot de plus. Il entendant les cris des enfants dehors, et les autres dedans. Il se leva, et regarda les branches du marronnier osciller doucement dans la brise. Il avait une moue amère aux lèvres, et les yeux plein d’espoir.

*

Vint ventôse. Ces derniers jours le temps s’était réchauffé, Jean s’était habitué à son petit domaine, au va-et-vient des gosses. Sur son bureau ses mots s’amassaient en vagues de papier, le soir parfois il montait sur le toit et s’entraînait à tirer sur les oiseaux. La Chimère l’observait et l’admirait, mais Jean sentait bien qu’il n’était pour elle qu’un faire-valoir, l’extension de la puissance de Linspré. Il avait appris que la guerre s’enlisait et qu’on avait élargi la conscription, il s’étonnait que Linspré ne refasse pas surface pour un grand coup.

Ce jour-là il était assis sur le toit de la bâtisse abandonnée, les jambes dans le vide. Au-dessous les gamins rafistolaient un cerf-volant, ils l’avaient peint du symbole de leur clan, un petit oiseau aux ailes déployées et qui aurait pu être un moineau, un corbeau ou un épervier, en pourpre sur un fond blanc. Soudain il y eut un cri et l’oiseau bondit au ciel, on applaudit tandis que le pilote d’une main experte le levait comme un étendard. On cria :

« Hourra pour la Chimère !

– Hourra pour les drilles ! »

Jean sourit. Sous ses yeux il y avait tout le quartier fantôme de la Villette, ses grands pans de bétons abandonnés et ses tas de briques, avec derrière les buttes Chaumont et leurs carrières poussiéreuses, blanches sous l’azur. Il y avait dans ce paysage quelque chose d’apocalyptique, une image de la fin des temps. Comme si ces gamins étaient les derniers êtres vivants sur la terre. Livrés à eux-mêmes, à leurs jeux étranges. Au bout du monde, ils attendaient la révolution. Ils attendaient Linspré.

« Place à Part-de-Coère, place !

– Part-de-Coère est là avec la Mère ! »

Jean se leva et regarda dans la rue. Deux silhouettes avançaient comme un couple princier, bras dessus-dessous dans la foule soudainement conjurée – dire « place, » c’était attirer la foule – Jean reconnut Jaana … Jaana et Albion. Il hurla de rire à la blague qu’on lui avait faite sans le vouloir, à la nouvelle farce de son ami. Il rit parce que c’était si évident : qui d’autre qu’Albion aurait pu s’identifier ainsi à un héros de légende ? Jean dévala les marches et accueillit les sociétaires dans la cour de la grande bâtisse.

« Il était avec les bêtes sauvages, fit Albion d’un ton pompeux en désignant Jean de ses deux bras tendus, et les anges le servaient. »

Il rit.

« Salut, Porte-poisse, j’espère que la Chimère t’a fait bon accueil. Voilà, on est comme qui dirait venu te… te signifier la fin de ton exil. »

Jean serra son ami dans ses bras, chercha à poser les questions qui se bousculaient dans sa tête.

« Pas ici, » lui souffla Albion.

Jean les emmena dans sa chambre immense, et Albion ordonna à la Chimère de veiller à ce que personne ne les espionne. Ils s’assirent tous trois en tailleur autour des braises du feu du matin. Ils furent un moment silencieux. Jean, qui n’avait pas vu son ami depuis des mois, ne savait quoi lui dire.

« Part-de-Coère, hein ? se moqua-t-il enfin. Il faudra que tu me montres comment tu joues au… au jeu du plus fort.

– Ha, ils y jouent encore ? sourit Albion. Ma parole, il n’y en avait pas de meilleur que moi, à l’époque. Faut dire que j’étais un sacré drille… le meilleur cagou qui ne fut jamais, hein Jaana ? »

Elle hocha la tête en souriant, comme si elle ne voulait pas vexer les délires d’un vieillard gâteux.

« Paraît que t’avais un autre surnom, à l’époque, un nom d’oiseau ?

– Eh bien oui… encore un autre ! je te le jaserai un jorne, si t’es sage, plaisanta-t-il.

– Linspré est revenu, le coupa Jaana, il est revenu avec Brune, qu’on appelait Belladone.

– Celle qu’on a libéré, le jour de l’émeute ?

– Gy. C’est une Sociétaire, expliqua Albion… notre Surin. »

Jean hocha la tête. Jaana continua :

« Le patron veut réunir le conseil des sociétaires. Porte-poisse, tu dois venir et siéger parmi tes pairs. »

Jean ouvrit la bouche pour parler, mais Albion l’interrompit.

« On a trouvé le Héron pendu dans sa piole, avec une lettre d’adieux. Porte-poisse, il reconnaît t’avoir vendu. C’était lui, voilà. Tu peux sortir de ta cache, la voie est libre, tu piges ? Je ne suis pas venu te chercher plus tôt parce qu’il a fallu arranger le retour de Linspré et Brune à Paris. Le Rouquin est toujours aussi furieux d’avoir laissé échapper quelqu’un d’aussi proche de Linspré… et s’il doutait qu’elle fût réellement quelqu’un d’important pour la Société, le fait que le patron soit allé jusqu’à attaquer un convoi armé pour la libérer a dû le lui confirmer, voilà. »

Jaana semblait écouter les enfants jouer dans la cour.

« Tu es libre, frangin, fit Albion. »

Jean se leva, fit quelques pas autour du feu.

« Pourquoi Linspré réunit-il le conseil ? Ça se fait souvent ?

– Oh, non, répondit Albion. C’est dangereux, il faut prendre mille précautions, t’entraves ? Très risqué. Mais il le faut bien, voilà.

– Pourquoi ?

– Eh, à ton avis ? Le temps est venu frangin, enfin ! La fin de nos luttes, de nos misères ! »

Jean s’arrêta, regarda par la fenêtre, sur le canal une péniche armée venait du nord. A son côté Albion rayonnait, ne tenait pas en place.

« La révolution… souffla-t-il.

– Ouais, frangin, le grand chambardement, le grand boum ! Tu t’représentes un peu ? Aha ! »

Jaana se leva à son tour.

« Nous devrions y aller. La venue de Part-de-Coère va se savoir très vite.

– Tu as raison, la Mère. »

Jean ramassa ses maigres effets, et ils vidèrent les lieux. Dans la rue, Jean aborda le sujet de la Chimère, parla de sa prestance, de son caractère.

« Ouais, approuva Albion. Une bonne gamine, la Chimère. Elle fait souvent des courses pour moi…

– Des courses auprès de la femme du Rouquin, par exemple ? » railla Jean avec un sourire goguenard. Il ne lui posa pas l’autre question, celle qui avait jailli la première quand il avait vu qui était Part-de-Coère. Pourquoi la Chimère avait-elle été chargée de le surveiller, lui ?

« Ah, tu as entendu parler de Raffaele ? Oui, précisément, elle lui porte souvent mes messages. Et puis Raffaele lui donne des petits travaux dans la maison, et moi j’ai un œil dans la maison du Rouquin et sur elle. »

Jean sourit.

« Tout de même, Albion, je te croyais plus matois. Gober comme ça les prédictions d’une diseuse de bonne aventure… le prends pas mal, Jaana, mais c’était un peu gros, non ? »

Il y eut un silence, et puis Albion répondit, d’une voix lente et décidée.

« J’y crois toujours. Il laissait de longs silences entre ses phrases, prenait son temps. Pas parce que Jaana me l’a prédit. Elle-même n’y croit pas, je le sais. Mais moi je sais que cette prédiction qu’elle a faite, qu’elle a faite sans savoir qu’elle serait vraie, en pensant mentir… cette prédiction se réalisera. Elle se réalisera parce que je le veux. Et si je suis dans le mouvement, si je suis avec Linspré… c’est autant pour la révolution que pour l’amour de Raffaele, t’entraves ? »

Jean ne répondit pas. Il regardait l’eau passer dans le canal, près de leurs pieds. Il pensait à son ami, un homme de cœur, brave et rusé, orgueilleux et généreux. Il songeait à son charisme et à son talent. Il rêvait à ce que pourrait faire un tel homme s’il était à la place de Linspré… surtout s’il était secondé de l’ombre glorieuse de celui-ci.

« La Chimère m’a parlé de son… salaire, fit Jean, changeant de sujet.

– Ah, ça, c’est une chouette idée. Ça nous achète les services des drilles, ce qui est toujours utile. C’était parfait, vraiment – un héros de légende, fameux à travers Paname, allez ! mais dont l’histoire s’est perdue. Je veux dire, c’est plus un mythe, une image qu’une histoire… Enfin ! Bien sûr, il a fallu trouver une histoire qui tienne la route, et puis l’allonger, un peu, pour tenir la Chimère en haleine. Voilà, Jaana a trouvé la chouette idée de ne la voir que toutes les quatre lunes, ce qui nous achète encore plus de temps.

– Ça la rend furieuse, fit Jean.

– J’en doute pas ! rit Albion. Mais enfin elle est bien trop curieuse, et ce conte… écoute, continua-t-il après un temps, ce n’est pas seulement le moyen de l’acheter, c’est comme… comme…

– Une évangile, » fit Jaana.

Et Jean avait compris. Plus qu’acheter temporairement leur chef, il s’agissait de gagner l’allégeance de tous les drilles en les réunissant derrière la bannière du Grand Coère, et avec eux tous ceux qui, à Paris, avaient grandi en mimant les exploits de ce héros inconnu…

« Dis-moi… Part-de-Coère, demanda Jean, le Grand Coère n’est-il pas censé avoir le cheveu noir ?

– Ça n’est pas pour rien que je ne suis que Part-de-Coère, » répondit Albion avec un sourire.

*

Quand nous rêvons, notre moi éclate en morceaux. D’un, le rêveur devient plusieurs ; il se visite et s’héberge à la fois, s’affronte, s’admire et se terrifie lui-même, il est tout autour de lui-même et il n’y a rien d’autre.

Silence.

Le vent est tombé et la porte est close, les murs sont clos, ses yeux sont clos ; le monde est dehors et elle est dedans.

Sur sa poitrine il y a Mara, la sorcière des songes fiévreux. Mara qui vole sa vie, qui lui sourit. Elle est belle ; avec des cheveux d’or en étoile autour de son visage – elle lui ressemble.

« Ne me laisse pas sortir, lui dit-elle ; et Mara secoue la tête. Ne les laisse pas m’emmener. »

Un chuchotement inaudible. Des pas dans l’herbe, légers. « Ne les laisse pas entrer, Daronne ! » Les pas se rapprochent, se rapprochent, si près. Sur le sol sa main rampe, glisse sur la tête froide d’un marteau, se referme sur son manche.

La porte est close, les murs sont clos, et les ombres tout autour. Le monde est dehors et elle est dedans.

Elle regarde à côté d’elle et Linspré n’est pas là.

Seule.

Elle appelle ça peur, ça lui rampe dans les veines, jusque dans la poitrine, et c’est comme si ses épaules et sa nuque se sont changées en métal, dur, froid, si lourd.

« Brune, Brune, échappes-toi ! »

C’est Belladone dehors qui l’appelle.

« Je vais débâcler la lourde et tu te la donneras ! »

C’est Belladone qui est dehors et qui veut s’échapper ; elle ne veut pas aller à la Force.

« La Force, la Force ! hurle Mara sur sa poitrine.

– Tais-toi, elle va t’entendre, » siffle Brune.

Elle cherche son père mais elle n’en a pas. Elle se lève et cherche autour d’elle, elle cherche un livre pour tenir loin les cauchemars ; il n’y a que des poèmes, il y a les Filles du Feu et les Fleurs du Mal, sur une table près de la porte fermée.

« Belladone ? »

C’est Linspré qui est dehors et qui fume la marie-jeanne. Elle ouvre la porte. Il a ce masque terrible et effrayant, elle aimerait qu’il l’enlève. Elle aimerait voir…

« Retourne te coucher, dit-il, il faut que tu te reposes.

– Pas moyen de pioncer. »

Il soupire et l’entraîne à l’intérieur, et dans un tiroir, il prend une petite bouteille de laudanum. Sur l’étagère il y a des oranges, il en presse deux dans un verre.

Elle est assise sur le lit, les cheveux en pagaille. Le regard hagard, elle le regarde faire. Elle tente d’imaginer son visage, mais elle ne peut de représenter que le masque, ce masque de démon.

Il verse quelques gouttes de laudanum dans le verre, et le lui tend.

Elle le boit, et s’allonge, saisie d’un doute inquiet… L’inquiétude était en elle, et le doute était dans le monde.

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