LGC – 11 – Jean de Vert

Nivôse. L’hiver poudrait l’avenue des Flandres, et la fumée des ateliers d’alchimie scintillait dans le matin, gris perle. La neige tombait doucement, si légère qu’elle paraissait plutôt flotter que choir. Parfois les flocons les plus légers remontaient même, comme portés par un courant invisible qui les rapprochait pour un instant du ciel, en fait la gravité ne semblait pas les affecter comme elle affectait les autres corps.

Quant à eux les deux hommes sentaient bien la force de l’attraction terrestre, comme une griffe qui pesait sur leurs membres gourds. Leurs bottes pataugeaient dans la neige boueuse, un omnibus passa et éclaboussa le trottoir. Le parfum affreux des abattoirs et des usines d’alchimie, le relent rance du sang et l’odeur tenace de brûlé et de pétrole, allait rester sur leurs vêtements pendant des jours. A côté de Jean, le Héron renâclait, il traînait ses grolles en soupirant. Ce matin, avant de partir, Jean l’avait vu mettre du laudanum dans son cahouah. Jean lui lança un regard de côté, un regard agacé et inquiet, aussi. Bran, pensa-t-il, pourquoi a-t-il fallu que Bilal me le colle dans les pattes ?

Cela faisait six mois que Jean était Sociétaire, mais c’était la première fois qu’il était envoyé en affaire hors de Montmartre. Ici, ils étaient autant sur les terres de l’Apôtre Premier que sur les leurs, dans une de ces zones neutres qui étaient, en fin de compte, les plus dangereuses. D’abord, il y traînait des bandes qui ne répondaient à aucune société et les haïssaient toutes en bloc, ensuite il y avait l’Apôtre Premier qui tentait, insidieusement, de s’étendre jusqu’au canal… et peut-être au-delà. Et enfin, il y avait la garde communale du quartier, qui n’était pas achetée comme celle de Montmartre.

Ils prirent à gauche sur le quai de la Seine. Non, Jean n’était pas rassuré. Il avait le pas vif, neveux, et l’œil suspicieux. Le Héron venait de donner un coup de pied à un galet qui avait plongé avec un grand « plouf » dans le canal.

« Silence ! » grogna Jean, comme s’il était effrayé qu’un monstre surgisse soudain de l’eau. Le Héron lui lança un regard amusé – presque condescendant – et Jean jura intérieurement. Il n’était plus lui-même, ces jours-ci, depuis qu’il avait cette impression angoissante d’être suivi… des échos de pas, derrière lui, et puis des ombres… était-ce son métier qui le rendait paranoïaque, ou bien quelqu’un était-il après lui ?

Quelque part au nord, un guet sonna deux heures. Ils passèrent devant les fours où l’on brûlait des os à l’abri de l’air pour en faire du noir animal, cet anthrace d’os qui sert à blanchir le sucre et avait poussé de nombreuses sucreries à venir s’installer le long du canal de la Villette, près des abattoirs où les ossements bon marché ne manquaient pas. L’odeur était insupportable, et ils accélérèrent. Plus vite ils auraient rencontré le docteur Passerin, plus vite ils pourraient régler leur affaire et quitter ce quartier de malheur. Le docteur Passerin était un alchimiste qui avait une usine à la Villette où il distillait certains composants pour la Commune et d’autres à son insu ; Bilal l’avait rencontré récemment et il avait eu le sentiment que l’homme pourrait les aider à obtenir du matériel qui lui permettrait de faire de sérieux progrès dans ses recherches – et peut-être aussi les aider à frelater de l’alcool de contrebande, qui est toujours un bon moyen de se financer en temps de guerre. Si Passerin refusait de traiter, Jean avait ordre de l’exécuter – il en savait trop et, de toute les façons, travaillait déjà avec la Commune. C’était une affaire assez simple, en somme, et Jean avait hâte d’en finir et de retrouver Sinead.

Ils étaient arrivés sur le quai de l’Oise, à quelques pas seulement de l’usine de Passerin. Jean entendit des pas crisser derrière eux, il fit volte-face : six gardes communaux étaient derrière eux, l’un d’eux leur ordonna de se rendre. Ils s’élancèrent en avant, mais quatre autres gardes leur barrèrent le chemin. Sans réfléchir, Jean plongea dans le canal et il entendit le Héron plonger après lui.

*

Les silhouettes suivaient Jean depuis bien plus longtemps qu’il ne le pensait. Partout où il allait, elles allaient, toujours dans son ombre. Ce jour-là elles étaient trois à se faufiler derrière lui, et sur les toits, au-dessus de lui.

« Plouf ! » fit une pierre dans le canal, et la silhouette qui était en tête leva la main pour qu’elles s’arrêtent. Mais ce n’était rien, seulement l’homme qui accompagnait leur cible. La silhouette fit un signe vers l’avant, et elles repartirent. La neige trempait leurs vêtements rapiécés. Plus que deux plombes, pensa la silhouette de tête en entendant le guet Curial sonner deux heures, plus que deux plombes avant la relève. Les deux hommes passèrent la rue de Crimée et s’engagèrent sur le quai de l’Oise.

La silhouette vit la garde avant même que Jean ne les entendit – ils étaient sorti de l’ombre des usines derrière eux. Ils les attendaient ! pensa-t-elle avec surprise, et elle leva la main. Elle réfléchit rapidement, car il fallait faire un choix – il était trop tard pour avertir les deux hommes, et s’il avait un minimum de bon sens celui qui avait tendu ce piège avait posté d’autres gardes plus loin sur le quai pour coincer Jean et son compagnon. La silhouette fit vivement signe à ses comparses de franchir le canal par la rue de Crimée.

« Pourvu qu’il soit bon poisson, » pensa-t-elle.

*

L’eau était glaciale, Jean crut qu’elle allait ronger sa chair jusqu’à ses os, il songea très vite que certainement on hâlerait ce qu’il en resterait pour le vendre aux alchimistes qui en feraient du noir animal. Il tâcha de nager plus vite pour se réchauffer, pour gagner l’autre rive. Dans son dos on les somma encore de faire demi-tour et de se rendre. Ils étaient bientôt au milieu de l’eau quand la garde se mit à tirer, il sentit une balle déchirer sa cuisse et il crut que le plomb allait l’emporter au fond du canal. Le froid dut anesthésier quelque peu sa chair car il parvint tout de même à gagner l’autre rive ; le Héron, sur qui l’on n’avait pas tiré, avait déjà disparu vers les buttes Chaumont. Jean se hissa hors de l’eau, il entendit la garde qui s’élançait pour prendre la passerelle un peu au sud et le rattraper. Il s’enfonça au hasard dans les ruelles qui s’offraient à lui, mais il boitait et ses membres étaient transis, ils seraient bientôt sur lui. Le sang derrière lui faisait une piste fraîche dans la neige, il entendit les chiens aboyer et s’approcher, leur pas précipité gagnait sur le sien.

Une ombre s’étala devant lui et il leva les yeux. A contre-jour se dressait la forme obscure d’un gamin debout sur le toit d’un baraquement abandonné, les poings sur les hanches et le torse bombé. L’ombre siffla et deux autres jaillirent qui semblaient sortir du sol comme des enfers, cheveux en bataille, le visage et les mains noires. Comme Jean n’avait plus la force d’avancer et s’effondra sur le côté, deux formes se précipitèrent et entreprirent de lui voler son pantalon ensanglanté. Mieux vaut des robeurs que les cognes, pensa-t-il en se laissant faire. Il vit un gamin partir en courant avec ses frusques, la chaussée tachée de rouge, il en entendit un autre qui criait : « Activez, v’la les grives ! » alors qu’on le portait, à demi-nu, dans l’ombre d’un mur de béton inachevé. Il sentit une petite main qui pressait un mouchoir contre sa blessure et il ne comprenait pas pourquoi on ne le laissait pas là, au milieu de la chaussée. Il les entendit chuchoter avec agitation autour de lui, et la garde passer près d’eux de l’autre côté du mur, sans s’arrêter. Il voyait la neige tomber sur lui et se dit qu’on n’aurait pas besoin de l’enterrer, que les glaces et le froid le conserveraient jusqu’au printemps.

*

« Jean de Vert était un soudard
De fière et de riche famille,
Jean de Vert était un trichard
Moitié prime et moitié bâtard. »

A son côté, au centre d’une pièce immense, on avait fait un grand feu qui crépitait joyeusement et éclairait de sa flamme dansante le plafond assez haut. A travers des larges fenêtres, Jean pouvait voir le ciel obscur, les nuages noirs qui flottaient au-devant des étoiles. Le vent les poussa un peu plus loin et ils laissèrent la lune s’épanouir au firmament en une fleur nacrée… sa lueur d’argent éclairait faiblement un vieux marronnier. Jean ne pouvait pas encore bouger, ses membres étaient trop faibles et son esprit si lent… il restait immobile et stupide, bercé par le jeu des flammes sur le plafond, le balancement des branches du marronnier dans le vent du soir, et le chant qui venait de l’ombre derrière lui.

« Petits enfants, qui pleurera ?<
Voilà Jean de Vert qui s’avance !
Aucun marmot ne bougera,
u Jean de Vert le mangera ! »

Il ne pouvait se retourner pour voir qui chantait. La voix était lente, très lente et claire comme celle d’un enfant, et dans la nuit cela avait quelque chose d’inquiétant qui mettait Jean mal à l’aise. Tout était si tranquille et il ne se demanda pas immédiatement pourquoi il était encore en vie. Il sentait la chaleur du foyer et ça lui faisait du bien, mais il y avait cette atmosphère d’étrangeté qui le troublait. Sa bouche était sèche. Dehors le marronnier ployait sous la neige fraîche, un corbeau s’y percha et cria.

« Jean de Vert était un brutal
Qui fit pleurer le roi de France ;
Jean de Vert étant général
A fait trembler le cardinal. »

Il y avait quelque chose de sinistre dans ce chant, malgré – ou peut-être plutôt à cause – de la douceur et de la tranquillité de la voix. La nuit était si calme… Il se souvint alors qu’on lui avait tiré une balle dans la cuisse et s’étonna de ne rien sentir, il comprit qu’on l’avait drogué et que c’était ce qui ralentissait son esprit, embrumait ses pensées. Ce qui n’était alors qu’une vague inquiétude, un malaise imprécis, devint une angoisse terrible. Et ce chant, cette affreuse berceuse soufflée au cœur de la nuit, devint effrayante. Jean s’attendait presque à voir apparaître la forme sombre du croquemitaine au-dessus de lui.

« Petits enfants, qui pleurera ?
Voilà Jean de Vert qui s’avance !
Aucun marmot ne bougera,
Ou Jean de Vert le mangera ! »

Derrière lui, d’où venait la voix, Jean entendit qu’on se levait, qu’on marchait vers lui. Il voulut se recroqueviller, mais ses membres étaient trop faibles, et son esprit abruti par la drogue. Un visage obscur se pencha vers lui contre la flamme, il ne put distinguer qu’une crinière ébouriffée et une petite tête, un foulard à son cou. L’ombre se pencha sur sa jambe et sembla arranger son bandage, marmonna :

« Ça ira, oui, ça ira. »

Et puis elle se releva et s’éloigna, Jean entendit un bruit de métal. L’autre revint bientôt et se pencha vers lui et tendit une cuillère vers sa bouche. Cette fois la flamme l’éclaira en plein, dansante sur sa peau pâle. Elle avait un beau visage, avec un menton décidé et un petit nez, une mâchoire assez carrée. Malgré l’attention qu’elle mettait dans ses soins elle gardait à la commissure des lèvres un sourire moqueur, goguenard, comme si elle y était tant habituée qu’elle oubliait de s’en défaire quand la situation ne s’y prêtait plus. Ses yeux gris scintillaient devant la flamme, rieurs. Elle s’était coupée au menton.

Jean mangea ce qu’on lui offrait. Il avait peur pour sa jambe. Peur d’avoir été abandonné par la Société… trahi. Peur encore d’avoir failli, et de servir de monnaie d’échange à une Société rivale. Puis peur pour sa jambe à nouveau. A vrai dire, il savait surtout qu’il avait peur.

Il s’endormit.

Quand il se réveilla Jean se sentait déjà plus fort, mais la douleur dans sa jambe était encore aiguë. Il faisait jour et on murmurait autour de lui, dans un argot abscons qui lui échappait.

« J’l’a lurveillessé tout l’latinmert, Limerchard, il s’a pas léveilleré, l’a rein lidé dans son lommeilsée non plus. L’y va mieux, j’liderais. » – ce qui, dans le louchébem qui était le langage obscur de ces enfants, signifiait « Je l’ai surveillé tout le matin, Chimère, il s’est pas réveillé, n’a rien dit pendant son sommeil non plus. Je dirais qu’il va mieux. »

Jean ouvrit les yeux, doucement, pour leur laisser le temps de s’habituer à la clarté. Dans le rai de lumière qui jaillissait d’une fenêtre en face de lui se découpaient les silhouettes de trois gamins. Il se redressa, tenta en vain de reconnaître la pièce dans laquelle il se trouvait. Quatre longs murs de béton nus, un feu de camp et sa couche près d’un des murs. Il n’y avait rien d’autre. Deux gosses s’approchèrent de lui, l’aidèrent à s’asseoir dos contre la muraille, l’autre s’assit en face de lui près du feu.

« Du gris, vouzailles, lança-t-elle. Laissez-nous. »

Sans un mot, les deux gosses sortirent de la grande pièce, laissant Jean seul à seul avec celle qui semblait être leur chef. Il reconnut celle qui l’avait nourri, la nuit dernière.

« Chenu-jorne, Porte-poisse.

– Comment sais-tu ce nom ? demanda Jean, inquiet. Qui es-tu ? »

L’autre sourit, moqueuse. Il y avait dans ses yeux une étincelle d’amusement, taquine, qui se reflétait dans la courbe de ses lèvres. Elle reprit bientôt la parole, et Jean reconnut immédiatement la voix lente et douce qui avait chanté à son chevet.

« On m’appelle la Chimère, lâcha-t-elle. Part-de-Coère m’a demandé de t’avoir à l’œil, voilà, faire gaffe qu’il t’arrive rien. T’es peinard ici. »

Part-de-Coère. C’était probablement le nom que ces gosses donnaient à l’un des sociétaires de l’Apôtre Second, quelqu’un qui devait se douter qu’ils pourraient être trahis… et si c’était autre chose ? Une manœuvre pour le pousser à dévoiler les planques de la Société… une ruse pour l’acheter ? Soudain les inquiétudes se précipitaient dans l’esprit de Jean, s’agitaient et fatiguait son cerveau encore drogué.

« La Société, il faut les prévenir. La garde savait déjà, ils savaient. Il faut attraper la taupe, vite.

– T’épates pas, Porte-poisse, lui répondit calmement la gamine. Part-de-Coère est déjà au jus. Pour l’instant faut juste que tu te remettes en forme… Bran, Griffon ! » hurla-t-elle alors qu’une forme grise bondissait sur son épaule. Elle s’en débarrassa, et Jean reconnut un gros chat à l’air misérable, maigre et pelé ; il lui manquait une oreille et il sentait la mort. La Chimère le prit sur ses genoux et le caressa lentement, songeuse. « Gy, ne t’inquiètes pas, reprit-elle, Part-de-Coère trouvera la taupe. Un chic type, Part-de-Coère, matois, gy, sacrément fortiche. Grâce à lui on sera bientôt débarrassé des communards. »

Jean restait silencieux. Dans les yeux de la gosse il voyait danser la haine, l’admiration et l’espoir. Quand elle disait Part-de-Coère c’était avec un sourire de confiance si complète, si entière que Jean ne doutait pas qu’elle fut morte pour lui… elle soufflait ce nom à demi-mot comme celui d’une divinité. Enfin Chimère se leva, s’éloigna, se retourna un moment pour lancer :

« On t’apportera à becqueter. Salut, Porte-poisse, je repasserai dans quatre jornes. »

*

Et en effet quatre jours passèrent avant que Jean ne revît la Chimère. Il était terriblement inquiet à propos de sa jambe, et souvent il touchait sa cuisse avec angoisse. Il pensait à Fulgence, à tous les copains qui avaient été blessés, en Ivernie. Foutus… à vie. Et s’il ne pouvait plus jamais courir ? Et si… allons, allons, la Chimère m’a bien soigné, se disait-il. La blessure est propre. Il n’y a pas de raison. Et pourtant s’il savait que son angoisse était irrationnelle il ne parvenait pas à s’en débarrasser, et elle pesait dans sa poitrine tout le jour et toute la nuit, même quand il oubliait la douleur à sa cuisse qui s’apaisait.

Depuis la pièce vide, à travers les fenêtres sans vitres ni volets Jean entendait les drilles – c’est ainsi que s’appelaient entre eux ces gosses à la mine fière et la mise misérable – il les entendait passer dans la cour abandonnée en contrebas, au pied du vieux marronnier. Ils y avaient fait un grand feu et le soir ils s’asseyaient autour pour échanger des nouvelles et dévorer ce qu’ils avaient réussi à voler. Ils s’appelaient par leurs noms de guerre, Cracheclous dont les insultes étaient mortelles, le mec Lansquineur qui urinait plus loin que tous ou Chicots qui avait toutes ses dents. Ces terrains vagues jonchés de bâtisses inachevées, abandonnés à la mauvaise herbe et à la pluie, étaient leur territoire, et Jean se trouvait dans leur repaire, leur « creux. » Ils avaient dix ans, ils en avaient quinze, difficile de savoir. Evoluer parmi ces gamins, c’était entrer dans le domaine de l’approximatif : ils mangeaient presque à leur faim, respectaient à peu près les lois, ne vivaient qu’à demi.

Après que la nuit soit tombée ils se regroupaient en cercles, chantaient, jouaient des semblants d’instruments qu’ils avaient pu voler ou confectionner. L’un d’eux avait beaucoup de succès. On l’appelait Neuf-apôtres, parce qu’un jour un doigt lui avait été ôté pour vol à l’étalage. D’autres disaient qu’il l’avait perdu au cours d’une lutte épique contre Lerbecard, le monstre qui hantait le cimetière de Montmartre, ou d’autres encore qu’il se l’était coupé lui-même pour satisfaire sa faim, un jour de famine. Neuf-apôtres avait une boîte à musique avec laquelle il jouait l’air du Temps des Cerises. Il était le gardien et le Grand-prêtre du creux, il conduisait le jeu et transcrivait les mythes. Cracheclous, qui rendait souvent visite à Jean, lui avait raconté comment Neuf-apôtres avait gagné son titre de Grand-prêtre.

« C’est une foutre bonne histoire, avait-il dit avec un sourire malicieux. Tu sais il y a des gonzes, pas matois, ils ont des superstitions pouraves, enfin ils vont à des messes secrètes dans des chapelles cachées. Eh bien l’Neuf-apôtres, une fois, eh bien il est tombé sur une de ces chapelles-ci, tu vois, c’était pendant une messe, hein, tu vois l’tableau ? Eh bien le drille, eh ! – l’enfant avait éclaté de rire, incapable de se retenir plus longtemps – Eh, il a fait croire qu’il était un esprit, ou un putain de fantôme, ou quoi ! Et les gonzes, ben, ils l’ont cru, et ils lui ont fait des offrandes, tout ce qu’il demandait… faut-y être pantre, hein ! »

Un soir que Jean était plus fort et pouvait se lever, il put les observer depuis ses fenêtres. La nuit tombée les fidèles vinrent déposer diverses offrandes sur un autel de briques. Oignons, pain, parfois quelques sous. L’heure venue, Neuf-apôtres vint, examina les offrandes et, les estimant dignes de sa personne, entama la grand-messe. Cérémonial, drapé d’un silence hiératique, il tira de ses guenilles la boîte à musique et joua ; une troupe de gamins se recueillit alors, le visage grave, assise en cercle autour de lui. Ensuite, le Grand-prêtre dit quelques mots pour conjurer les démons et la garde communale. « Pissenlit, orangeade, Nabuchodonosor ! » clamait-il. Enfin, d’un geste bienveillant, il congédia ses ouailles et, très digne, se retira derrière l’autel avec ses offrandes. Le lendemain il y eut la même messe, conduite selon les mêmes rites. Jean n’y vit pas la Chimère, qui n’avait pas reparu dans son repaire depuis leur entrevue. Impatient, il vivait dans l’attente de son retour… il espérait que celui-ci signifierait que le traître avait été pris, et qu’il pourrait rentrer à Montmartre.

*

A voir ces enfants, Jean songeait à sa propre enfance, loin dans les landes et bois de Connacht. Il y pensait vaguement, y rêvassait, plutôt. Et puis un jour une gamine passa devant lui, tremblante de froid dans une petite robe. La robe était toute boueuse, mais on en voyait encore le bleu, et elle rappela à Jean une autre robe bleue, portée par une autre petite fille.

Ce devait être le printemps, autour de 212 – il n’avait jamais vraiment eu la mémoire des dates. Il était sur la place du village de Gué-sur-Siannon. Lui et ses camarades venaient de sortir de classe et flânaient, comme à leur habitude, en bavardant et en regardant avec envie les étals des marchands. Fils de fermiers comme lui, la plupart de ses camarades avaient eu la même enfance, entre le bassin parisien, les rues de la capitale et les champs de Connacht, certains étaient arrivés plus tôt, d’autres plus tard, mais rares étaient ceux qui étaient nés en Ivernie. Ils avaient cet âge ingrat qui ne sait pas trop quoi faire de lui-même, crache sur l’enfance mais n’ose pas être adulte, tous semblables à se croire uniques, à tant douter d’eux qu’ils riaient des autres aussi fort qu’ils le pouvaient.

Une fille était passée devant eux. Il ne la connaissait pas, elle devait avoir leur âge, peut-être un an de plus. De longs cheveux châtains, presque blonds, qui lui tombaient librement jusqu’au milieu du dos, une robe simple d’un bleu pervenche. Des yeux noisette avec des reflets verts, un nez fin et le visage ovale, les lèvres roses.

« Oh Siannon ! avait crié un des gamins, est-ce que tes parents sont si pauvres qu’ils ne peuvent acheter de ciseaux pour te couper les cheveux ? »

Ils avaient ri, et la jeune fille les avait ignorés avec dédain. De haine, il avait voulu les frapper – il s’était retenu… comme chaque fois. Qu’importe, la vue de Siannon seulement l’avait apaisé et lui avait fait croire en un futur riant, simple et bon.

Aujourd’hui encore, dix ans plus tard, il pouvait encore la voir passer, sa robe agitée par la brise.

*

Une nuit Jean fut réveillé par des murmures près de lui. C’était une nuit sans lune, une nuit noire.

« On n’a qu’à se foutre là, la Mère, on nous emmerdera pas. »

C’était la voix de la Chimère, mais elle n’était pas seule. Jean entrouvrit les yeux et vit une vieille femme aux longs cheveux gris, toute vêtue de noir. Il décida de rester immobile et d’écouter en silence. La vieille femme et l’enfant s’assirent près du feu et, après un court silence, la vieille se mit à parler d’une voix lente et claire. L’enfant près d’elle écoutait avec un calme et une attention qui surprit Jean.

« Bien… où en étions-nous ? fit la voix de la vieille femme, que Jean crut reconnaître. Ah… oui. Duncan, le fils d’Aed, dernier-né de Danavun, avait quitté Cai et la forêt dans laquelle il avait grandi pour courir le monde. D’abord il alla par les chemins, au hasard, toujours plus loin de la terre de ses ancêtres, découvrant un monde immense que Cai lui avait caché pour le garder près de lui et le protéger de la témérité dont l’enfant avait hérité de son père Aed. Car dans les veines du jeune héros l’orgueil de son père grondait plus fort que la sagesse de sa mère, et en parcourant ces terres inconnues il cherchait sans cesse quelque monstre terrible pour mettre sa bravoure à l’épreuve. Il n’avait que faire de terres ou de richesses, mais il rêvait qu’un jour on puisse d’un bout à l’autre du pays entendre chanter ses exploits.

« Sur son chemin, loin vers l’est, il entendit parler d’un dragon qui terrorisait la région. Dès lors Duncan se mit en quête du dragon, ce qui ne fut guère difficile car celui-ci ne se cachait de personne et demeurait sur le flanc d’une grande montagne. On disait que la bête gardait un fabuleux trésor dans lequel se trouvait Avel, l’anneau de vent. Avel avait été forgé par Gofanon, le dieu de la forge et de l’industrie, le dieu brasseur, dans les îles du nord, et qui le portait pouvait se rendre invisible ou prendre l’apparence qu’il souhaitait. D’aucuns disaient que le dragon avait volé l’anneau, d’autres que le dragon était un dieu mauvais qui s’était servi d’Avel pour prendre l’apparence d’un dragon.

« Mais le jeune Duncan ne craignait ni dieu ni dragon. Il alla trouver le monstre devant son antre, et vit qu’il était si grand que quand il ouvrait ses ailes il cachait le ciel. Ses dents étaient des épées, ses écailles noires étaient plus dures que le fer anthracé. Duncan était hardi, et il brandit sa puissante épée Vrud, forgée à partir des fragments de Kounar que le Dagda, le dieu corbeau, le dieu ancien des mystères, avait remise à son père. Avec cette épée Duncan assaillit le dragon. La lutte fut terrible, et dura tout le jour, à la fin la terre était brûlée et le ciel était chargé de fumées de souffre, mais Duncan se battait toujours, et enfin il parvint à trouver le cœur de son ennemi.

« On dit que la terre trembla quand le corps immense de la bête s’effondra, et que son dernier soupir embrasa une forêt. Duncan se souvenait avoir entendu Cai lui dire que le sang d’un dragon rendait invincible, et il se baigna donc dans le sang du monstre ; mais une feuille de tilleul se posa entre ses omoplates, et le sang n’y coula pas. Duncan entra ensuite dans l’antre du dragon, et là il trouva son trésor. Il y avait Avel, l’anneau de vent, et il y avait le plus fabuleux des trésors, les couronnes de douze rois et les bijoux de trente princesses, il y avait assez d’or pour fonder un empire, et assez de pierres précieuses pour en acheter un plus grand encore. Certaines étaient taillées et d’autres étaient brutes, toutes étaient grandes et magnifiques. Tout cela flamboyait à la lumière de la torche de Duncan, mais celui-ci n’était pas impressionné. Il prit Avel, forgé par Gofanon dans les îles du nord, mais des nombreux autres trésors qui se trouvaient là il ne prit rien, car ce n’était pas pour ses richesses qu’il avait vaincu le dragon, mais pour la gloire seule. »

Dans le silence de la nuit, bercé par moment d’une brise sifflante, la voix de la vieille femme semblait celle d’un spectre. Jean lui-même se prit à frissonner, et il vit combien la Chimère était captivée.

« Duncan reprit sa route, et sans le savoir il avait pris la direction de la Seine, et quand il fut proche du domaine de ses ancêtres il entendit chanter les louanges de Maed, la sœur de Ronan, qui était roi des Gaules et avait fait de Paris sa demeure. Duncan décida qu’il épouserait Maed et il se mit en route pour Paris avec Vrud et Avel, et nul ne pouvait l’arrêter.

« Enfin il arriva à Paris, et la ville qu’il trouva là était bien plus grande que le village qu’avait surplombé le domaine de ses ancêtres. Les seigneurs sur la colline étaient désormais les vassaux de Ronan, qui régnait en maître sur la Seine et le Rhône. Celui-ci avait entendu parler des exploits de Duncan, et il le reçut pour une audience. Duncan, qui avait grandi dans les bois puis vécu sur les chemins, fut surpris par la magnificence du palais de Ronan, qui était un roi très riche et très puissant. Mais Duncan était un homme orgueilleux et hautain, il ne se laissa pas intimider et demanda au roi la main de sa sœur Maed.

« Le roi, qui savait la valeur de son invité, accepta, mais à une condition : il fallait que Duncan l’aide à conquérir Erin, la fille de Dagda qui régnait sur une île lointaine, et dont le château était entouré d’un cercle de flammes que ne pouvaient traverser que les plus vaillants. On disait qu’après avoir passé le mur de flammes tout prétendant devait encore vaincre Erin lors de trois épreuves pour l’épouser, et Ronan savait qu’il n’était pas assez vaillant pour y parvenir. Duncan accepta, et ils se mirent en route pour le royaume de la fille de Dagda, le dieu corbeau, le dieu ancien des mystères. »

La vieille femme fut silencieuse un moment. Elle semblait fatiguée, si vieille et fragile, et cela ajoutait encore au mystère qui l’enveloppait comme une ombre.

« Et après, la Mère ?

– C’est assez pour cette nuit, Chimère, nous continuerons dans quatre lunes. Laisse-moi seule un instant. »

Elle attendit que les pas de la gosse se soient éloignés puis, quand elle fut certaine qu’il ne pouvait plus l’entendre :

« Je sais que tu es éveillé, Porte-poisse. C’est toi que je suis venue voir. »

Jean se redressa et la salua.

« Je suis Jaana, sociétaire de l’Apôtre Second, annonça-t-elle en faisant avec la main un signe secret que seuls savent les sociétaires et qui leur permet de s’identifier. C’est Linspré qui m’envoie. Ils n’ont pas encore attrapé le traître, mais le Héron a disparu et c’est sûrement lui qui a fait le coup. Seuls l’Es, Linspré, Bilal, le Héron et toi étaient au courant. Il a dû comprendre qu’on ferait ce calcul et décider de disparaître. Ne t’inquiète pas, on l’attrapera bien vite. Mais en attendant, reste où tu es. Il vaut mieux qu’on te croie mort tant que nous ne sommes pas certains que c’est bien lui qui a mangé le morceau. Compris ? »

Jean hocha la tête, résigné. Quelque part, cela le rassurait qu’on s’occupe ainsi de son cas, mais il se sentait mal à l’aise, comme si quelque chose ne tournait pas rond. Il salua Jaana et la regarda s’éloigner, ne pouvant s’empêcher de songer que le Héron ne pouvait pas avoir si bien joué la comédie.

*

Quatre murs de pierre qui ferment l’horizon.

« La Force, ma fille, tu l’auras voulu ! »

Sa mère dans un coin obscur, ses cheveux blonds en soleil autour de son jeune visage.

« La Force, la Force, ma fille à la Force, » répétait-elle.

Elle cherchait son père mais elle n’en avait pas.

Alors la porte s’ouvrit à la volée et le terrain vague derrière la maison était baigné par le clair de lune.

« Sors, ma fille, échappe-toi, ou bien c’est la Force ! »

Elle voulait s’échapper, mais sur sa poitrine il y avait un esprit, agenouillé sur elle, il avait de grands yeux blancs et sa fourrure était noire ; c’était Mara, l’esprit cauchemar.

« Daronne ! » cria-t-elle.

Mais sa mère n’était plus là, car dans sa cellule elle était seule… seule dans l’obscurité.

Dehors le cri d’un oiseau. Un chuchotement inaudible. Des pas dans l’herbe, légers.

« Linspré ! »

Elle hurle mais personne ne vient, Linspré est couché près d’elle mais il ne l’entend pas. Elle cherche son père mais elle n’en a pas. Elle n’a pas de père.

« La Force, tu iras à la Force. On ne sort pas de la Force. Personne n’est jamais sorti de la Force ! »

Il faisait si froid ! si sombre dans la petite maison. Et dehors le vent, dans le terrain vague. Le démon, sur sa poitrine, a la fourrure rousse.

« J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène ! glousse Mara. La Force, la Force, la Force ! Tu as volé, tu as tué. La corde ! Tu auras la corde… comme lui ! »

Et au-dessus de sa tête il y a le pendu, qui se balance et le geignement du chanvre ; il n’a plus de visage, et il dit :

« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé ! »

Elle se redresse, brusquement, et hoquète. Ses sueurs imbibent ses draps, ses cheveux, elle tremble. La petite porte vers le terrain vague est restée ouverte.

Elle veut se lever pour la fermer, mais Mara est sur sa poitrine.

« Tu n’as pas de père ! Ta mère est morte, tu n’as pas de père ! »

A travers la porte ouverte le clair de lune inonde la pièce ; à contre-lune, une forme monstrueuse. Des griffes, une immense gueule hérissée de crocs nacrés. Une fourrure rouge.

« Il a deux fois vainqueur traversé l’Achéron, susurre Mara dans son oreille. Elle est à cheval sur sa poitrine ; deux yeux verts, chant glacé, et ces griffes, danse sans fin, obsédante. La Force, la Force ! sifflait-elle. Modulant tour à tour, sur la lyre d’Orphée, les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »

Dehors, des pas, à nouveau, si légers… nus, peut-être, dans l’herbe. Linspré n’est plus là, plus près d’elle. Elle cherche son père mais elle n’en a pas.

Elle se lève, sort dans le terrain vague. Il y a là dix hommes, qui n’ont pas de visages mais des fusils, dans les mains.

« Non ! Daronne ! Linspré ! »

Le vent fait voler sa cape et ses cheveux, elle est nue et les fusils se lèvent. Elle veut sortir, elle veut partir mais il y a quatre murs, quatre murs de pierre qui ferment l’horizon.

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