LGC – 9 – Messidor

Le quatrième jour de messidor 221, à trois heures de l’après-midi. Les chaleurs suffocantes de l’été, les vapeurs des fonderies de Barbès, et leur fracas cadencé. D’abord ce ne fut qu’un coup de chien rue de l’Anthracière qui s’engouffra dans les fonderies, on colportait toutes sortes de rumeurs, que la conscription allait être élargie à deux nouvelles cohortes, ce qui était vrai, et que les Merçais étaient à Rouen, ce qui était faux. On avait le ventre creux et le cœur plein. On disait qu’il y avait du blé à la Cité, du blé que le Comité de Salut Public gardait pour ses armées. Alors il y en eu un ou deux pour se lever, qui appelèrent à la grève, on cracha sur le rationnement et la loi martiale, on assomma les contremaîtres et les gardes communaux qui étaient là, on s’arma de ce qu’on avait. Le coup de chien commença à prendre, on écuma de fonderie en atelier sur les boulevards, et le flot de la foule se mit à bouillonner à l’intersection des boulevards Barbès et de la Chapelle.

Et puis la bourrasque souffla sur les rues voisines, la Goutte d’Or se déversa sur la Chapelle par l’Anthracière et les Poissonniers. Au ciel on brandissait le marteau, la hache, le couteau et le fusil mais on ne faisait encore que gronder, le visage rouge et les bras nus dans la tourmente. C’étaient des ouvriers et des oisifs, toute la foule de misère qui croupit ordinairement entre la Chapelle et les fortifications, à l’ombre de Belleville le matin et de Montmartre le soir, et tout cela bouillonnait sous l’été puant, se soulevait et s’agitait comme une houle.

Barbès au nord et les boulevards à l’est et à l’ouest comme des cataractes déversaient dans la cuve une année de frustration et de fureur, et tout cela tourbillonnait sur le carrefour. Les sidérophidiens ne passaient plus et les passagers se joignaient à la foule. Il y avait cette odeur de sueur et de poudre, de fer chaud. Le peuple affluait et vrombissait, toujours plus nombreux, on venait et on ne savait que faire d’autre que siffler et tempêter, le poing fermé foudroyant le ciel clair.

La presse se fit trop dense et il lui fallut déborder. « A la Cité ! » hurla-t-on. « A bas le Comité ! » renchérit-on, et la foule se déversa dans le faubourg Poissonnière. La police refluait devant la marée, elle se dispersait dans les rues voisines tandis que le flot grossissait à chaque intersection. La crête de la foule prit de l’allure, s’abattit avec fracas sur un commissariat rue de Dunkerque ; l’arrière-garde plus dispersée moussait derrière la vague. Il y avait des enfants sur la rue qui jetaient des pierres et on chantait, accompagné de tambours :

« Madame Commune nous promettait
Madame Commune nous promettait
De faire rosser tous les Merçais
De faire rosser tous les Merçais

Mais elle y a manqué,
Ne faisons pas de quartier. »

« Dansons la Carmagnole
Vive le son, vive le son
Dansons la Carmagnole
Vive le son du canon !
Dansons la Carmagnole
Vive le son, vive le son
Dansons la Carmagnole
Vive le son du canon ! »

Debout devant l’ouragan il y avait des géants, de ces bêtes de légende que forgent l’oppression et la misère et qui font des révolutions comme d’autres sont notaires. Adulés de la foule et craints par le reste, ils ne sont pourtant que les avatars fulgurants du flot populaire, car s’ils savent leurs rôles et montrent les dents, leurs cheveux dans le vent et leurs bras ouverts, s’ils se laissent porter par la tempête et font mine de la guider, sous leurs pieds c’est la foule maelström qui les porte et les élève pour un soir parmi les dieux et les légendes, foulards écarlates et armes brillantes. Bientôt poitrine percée mais la gueule toujours ouverte, tantôt muette mais alors encore hurlante, tandis que le peuple tempêtait,

« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira
Les fous de guerre à la lanterne
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira
Les fous de guerre on les pendra ! »

*

L’émeute semblait avoir drainé vers elle tout le peuple de la ville. Sur l’avenue du 10 Août qui est l’axe principal entre l’île de la Cité et la gare de l’Est, les platanes couvraient de leur ombre les trottoirs dépeuplés. Les rails du sidérophidien étincelaient. On entendait au loin l’émeute qui tonnait, mais sur l’avenue l’air languissait en paix, étouffant et las. Par instants passait un souffle, un murmure parmi les branches verdoyantes, brise dérisoire sur leur peau luisante.

« The water is wide, I cannot cross o’er.
And neither have I the wings to fly. »

Amaranthe se tenait, immobile, à l’ombre de l’arrêt du sidérophidien qui est à l’intersection avec la rue Rambuteau. Deux autres étaient près de lui, assis, suffoqués sous les vestes qu’ils devaient porter pour masquer leurs armes ; mais lui se tenait debout, droit et impassible dans sa chemise écarlate imbibée de sueur. Il chantait, d’une voix forte et lente, comme un hymne funèbre.

« Build me a boat that can carry two,
And both shall row, my true love and I. »

Il y eut un gros soupir, d’agacement ou de fatigue : c’était un de ses comparses assis près sur le banc. Celui-ci avait le cheveu long et roux, un corps mince et flegme comme celui d’un serpent, sa main droite glissée sous sa veste de cuir. Il ne disait rien et fixait les façades en pierre de taille devant lui ; sa langue pointait hors de sa bouche entre ses dents sales – il soufflait, souvent, plus qu’il ne soupirait, comme épuisé par la chaleur, mais Amaranthe ne semblait pas l’entendre et chantait toujours ; il regardait la route avec l’intensité d’un chat guettant une souris.

« A ship there is and she sails the seas.
She’s laden deep, as deep can be; »

Le troisième se leva brusquement, exaspéré par l’attente, et se mit à marcher devant eux de gauche à droite, ses mains derrière le dos, la tête baissée, de temps à autres il jetait un regard à une montre attachée à son poignet par un ruban de cuir ou bien à l’avenue vers le nord, qu’Amaranthe ne quittait pas des yeux.

« But not so deep as the love I’m in
And I know not if I sink or swim. »

Enfin ses lèvres s’étirèrent en un franc sourire, et il fit un signe à ses comparses, qui regardèrent au nord avec lui. C’était comme si une étoile s’était posé sur l’avenue, loin devant eux. Elle y brillait avec fureur et grossissait rapidement – c’était le convoi qu’ils attendaient, et le soleil qui étincelait sur son blindage. Le sourire d’Amaranthe s’élargit encore, et il passa sa grande main pâle dans ses cheveux dorés.

« I leaned my back up against a young oak
Thinking he were a trusty tree… »

*

Sous ses doigts poisseux de sueur, Mâchemots sentait le métal chaud de son fusil. Assis à la fenêtre d’un immeuble à mi-chemin entre la Grande-Truanderie et Rambuteau, il vérifiait ses munitions, son angle de vue, ses options de fuite au cas où les choses tournaient mal. De l’autre côté de la rue, au même niveau que lui, il pouvait voir Jean, le protégé d’Amaranthe, s’affairer de même à une autre fenêtre. Premier véritable taf, pensa-t-il, le zig doit avoir les miquettes.

« But not so deep as the love I’m in
And I know not if I sink or swim. »

Mâchemots tentait de siffloter un air pour se détendre, mais dans la rue le chant du blondin, qui lui parvenait comme un bourdonnement, ne cessait de le déconcentrer. « Amaranthe, faux Merçard », grogna-t-il faiblement, avec son air blasé de vieux singe. Il détourna un instant son regard du nord de l’avenue, où devait venir le convoi, pour observer Amaranthe. Avec sa tête immobile et ses bras tendus, il avait l’air d’un chien de fusil, prêt à bondir. Cette image amusa Mâchemots, qui se détendit un peu et regarda vers le nord.

« I leaned my back up against a young oak
Thinking he were a trusty tree… »

Il les vit avant de les entendre. D’abord vint l’auto armée peinte de gris, elle paraissait terrible avec sa tourelle et sa mitrailleuse, devant elle l’avenue se faisait petite et son moteur crachait furieusement des nimbes de vapeurs. Le fourgon blindé venait ensuite, caché dans cette brume, plus gros encore mais moins racé, un peu lourdaud comme un bœuf derrière une panthère, le cul large et l’allure pesante et constante de celui qui n’a pas l’habitude de s’arrêter en chemin. Deux cavaliers les encadraient avec leurs traînes de poussière, la vapeur les engloutissait comme s’ils sortaient des enfers, c’était sans doute le cas et certainement ils y allaient, puisqu’ils venaient de la prison de Saint-Lazare et allaient pour celle de La Force.

« …but first he bended and then he broke
Thus did my love prove false to me. »

Et puis ce fut le vrombissement des moteurs, le grognement du fer, c’étaient des engrenages qui hurlaient et la vapeur qui sifflait, le pavé sous leurs roues cruelles qui geignait et crissait, tout un orchestre brutal égayé seulement par le chant plus aimable des sabots de la garde communale.

« O love is handsome and love is kind
Bright as a jewel when first it’s new… »

Enfin ils passèrent la Grande Truanderie et Mâchemots put voir clairement les visages aux aguets et les moustaches recourbées, les mains crispées sur les sabres et les fusils, les casques qui brillaient au soleil et le poil lustré des chevaux bai. Sur le front des hommes la vapeur et la sueur perlaient ensemble, la mitrailleuse de sa gueule terrible régnait sur la ville.

« But love grows old and the glance is cold… »

Quand l’auto armée passa sous sa fenêtre, Mâchemots épaula son fusil et son corps entier se crispa en anticipation du choc.

« And fades away like the morning dew. »

*

« Saint-Lazare, Magenta,

– …but first he bended…

– Dix Août, Rivoli, Lorcefé.

– … and then he broke, »

C’était comme une incantation, des mots psalmodiés avec frénésie en travers de la mélodie de l’Es. De la Grande Truanderie où ils étaient tapis, Linspré et ses sbires voyaient l’Es, ils entendaient son chant, ils entendaient le rugissement croissant des moteurs du convoi… et par-dessus tout cela les bottes de Linspré qui battaient le pavé, qui battaient leurs nerfs. A ses côtés il y en avait deux qui veillaient, l’un observait l’avenue et l’autre la ruelle, silhouettes vigilantes et brutales. Ils avaient l’air de sphinx, imperturbables gardiens à la loyauté infaillible. L’un d’eux en maillot de corps blanc avait caché son arme dans son pantalon, un tatouage indigo s’enroulait sur son épaule nue ; l’autre, gargouille affreuse, avait le visage bouffi et le nez tordu.

« Saint-Lazare,

– Thus did my love…

– Magenta, Dix Août…

– … prove false to me. »

Lui tournait en rond comme un fauve en cage et répétait inlassablement entre ses crocs « Rivoli, Lorcefé. Saint-Lazare… » il chantait presque, et malgré son inquiétude il y avait quelque chose d’étrangement enfantin dans sa démarche, un je-ne-sais-quoi de trottinant.

« O love is handsome and love is kind
Bright as a jewel when first it’s new…

– Magenta, Dix Août, Rivoli… »

Tout enveloppé dans un long manteau gris dont la capuche couvrait sa couronne, il semblait avec son masque d’épines un diable des anciens temps préparant l’apocalypse, un diable joueur et insensé. Ses mains énormes et velues étaient refermées sur des poings javanais, ces pièces de métal dans lesquelles on passe ses doigts pour que, lorsque l’on donne un coup de poing, ça soit le métal et non les poings qui subissent le choc, et qui sont des armes blanches très utiles parce qu’elles laissent les mains libres pour recharger une arme à feu.

« Lorcefé… »

Mais Linspré n’avait pas de fusil. C’eût été, comme aimait plaisanter l’Es, comme bailler un canon à un taureau. Nerveusement, le Prince étendit ses doigts ; devant lui le convoi venait de passer, drapé de poussière. Les deux hommes près de lui tressaillirent.

« But love grows old and the glance is cold… »

A présent noyé dans le tonnerre du convoi, Linspré imaginait plus qu’il n’entendait le chant de l’Es, un chant qu’il avait entendu suffisamment de fois en de pareilles occasions pour le savoir parfaitement. C’était une manie qui l’agaçait un peu, surtout aujourd’hui que l’affaire était si grave. Mais il avait besoin de l’Es, et l’Es ne venait pas sans ses manies.

« And fades away like the morning dew.

– BRAM ! »

Une déflagration tonitruante illumina soudainement la rue, suivie du brouhaha métallique de l’auto armée qui retombait sur la rue éventrée. Aussitôt, Linspré et ses sbires s’élancèrent comme des lévriers, de l’autre côté du convoi accidenté il voyait l’Es faire de même avec les siens. Et tout le reste ne fut plus qu’un songe.

Les chevaux affolés, hurlant et écumant, deux coups de feu qui claquent de chaque côté de la rue et les cavaliers surpris qui heurtent lourdement le pavé, le crâne ouvert ou la poitrine percée.

La cavalcade des bêtes, le grondement des flammes et la fumée opaque…

Derrière la carcasse calcinée de l’auto le fourgon avait pilé net, le chauffeur encore sous le choc manœuvra parmi la ferraille et les flammes, les pavés arrachés à la rue ; elle tenta de faire demi-tour mais Linspré hurla et la meute se referma sur la bête de métal… se sentant prise au piège elle tenta de s’échapper mais il était trop tard, déjà de nouveaux coups de feu pleuvaient sur elle, crevèrent ses michelins et criblèrent le pare-brise d’impacts. Près de Linspré un des assaillants sortit un pyrochalme et entreprit de percer le blindage du véhicule.

Des cris, des coups de feu, encore, de la rue aux Ours venait de débouler une troupe de gardes communaux et Mâchemots avait ouvert le feu, soutenu par Jean et les hommes de l’Es qui s’étaient déployés à couvert des platanes. Deux gardes tombèrent, le reste se retira bien vite pour aller chercher des renforts. Linspré leva brusquement la tête et vit que Jean et Mâchemots avaient quitté leur poste.

Enfin il y eut un gémissement affreux, et le fourgon s’ouvrit. Linspré bondit à l’intérieur, fauve, il devait y avoir un sourire terrible sous son masque. Le chauffeur, paniqué, sortit un revolver pour abattre cette bête furieuse, mais Linspré abattit son poing droit sur son crâne et le fer l’assomma tout à fait. Un autre entra à sa suite et prit les clés sur le cadavre, ouvrit les menottes des six prisonnières, qui les suivirent en hâte hors du convoi. Parmi elles une grande femme maigre se précipita sur Linspré pour le serrer contre elle. Celui-ci entendit l’Es railler :

« Eh là, Brune, quelles nouvelles du Rouquin ? »

Ils avaient réussi.

*

Le grondement des moteurs, l’obscurité oppressante…

Près d’elle elle sentait la présence des autres prisonnières, qu’on avait entassées avec elle dans le fourgon. Elles avaient le visage pâle et les yeux creusés, la peau tendue sur leurs maigres chairs.

L’air moite et brûlant.

C’était un voyage inconfortable et épuisant, mais elle aurait aimé qu’il dure toujours, car elle n’était pas seule. Elle n’arrivait pas à leur parler… mais de temps à autres, elle entendait un murmure, ou bien elle croisait leur regard, et ça lui faisait du bien.

Le grondement des moteurs.

Elle s’essuya le front et tenta d’avaler un peu de sa salive. Elle avait si chaud…

« BRAM ! »

Ce fut comme si la terre avait éclaté sous le fourgon. Il y eut une terrible secousse et le bruit, affreux, du métal qu’on écrase contre la pierre. Le fourgon pila net et elles furent toutes projetées vers l’avant du véhicule, les unes contre les autres. Elle senti leur peau collantes contre la sienne. Une excitation confuse. En cet instant, enfin, après des mois d’agonie, elle osait espérer – c’était un espoir fou, une agitation vague à l’arrière de son esprit embrumé, insuffisante pour la sortir tout à fait de sa léthargie… mais une excitation tout de même, telle qu’elle n’avait ressenti depuis des années.

Nouvelle embardée du fourgon, et le tonnerre terrifiant d’une pluie de plomb contre le blindage, les michelins qui éclatent et des cris de détresse à l’avant du véhicule, des cris de rage. Enfin la lueur rouge du pyrochalme qui coupe à travers le blindage, et la lumière du jour, éblouissante, et puis une forme obscure et terrible qui en émerge, une forme de bête qui bondit pour assommer le chauffeur du fourgon…

« Linspré ! » souffla-t-elle.

Il ne l’entendit pas, mais une autre silhouette vint vers elle et défit ses menottes. Elle tituba hors du fourgon, ivre de fatigue, de chaleur, trop choquée encore pour se réjouir. Dehors la lumière était formidable et elle ne pouvait rien voir que la silhouette de la bête, qu’elle serra contre elle.

« Eh là, Brune, quelles nouvelles du Rouquin ? »

Alors elle éclata de rire. Ses yeux, encore meurtris par le jour, ne lui servaient pas, mais elle n’en avait pas besoin – elle connaissait si bien cette voix, cette voix qu’elle n’avait pas entendu pendant des années mais qui était toujours la même. Elle se tourna vers lui avec un air étonné, comme pour lui poser une question. Elle n’eut pas besoin de parler – il avait compris.

« Quoi, on s’étonne que je sache déjà le petit nom que le Rouquin nous baillait dans le secret son antre ? Fichtre ! blazes de guerre, blazes de théâtre, c’est un peu mon vicelot, voilà. Allez ! on s’active, on n’a pas tout le jorne. »

Brune put en effet bientôt distinguer une forme courir vers eux et annoncer, d’une voix essoufflée, que la garde communale était retenue par la foule au croisement entre la rue des Petits-Carreaux et Réaumur, mais qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps. Aussitôt, un autre vint les avertir qu’une autre section de la garde avait établi un barrage sur l’avenue, plus au sud. En hâte, Linspré distribua une poignée d’ordres, et la bande se dispersa rapidement, jetée aux quatre vents dans la ville enragée.

Dix minutes après l’explosion, il ne restait sur l’avenue du 10 Août que les cadavres éventrées des deux véhicules et ceux, sanglants, des gardes communaux.

*

La foule fut enfin endiguée au niveau de la rue Etienne Marcel. Au sud, au croisement de Montorgueil et de Mauconseil, la garde avait installé un barrage : chariots et autos réquisitionnées, on avait déroulé des piques et du fil barbelé et une section de trente hommes était allongée là, leurs fusils brillants saluaient de leurs gueules ouvertes la multitude enragée qui avait ralenti le pas, piétinait presque. A l’est et à l’ouest sur la rue Etienne Marcel d’autres sections avaient accouru. Surprise, la foule s’était immobilisée et les avait observés mettre genou à terre avec discipline, incrédule, la bouche ouverte. Elle était massée sur cet espace assez large qui va, sur la rue Montorgueil, de la rue Mauconseil à la rue Tiquetonne, elle s’étalait un peu en son milieu au croisement de la rue Etienne Marcel et ça faisait comme une croix dont trois bras déjà s’achevaient sur un barrage de la garde communale. De nombreux insurgés jetèrent un regard derrière leur épaule, songeant sans doute à rebrousser chemin, mais la garde communale venait par la rue Tiquetonne et bientôt on entendit des cris et on sut que la nasse avait fini de se refermer sur la foule… un clou au nord, un clou au sud, un clou à l’ouest et un à l’est.

Amaranthe était là, tenu à l’écart par la garde. Il était arrivé par la rue du Cygne et Pierre Lescot, en chantant, l’air joyeux et moqueur et sa chemise rouge, oubliée la sueur et oublié le sang, jusqu’à Etienne Marcel où les échos de la tempête l’avaient tiré de ses rêveries. Il s’était approché, comme fasciné par le silence soudain de la foule, qui avait frappé le quartier comme le tonnerre. Et puis il les avait vus… les gardes, d’abord, avec leurs uniformes noirs et leurs bottes brillantes, leurs fusils alignés et leurs regards impassibles.

Et puis, derrière, la foule. Il s’était arrêté et les regarda tristement, la tête penchée sur le côté, comme lourde de chagrin. Il songeait « Je l’avais dit, des feux de paille. Mais ça finira bien par prendre, voilà. Ça prendra. » Il ne pouvait s’empêcher de songer qu’il avait, en quelque sorte, tenu le briquet qui avait allumé de feu de paille-ci. Bien sûr, la tempête était inéluctable, il n’avait fait que la hâter pour profiter de l’occasion… mais qui était-t-il, pour recourir aux ruses de Linspré ? Cruelles ruses.

Il y avait un de ses silences bourdonnants qui peuvent se fondre en ouragans ou disparaître. Les fusils impavides. La foule indécise. Se faisaient face. On entendit un oiseau, et un enfant pleurer. Une voix se mit à chanter, lentement, et d’autres le rejoignirent bientôt, voix basses et sourdes, cent voix en chœur :

« L’Salut Public a résolu
L’Salut Public a résolu
De nous faire tomber sur le cul
De nous faire tomber sur le cul
Mais son coup va manquer,
Ne faisons pas de quartier. »

Toute la place chantait désormais, et il y avait dans les regards de la foule une férocité qu’on ne trouve qu’aux groupes et jamais aux individus, et Amaranthe savait qu’ils étaient perdus, et lui avec eux.

« Amis, restons unis
Amis, restons unis
Ne craignons pas nos ennemis
Ne craignons pas nos ennemis
S’ils viennent nous attaquer,
Nous les ferons sauter ! »

Il s’éloigna avec éclat étrange dans le regard, son port sentait la violence et la fougue, son sourire tordu lui faisait l’air affamé et bravache. Il fredonnait :

« And fades away… »

Derrière lui, la foule s’était abattue en une vague furieuse sur Mauconseil. Tonnerre soudain des fusils, déluge de plomb sur la bête orgueilleuse ! Ce fut la panique, la foule brisée et affolée comme une bête prise au piège et qui se blesse en se débattant, en tentant de s’échapper. Le sang était là sur le pavé écarlate, et les corps, leurs bouches ouvertes sous le ciel qui déjà rosissait dans le soir. Etait-ce le sang des martyrs qui s’épanchait dans les cieux clairs, ou bien le ciel furieux qui avertissait les criminels ? C’était la débâcle, la ruée, le sauve-qui-peut ; les bras agités et les corps jetés au sol contre le pavé brûlant, piétinées… les hurlement de peur, de douleur, cris hystériques et supplications, et la fuite fit plus de morts que les fusils.

En s’éloignant, Amaranthe songeait à ces géants éphémères que la foule avait faits héros et que Commune faisait martyrs, couronnés deux fois dans leur gloire et leur trépas, la gueule en sang ouverte sur le pavé écarlate.

« … like the morning dew. »

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