LGC – 8 – Initiations

Le poing, bandé de blanc, qui file – esquive – et se perd dans le vide. Quelques pas rapides, cercle sur la pierre noire. Crochet à gauche – esquive, feinte du droit, remontant gauche.

Et ils tournaient. Pour l’instant ils se cherchaient. La sueur, déjà, sous l’éclairage au gaz, leur faisait des corps de bronze. La foule, tapie dans l’ombre, hurlait alors que les chiffons rouges prenaient les paris – on les appelait comme ça à cause des chiffons qu’ils ont dans la poche de veston, au cou ou à la ceinture, pour qu’on les reconnaisse.

Enfin il se jeta en avant, profitant d’un moment d’inattention de son adversaire, tenta de le ceinturer – l’autre bondit en arrière, lança son genou – il s’écarta en pivotant, bombarda du poing droit – esquive, riposte avec un gauche remontant – manque.

Mâchemots, confortablement assis au premier rang, observait avec délice. A ses yeux, il n’y avait pas de sport plus excitant que le pancrace. Parce que tout y était permis, les combattants se devaient de toujours renouveler leur style de combat pour surprendre leurs adversaires, et les champions ne conservaient pas longtemps leur titre. C’était un sport complexe qui savait parler à tout le monde, un sport brutal, certes, et terriblement dangereux – mais Mâchemots s’en moquait bien puisqu’il n’était pas assez fou pour le pratiquer. A le voir, pourtant, on aurait pu le prendre pour un lutteur : de taille moyenne, il avait le torse et les épaules larges, et de longs bras musclés. Sa large mâchoire lui faisait un visage un peu carré, avec au milieu un nez droit et pointu, une belle gueule, en somme, solide et nettement taillée.

Temps mort, les deux combattants s’éloignèrent un peu l’un de l’autre pour reprendre leur souffle. Ils restaient vigilants, pourtant, car il n’y avait pas d’arbitre pour annoncer la reprise, et chacun pouvait reprendre le combat quand il le souhaitait. Mâchemots jeta un coup d’œil vers la foule autour de lui, qui continuait à brailler. Le vieux hangar désaffecté était bondé ; on se bousculait sur les caisses entassées autour de l’arène. Il y avait là tout Montmartre, jeunes et vieux, ouvriers, gardes communaux en permission, étudiants, fonctionnaires de toutes les Commissions. Ces combats étaient illégaux, mais cela signifiait simplement qu’il fallait acheter quelques cognes, parfois leur donner un tuyau sur un combat truqué.

Le plus grand des deux lutteurs, qui portait une moustache à la gauloise, se jeta enfin sur son adversaire, qui l’arrêta d’un vif chassé vers l’abdomen. L’autre pivota en tenta un chassé au niveau de la tête – esquive encore, alors que le plus petit lutteur s’accroupit et tenta de chasser le pied d’appui de son adversaire.

Rien de tel que les poids plume, pensa Mâchemots. Sûr, au début ça tournait autour du pot, ça s’esquivait, ça feintait, et il fallait généralement attendre la seconde ou la troisième reprise pour les premiers coups sérieux fassent mouche… mais la technique était irréprochable, les lignes de frappe d’une pureté sans pareille.

Un homme avec d’épais favoris blonds, vêtu d’un ensemble gris et d’une chemise carmin, s’assit à côté de lui.

« Priviet, Surin, salua Mâchemots. T’mises ?

– Je ne suis pas Surin, tu piges ? martela l’autre d’une voix féroce. Et tu sais bien que je mets un point d’honneur à ne jamais me faire escroquer.

– Çui-là n’pas truqué. Foi d’Mâch’mots. »

Il parlait avec un léger accent moscovite et en mangeant ses mots, et c’était ce qui lui avait gagné son surnom. Par-dessus ça il lui arrivait souvent de chiquer, et alors sa lèvre inférieure jouait contre sa mâchoire qu’il faisait bouger de haut en bas et de gauche à droite, pour nettoyer la marie-jeanne à chiquer qu’il mettait entre ses lèvres et ses gencives ou pour en sucer le jus. Tous ces mouvements étranges faisaient s’agiter sa moustache en petites pointes.

« Pas truqué… allez ! tu vas me dire que tu ne connais pas déjà le vainqueur ? »

Mâchemots haussa les épaules.

« Je t’ai mis deux pognes à l’entrée, et trois autres dans la foule, voilà, reprit l’homme en complet gris. Au cas où il y aurait des mécontents.

– Y’a t’jours des mécontents, hein ?

– Vivement que je n’aie plus à maquiller le Surin… grogna encore le blond. J’ai jasé à Quatre-pognes de venir, qu’on jaspine. »

Mâchemots hocha la tête.

Le pied, rapide, au genou de son adversaire, puis le poing au plexus – le corps qui se tord, concave, il se retire d’un pas… ses poings, rouges, dans le menton – arc convexe. Au cœur de la danse, son buste restait droit. Précis, prestes, son pied et ses poings traçaient dans l’épaisse fumée de cent cigarettes les arabesques nerveuses d’une chorégraphie bien rôdée. Flancs, cuisses, mentons, nuques…

« Solide, le moustachu, fit l’homme à la chemise carmin. Tu l’as trouvé où ?

– Un normand qui n’voulait pas faire l’guerre, en fait, fit Mâchemots avec une moue désabusée. Ouais, une belle technique… m’pas assez d’folie. Y fait du pancrace comme on fait d’la savate. »

A ce moment le plus petit des deux lutteurs attrapa le poing de son adversaire et pivota pour lui tordre le bras. L’autre hurla, secoua son bras pour se dégager, et repoussa violemment son adversaire d’un coup d’épaule.

« Vulgaire, jugea le blond avec une grimace.

– P’t’être. M’enfin, ça r’ssemble un peu plus à du pancrace.

– Amaranthe, Mâchemots… »

Les deux hommes sursautèrent. L’homme qui venait de les saluer semblait avoir jailli de nulle part – il était assis à côté d’eux et regardait tranquillement le combat, comme s’il avait été là depuis le début. Maigrelet, relativement petit, avec des cheveux bruns et un visage somme toute assez commun, l’homme semblait inoffensif, et surtout anodin – mais Mâchemots n’était pas dupe, et il savait que c’était son apparente innocuité qui l’avait aidé à devenir le meilleur voleur à la tire de Paris, talent qui lui avait valu son surnom.

« Ch’nu-sorgue, Quat’-pognes, fit Mâchemots.

– Tu sais très bien que je déteste quand tu fais ça, » grogna celui qu’ils appelaient Amaranthe.

Quatre-pogne sourit.

« Quand je fais quoi ? »

Amaranthe eut un geste agacé et retourna son attention vers l’arène, où les deux combattants s’étaient écartés l’un de l’autre avant la quatrième reprise. L’un d’eux avait le nez ensanglanté, et l’autre semblait boiter légèrement.

« Bah, le moustachu va gagner, c’est certain, fit Amaranthe.

– T’veux parier ? fit Mâchemots avec un sourire.

– Jamais !

– Dans c’cas, tes avis d’amateur n’m’intéressent pas.

– Oh, bran, hein, Mâchemots. »

Mâchemots rit, et Quatre-pognes avec lui.

« Si ça ne vous ennuie pas, les enfants… marmonna discrètement celui-ci. Je suis attendu autre part.

– Bon, dit Amaranthe d’une voix soudain plus calme, jasons.

– Les gars ont maquillé une planque trime de Dunkard, dessous la lartonnerie d’un frangin, annonça Quatre-pognes, et les autres hochèrent la tête.

– Des gars d’confiance ? demanda tout de même Mâchemots. La rue de Dunkerque était une zone franche entre les territoires de l’Apôtre Second et de l’Apôtre Premier, et si ces derniers apprenaient qu’on y avait aménagé une planque, cela risquerait de commencer une guerre que le mouvement ne pouvait pas se permettre de connaître… même lui, qui ne s’était jamais vraiment intéressé aux politiques du Milieu, le savait.

– Ils clameceraient plutôt que de jaspiner, assura Quatre-pognes, l’air sûr de lui.

– Je suis d’accord avec Mâchemots, intervint Amaranthe. S’agit d’être méfieux… même au sein de la Société. »

Ils acquiescèrent.

« Bon, Mâchemots, reprit Amaranthe, et pour les sections ?

– Ouais, on avance, mais douc’ment, hein. J’les fiche par m’nées, ‘vec un mec, un sonde, et j’répartis ceux qui savent cogner, ou bien tirer, du mieux que j’peux…

– Un sonde ? le coupa Quatre-pognes.

– Ouais, ben pas un vrai sonde, sûr, on n’en a pas, mais un gars qu’sait faire une attelle, un bandage, en fait, c’genre d’conneries. »

L’autre opina du chef, l’air entendu. Mâchemots regarda Amaranthe – c’était lui qui dirigeait l’opération, et si les avis de Quatre-pognes lui importaient, c’était au blondin que revenaient les décisions importantes.

« Alors, combien ? demanda celui-ci.

– J’en suis à trois sections, fit Mâchemots, mais ça d’vrait augmenter vite jusqu’à sept ou huit. Après… j’en sais rien, hein. Ç’dépendra du… du climat. »

Il sourit avec malice, et Amaranthe leva la tête vers le plafond, ferma les yeux. Ses lèvres s’agitèrent en silence, et il semblait prier. Sur ses cuisses pourtant ses doigts se pliaient et se dépliaient, comme s’il comptait quelque chose.

« Mmh, ça ne suffira pas pour un grand chambardement. Mais c’est un bon début, allez ! il faut continuer. »

Devant eux, le plus petit des deux combattants mit un coup de genou dans celui de son adversaire, le faisant pivoter vers la droite, et enchaîna avec un crochet du droit entre les omoplates. Le moustachu hurla de douleur et tenta de se redresser, mais l’autre avait bondi – il arma son bras, ramenant son poing près de sa bouche… et puis, alors que son corps redescendait vers son adversaire, il lança son poing, trajectoire droite, vers le crâne nu du moustachu, et puis le choc, terrible. L’autre s’effondra.

« Bran, grogna Amaranthe. J’aurais juré… »

Mâchemots sourit.

« Si on a fini, dit-il, m’excuserez, hein… j’ai des gains à r’masser.

– Minute, claqua Amaranthe. Tu connais des zigs qui taffent à Barbès ?

– Ouais, un gars ou deux aux fond’ries… que’qu’s’autres aux ateliers d’l’Anthracière. Pourquoi ?

– On aura besoin d’eux bientôt, souffla Amaranthe. Il me faut aussi une bonne gâchette. J’en ai déjà une, mais il m’en faudrait une autre… une très bonne.

– Eh, frangin, à qui est-ce qu’tu crois parler ? s’exclama presque Mâchemots. Je sais bien qu’ça fait longtemps qu’j’ai pas tiré, mais t’sais c’qu’on dit… c’comme le cyclo ; ça n’s’oublie pas. »

Amaranthe sourit.

« Sûr ? Faudra pas rater.

– T’épates pas, va. J’irai m’entraîner chez Venternes, si ça t’rassure. Et dis, par curiosité, c’qui l’autre ?

– Tu connaîtrais pas, » fit Amaranthe en s’éloignant après Quatre-pognes. Et ça étonna Mâchemots, parce qu’il croyait connaître tous les meilleurs tireurs sur la place de Paris.

*

Une grande pièce obscure, une atmosphère oppressante de mystères et de sacré. La lueur de quelques lampes laissait deviner la surface d’une grande table circulaire entourée de fauteuils. Dans le plus grand d’entre eux qui semblait un trône, de l’autre côté de la table, se dressait la forme massive d’un homme immobile. De son corps seules les mains étaient dans la lumière, puissantes, massives, velues, simiesques. C’étaient de ces mains qui peuvent assommer un homme ou lui briser le cou, mais avec de longs doigts agiles. Dans d’autres fauteuils, d’autres formes – Jean en comptait quatre.

Lui se tenait debout dans l’obscurité, entre la porte close et la table, avec ses bras le long de son corps. D’abord, on lui avait ôté ses vêtements pour ne l’habiller plus que de pantalons noirs en toile de chanvre, raides et rugueux. Puis on lui avait bandé les yeux, et on l’avait mené dans l’ombre, jusqu’à ce qui devait être les entrailles du monde.

Il sentait, plus qu’il n’entendait, son cœur battre sourdement dans sa poitrine. Ses lèvres étaient sèches. Albion avait été très évasif sur le déroulement de la cérémonie d’initiation – Jean savait seulement qu’on examinerait d’abord les preuves de foi du profane, qui devaient être présentées par un Sociétaire ; et qu’on lui demandait ensuite un « chef d’œuvre », dont il ignorait la nature.

L’ombre directement en face de lui, qui était dans le trône, se pencha légèrement en avant et sa tête entra dans la lumière ; elle était couverte d’un masque étrange qui semblait fait d’épines entrelacées, et qui couvrait son front, son nez, le tour de ses yeux et ses pommettes. Deux épines descendaient sur l’intérieur de ses joues, de chaque côté de sa bouche jusqu’au bas de sa mâchoire, comme deux longs crocs luisants. Le haut du masque faisait le tour de sa tête comme une couronne, et sur son front et les côtés de son crâne six pointes s’en élevaient comme les cornes d’une monstruosité sortie de l’ancien testament. Une épaisse crinière noire jaillissait de la cage d’épines ; la flamme dansait sur le masque noir et sur la barbe d’ébène qui couvrait son menton et ses joues.

« Qui propose que ce profane, Jean, pogne de la Société de l’Apôtre Second, soit ce jorne initié ? rugit une voix derrière le masque.

– Mézigue, répondit une voix à la droite de Jean, et que celui-ci reconnut comme celle d’Albion, Sociétaire et Sous-dabe de la Société de l’Apôtre Second, propose que le frangin Jean soit initié et maquillé Singe. »

Jean restait silencieux, comme subjugué par la puissance qui émanait de l’homme devant lui. L’atmosphère opaque et hiératique, le masque et le trône, la voix ferme de l’homme avaient eu raison de sa fougue et de sa curiosité. Il y avait là devant lui plus qu’un homme mais un phénomène, une monstruosité dont l’autorité était palpable. A cet instant, il ne doutait pas que le demi-dieu devant lui puisse traverser les murs ou se rendre invisible – en fait, il semblait ridicule de penser que quoi que ce soit lui soit impossible.

« Frangin Sous-dabe, quelles preuves de foi as-tu reçu de ce profane ? Bonis, nous t’esgourdons, » fit encore cette ombre.

Albion répondit, et détailla tout le travail que son protégé avait fait pour la Société dans ce langage que Jean peinait encore à comprendre. Il parla encore de tout ce qu’il savait de lui et de la confiance qu’il lui portait – il ne dit rien, cependant, de son passé en Ivernie, et Jean en fut soulagé. Celui-ci écoutait avec émerveillement le récit sibyllin de son ami, dont les mots ne semblaient être que les incantations d’un rituel sacré et précis dont il ne connaissait pas le dogme mais subissait la magie.

« Nous, Sociétaires de l’Apôtre Second, t’esgourdons, fit une voix de femme quand Albion eut terminé. Qui regimbe à l’initiation ? »

C’était là, à en croire Albion, la question la plus importante – n’importe quel Sociétaire présent pouvait considérer que ses preuves de foi n’étaient pas suffisantes, et regimber à son initiation – c’est-à-dire s’y opposer. Il sembla à Jean que le silence qui suivit dura plusieurs minutes, mais ce devait être son inquiétude qui lui jouait des tours. Les nerfs à vifs, il sentait la sueur qui coulait dans son dos, sur son front ; il sentait la chaleur tremblante de la flamme… il lui semblait même entendre le souffle des Sociétaires autour de lui.

« Il y a une flanche à la manque de la lourde, fit enfin la voix de femme. Tourne-la. »

La manque, c’est la gauche, pensa Jean. A gauche de la porte, il trouva une roue, et il la tourna. La table au milieu de la pièce s’enfonça dans le sol avec un vacarme terrible, jusqu’à ce que sa surface soit de niveau avec le sol de pierre.

« Maintenant, trime jusque dans le jorne. »

Jean avança dans la lumière, au milieu de la pièce, et il sentait sous ses pieds nus le bois de la table, moins froid que le sol de pierre. Il vit alors qu’une cordelette passait au centre de la table et joignait le sol au plafond. Un peu au-dessus de lui, peut-être à deux mètres de hauteur, une bourse et des grelots étaient attachés à la cordelette.

« Tu te tiendras sur un arpion, et avec ce surin caneras la ligotte qui tient la filoche sans faire crosser les grelots. »

Un couteau se planta à ses pieds avec un bruit sourd. Se tenir sur un pied et couper la cordelette de la bourse sans faire sonner les grelots… entendu, pensa Jean, les nerfs à vif – le couteau en jaillissant de l’obscurité avait manqué de le faire bondir. Il regarda un instant la bourse, prit une longue inspiration, et ramassa le couteau. Il n’était plus inquiet. Maintenant qu’il savait ce qu’on attendait de lui, il pouvait s’exécuter sereinement. Le couteau dans sa main droite, il se dressa sur un pied, et tendit le bras au niveau de la bourse. Le couteau était beaucoup plus léger que les fusils qu’il avait l’habitude de tenir immobile pour atteindre sa cible depuis une grande distance… il lui suffirait d’avoir le geste sûr et précis.

Il prit une nouvelle inspiration, et trancha.

« Qu’il soit su de tous les Sociétaires de l’Apôtre Second que le frangin Jean a été initié. Il est Singe et suivra les volontés du Sous-dabe, qui occupe les fonctions du Surin en attendant son retour. »

*

Les rues de brique et le ciel rose du crépuscule… sur Montmartre il n’y a que les mauvaises herbes pour verdir au printemps. Jean allait au hasard, des Martyrs aux Abbesses, puis dans la spirale de la rue Lepic et à travers l’obscure venelle que les Montmartrois appellent le boulevard du kif et où l’on trouve souvent du seumm à bon prix. De l’autre côté, il y avait le village des Brouillards, un amas de taudis branlants si chaotique que la Commune même avait renoncé à en nommer les voies. Partout sur son chemin on avait écrit sur les murs : « Commune assassine, » « Victoire au mouvement » ou encore « Linspré et la révolution. » Cela faisait plus d’un an que la guerre faisait rage et s’enlisait, on allait bientôt appeler de nouvelles cohortes à rejoindre leurs camarades six pieds sous terre ; chaque jour qui passait couvrait la ville de deuil et le mouvement de gloire. Jean ne craignait plus rien désormais, il savait que la Société de l’Apôtre Second le protégerait de la conscription. Son initiation signifiait que son ascension serait rapide – Albion lui avait assuré qu’un « gros coup » se préparait, qu’il en serait sûrement, et que si cela réussissait il serait assurément fait Sociétaire – et tout cela, toujours, dans ce langage obscur et ponctué de sous-entendus, de non-dits et de secrets.

Jean s’assit sur un banc délabré, au milieu d’un semblant de place – un carré de terre couvert de mauvaise herbe et de quelques pavés, entouré de masures de brique et de plâtre. Il poussa un soupir, joua un instant avec le cure-dent qu’il tenait entre ses deux mâchoires. L’impression de Linspré était encore avec lui, obscure et suzeraine, avec celle de Sinead avec qui il avait dansé la veille, au Drac. Dans son esprit troublé se mêlaient le masque terrible et la poitrine aimable, la crinière noire et ses lèvres rouges. Il se souvenait de sa chair contre la sienne quand ils dansaient, et imaginait plus encore. Tandis que la sensualité de la fille de zinc éveillait son bas-ventre, la majesté du prince frappait son cœur et son âme ; et son imagination s’embrasait. Il lui semblait toucher à un absolu, à une puissance brute ; et se prenait à rêver d’héroïsme, de renouveau, de lendemains glorieux.

La misère sous ses yeux insultait son âme flamboyante de noblesse. Pourtant sous la poussière, sous la boue et la dèche, il y avait bien ce brasier qui couvait, prêt à éclater au moindre signe.

Il suffirait d’un héros, ou bien d’un martyr.

*

Derrière les volets clos dans la chambre sombre, parmi les vieux livres compilant souvenirs, mythes et recettes étranges, la vieille était près de son poêle de fonte dont la bouche ouverte rougeoyait dans la pénombre. La gosse s’était assise au sol pour mieux voir les sigils blancs sur le parquet obscur – ici une étoile et là un cheval, un aigle et une vague, un renard. Toujours très stylisées, les signes étaient adroitement peints. L’enfant passait ses doigts sur l’aigle, songeuse. La vieille referma la porte du poêle et se tourna vers l’enfant. La Chimère la trouva plus vieille encore, vieille et usée. Comme la dernière fois, elle lui tendit une coupe d’infusion.

« Eh bien, Chimère, reprenons notre récit. »

Silencieuse, l’enfant se rapprocha du poêle et s’assit sur une chaise qui grinça doucement.

« Tu te souviens certainement que Danavun, le grand seigneur qui régnait sur la colline, avait péri, trahi par son gendre, le seigneur Fanch qui régnait sur les forêts du nord. Fanch avait également fait prisonnier les dix fils de Danavun, les frères d’Erell sa propre femme, au terme d’une terrible bataille. Erell supplia son mari d’épargner ses frères, mais celui-ci était un homme rancunier et cruel, et il n’avait pas pardonné au Danavuns l’affront qu’Aed, le plus jeune fils des dix frères et le jumeau d’Erell, lui avait fait le jour de son mariage.

« Alors Fanch demanda à sa mère de l’aider à se venger. Celle-ci était une sorcière qui avait traité avec les dieux mauvais et avait gagné le pouvoir de se transformer en louve une fois le soleil couché. »

La voix de la vieille femme baissa sur ces derniers mots et n’était plus qu’un murmure, une rumeur étrange et inquiétante. L’enfant se demanda, avec un frisson, si elle aussi était une sorcière, et si elle pouvait se transformer en louve.

« La nuit venue la sorcière, transformée en louve, entra dans la froide geôle des fils de Danavun et s’approcha de Mael, l’aîné. Le jeune homme vit la bête s’approcher, énorme et noire… Il sentit son haleine chaude et fétide alors qu’elle se glissa près de lui… Ses frères autour de lui ne pouvaient que le regarder et prier les dieux qu’ils les protègent – mais les dieux ne firent rien, et la louve dévora Mael.

« Et chaque nuit suivante, dans la demi-pénombre de leur prison, les fils de Danavun voyaient la bête monstrueuse se glisser près d’eux comme un cauchemar et mettre à mort un de leurs frères avant de se repaître de sa dépouille. Elle venait avec la nuit ; elle était gigantesque avec une fourrure noire, la tête longue et l’œil brillant. Les Danavuns étaient extraordinairement courageux, et ils n’implorèrent ni Fanch ni sa mère pour leur pitié ; mais chaque nuit ils étaient pris de terreur en entendant grincer la porte du cachot. Elle venait avec la nuit ; elle avait l’argent au front et des bracelets de fer, ses crocs luisaient dans la lune.

« Fanch, qui haïssait Aed le plus parce qu’il avait réussi à s’emparer de Kounar, l’épée de Dagda, le dieu très ancien, avait demandé à sa mère de le tuer le dernier afin qu’il vît, impuissant, ses frères périr l’un après l’autre devant lui avant de partager leur sort. Mais quand vint son tour Erell, qui aimait particulièrement son frère jumeau, usa de ruse pour le sauver.

« Tout d’abord, elle alla trouver son mari pour lui demander l’autorisation de parler à son frère.

‘Non, répondit Fanch. Je ne veux pas qu’il soit réconforté par sa sœur avant de mourir.

– Tu te méprends, mon Seigneur, répondit Erell de sa voix douce. Je sais comme Aed t’a offensé, et je sais qu’il ne mérite aucun répit dans sa punition. En vérité, je souhaite lui dire combien je le méprise avant qu’il ne meure.’

« Et dans ces conditions Fanch s’empressa d’accéder à la requête de son épouse. Erell visita donc son frère, qui était le dernier membre vivant de sa famille, et quand ils furent seuls dans le cachot humide elle recouvrit de miel le visage de son frère.

« La nuit venue, la louve entra dans la prison une dernière fois pour tuer Aed. Mais elle était louve, terrible et affamée, et elle sentit le miel sur le visage de sa victime. Elle lécha le miel et elle mit sa langue dans la bouche du jeune homme. Alors Aed mordit avec férocité, et il trancha net la langue de la louve. La louve hurla alors de douleur, et son cri fut trembler de terreur tous les gens du château. Enfin elle mourut, noyée dans son sang. Erell, qui guettait hors du cachot, entra et libéra son frère, elle l’aida à s’échapper et celui-ci se cacha dans les forêts du domaine de Fanch en attendant de pouvoir venger son père et ses frères. »

Devant les yeux de l’enfant passait la sauvagerie d’un autre temps, en scènes obscures et sanglantes. Elle tremblait, et pourtant il faisait chaud près du vieux poêle de fonte.

« Erell donna deux fils à Fanch. Quand l’aîné eut dix ans, elle l’envoya auprès d’Aed pour qu’il l’aide à venger les Danavuns. Aed l’emmena chasser dans les forêts qui étaient le domaine du seigneur Fanch, il lui apprit à se battre, à frapper de l’épée et à tirer à l’arc. Mais il trouva trop lâche le fils de sa sœur, et le renvoya auprès d’elle. Celle-ci, déçue par son fils, le renvoya auprès d’Aed pour qu’il le tue, car elle ne voulait pas que les fils de Fanch vivent si ce n’était pour venger son père et ses frères.

« Quand son deuxième fils eut dix ans à son tour elle l’envoya également à Aed, qui l’emmena chasser avec lui et lui apprit à se battre, à manier la lance et à monter à cheval. Mais Aed jugea que ce second fils était trop faible, et Erell lui demanda de le tuer également.

« Désespérée, Erell décida de se rendre auprès de son frère sous un déguisement qui la rendrait méconnaissable. Elle vint avec la nuit, toute vêtue de noir avec un masque de nacre, et dans l’obscurité de la forêt elle s’unit à son frère qui lui donna un fils, Ardal. Elle le fit passer pour le fils de Fanch, et celui-ci aveuglé par la beauté et la force de l’enfant ne vit pas qu’il ne lui ressemblait guère. Quand Ardal eut dix ans elle l’envoya auprès de son père, et avec lui il chassa l’ours et le taureau, il apprit à monter à cheval et à combattre, et son père reconnut en lui la force et le courage des Danavuns.

« Ensemble ils attaquèrent la demeure de Fanch, ils massacrèrent ses gens et incendièrent son château. Erell périt avec Fanch dans les flammes, mais les Danavuns étaient vengés et Aed put rentrer dans le domaine de son père, sur la colline, avec son fils Ardal.

« Sur la colline Aed épousa Enora, et celle-ci haïssait Ardal parce qu’elle voulait que ses fils, et non le premier-né bâtard de son mari, héritent du domaine. Enora était rusée et sans pitié, et elle projeta d’assassiner Ardal avant qu’il ne puisse avoir d’enfants.

« Lors d’un banquet, devant tous les gens de son mari, elle présenta une coupe de vin empoisonné à son beau-fils. Celui-ci savait qu’Enora voulait le tuer et craignait à juste titre que le vin soit empoisonné, mais refuser la coupe qu’elle lui offrait, alors que tous les vassaux de son père étaient rassemblés autour d’eux, aurait été un grave affront, un affront que même lui, fils héritier du roi, ne pouvait faire à la reine. Heureusement Ardal, qui avait hérité de la force et de la vaillance de son père, avait aussi hérité de la ruse de sa mère, aussi proposa-t-il que son père, Aed, boive la coupe à sa place. Ce n’était pas un affront, puisqu’il prétendit offrir le vin à quelqu’un qui le méritait mieux que lui, et ainsi le poison ne tuerait personne, car Aed était si fort qu’aucun poison ne pouvait l’abattre.

« Enora pourtant n’abandonna pas, et elle offrit une seconde coupe à Ardal. Celui-ci, toujours prudent, l’offrit à nouveau à son père. Mais Enora offrit une troisième coupe à son beau-fils, et Aed était ivre. Alors Ardal n’eut d’autre choix que de boire le vin qui lui était offert, et il mourut immédiatement. »

L’enfant fascinée écoutait en silence, le buste dressé, le cou tendu, et la bouche ouverte. Quand elle entendit comment le fils du vaillant Aed était mort elle eut un hoquet de surprise, et ses mains se crispèrent de colère.

« Quand il comprit que sa femme avait assassiné son fils, Aed entra dans une fureur terrible. Il ordonna à Enora de chausser des sabots en fer rouge et de danser avec jusqu’à ce qu’elle meure. La pauvre femme dut bien s’exécuter, et toute la cour la regarda danser, ivre de souffrance. Quand elle s’effondra de faiblesse des hommes la remettaient sur ses pieds ; et quand la douleur la fit vaciller et brouilla sa vue elle dut continuer encore, jusqu’à ce qu’en fin elle meure d’épuisement et de souffrance.

« Aed emporta ensuite le corps de son fils jusqu’à la Seine. Il y trouva un vieux passeur lui proposa d’emmener son fils en bas du fleuve. Aed voulut l’accompagner, mais le bateau du passeur était trop petit, et il dut laisser l’homme partir seul avec le corps d’Ardal. Avant qu’il ait atteint l’horizon le bateau disparut, car le passeur n’était autre que Dagda le dieu corbeau, qui était venu pour emmener Ardal vers le Sidh, le royaume des morts là où va le fleuve. »

L’enfant avait eu un mouvement de recul et une moue horrifiée en entendant avec quelle cruauté le roi avait puni son épouse, et puis elle s’était vite apaisée, pensant certainement qu’elle l’avait méritée. Elle bâilla et ses paupières battirent devant ses yeux rougis, assoupie par l’heure tardive et la douceur du poêle. La vieille femme sourit.

« C’est assez pour ce soir, ma fille. Nous retrouverons Aed et sa descendance une prochaine fois. N’oublie pas… dans quatre lunes… à la tombée de la nuit. »

La gamine ne protesta pas. Elle se leva lentement, avec des gestes patauds. A nouveau elle bâilla, à s’en décrocher la mâchoire.

« A bientôt, la Mère, » pensa-t-elle à souffler d’une voix endormie en tirant la porte.

*

Saint-Lazare, prison pour femmes.

Des années sans communication avec l’extérieur, sans moyen de leur faire savoir… elle commençait à penser que s’ils ne l’avaient pas encore libérée c’était qu’ils avaient abandonné. Quant à s’échapper seule, avec ses propres moyens, c’était tout bonnement impossible. Elle était étroitement surveillée, et le Rouquin ne permettrait pas qu’on la prenne. Elle avait cru comprendre qu’il avait été promu commissaire, et tremblait.

Combien de temps avant qu’elle ne parle ? Certes elle aimait rêver qu’elle parviendrait à tenir ses secrets jusqu’à ce qu’on la libère ou qu’elle meure, mais enfin si on ne la libérait pas bientôt, elle n’était pas certaine que la folie ne finirait pas par l’emporter.

Ses jours et ses nuits s’allongeaient lentement – comment les distinguer, quand on est si profond dans la pierre qu’on a pour seule lueur une lampe à pétrole qui s’éteint régulièrement, parce qu’on a oublié de l’entretenir ? Elle les passait prostrée dans un coin de sa cellule, dos à la pierre, toujours avec cette odeur d’humidité et de moisissure, et il lui semblait que son corps même par manque d’exercice pourrissait avec la pierre. Elle n’essayait plus de faire sa gymnastique, comme les premiers jours. Comme une bête sauvage qu’on avait arrachée de ses bois pour la jeter dans une cage, elle dépérissait.

Elle s’emmurait dans le silence. Des jours, des mois – elle ne comptait plus – sans parler. Elle avait oublié, peut-être, ce que c’était que le langage. Chaque jour on venait la chercher pour qu’un cogne puisse l’interroger, parfois un inspecteur qu’elle ne connaissait pas, parfois le Rouquin. Ils lui posaient les mêmes questions, et elle leur faisait les mêmes réponses. Parfois, elle ne répondait même pas. Alors ils la reconduisaient dans sa cellule, et elle retournait dans son coin de pénombre. Combien de temps, encore ?

Un jour l’inspecteur qui l’interrogeait lui lança un regard las, presque attendri par cette épave humaine qui était devant lui. Il soupira.

« Tu ne t’en sortiras jamais comme ça, citoyenne. »

Elle ne répondit pas, bien sûr. En fait, il était certain qu’elle n’avait rien entendu, cela faisait des jours qu’il suspectait qu’elle avait rompu tout contact avec le monde. Son regard flottait dans le vague, au-dessus de l’épaule de l’inspecteur. Il se demandait : A quoi pense-t-elle, enfermée dans son silence ? Et il se disait : Peut-être qu’elle ne pense pas. Peut-être qu’elle ne pense plus. Il pensait qu’elle avait dû être belle, un jour, et ça lui faisait mal au cœur de la voir mourir ainsi, s’éteindre doucement.

« Tu devrais parler, dit-il. Bientôt, on va te transférer à la Force. »

C’était inutile. Autant parler à une pierre.

« Là-bas, ça sera pire. »

Ce n’était pas qu’elle s’en moquait, seulement qu’elle n’était plus là.

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