LGC – 7 – Le Rubicond

C’était germinal 221. Cinq mois avaient passé depuis qu’Albion avait décidé d’initier Jean aux mystères de la Société. Jour après jour, leçon après leçon, Jean était devenu premier parmi les pognes. Quelques affaires bien menées, et bien mises en valeur par Albion, avaient attiré l’attention des Sociétaires, et ce jour-ci il allait faire sa première véritable preuve de foi.

Il traversait la passerelle de Passy, qui enjambe la Seine au niveau de l’extrémité nord de l’île aux Cygnes entre le quai de Grenelle et Passy, cette large passerelle piétonne en fer brassé surmontée d’un viaduc où passe le sidérophidien de la ligne des boulevards. Sur la gauche se dessinait dans la brume la silhouette imposante de la Geneviève de Bartholdi, au bout de l’île. Jean marchait parmi les colonnes de fer anthracé peintes de gris qui portaient le viaduc, en direction de Passy. Un homme allait à son côté. Celui-ci était un peu plus petit que lui, il avait le cheveu très noir et ras, une barbe et une moustache taillées court qui ne lui couvraient que le menton et le tour de la bouche, et le teint mat. Son visage était effilé, et ses petits yeux, très sombres et agités, lui donnaient un air inquiet, nerveux. L’air était encore frais, et un vent particulièrement vif soufflait sur la passerelle. Quelques passants passaient à leurs côtés, pressés, le visage rouge. Les deux hommes avançaient d’un pas énergique, le bas du visage protégé par le col de leurs manteaux sombres. Jean avait un long paquet attaché dans son dos, il gardait ses mains bien enfouies dans ses poches tandis que l’autre, qui les avait gantées, gesticulait en discourant d’une voix rapide et précise.

« La plupart des gens pensent que l’alchimie c’est faire des mélanges pour des explosifs, ou bien des poisons, des antidotes, etcetera. Comprends-moi bien, je ne suis pas en train de te dire que je ne sais pas faire tout ça, qu’on ne me le demande jamais, mais tout ça ce n’est que du… du commerce, expliquait-il avec un ton de mépris évident sur ce dernier mot, de l’épicerie. J’ai les appareils, tu comprends, et les compétences, alors, vu que ça paie, j’en profite, bon. Mais l’alchimie… l’alchimie, c’est bien plus que ça, c’est une science, wallah. »

Il ne cessait de s’agiter, sûrement autant pour se réchauffer que pour souligner l’importance de ses propos, et parlait avec un léger accent.

« J’ai étudié à l’Université, en fait, j’ai suivi les enseignements du Magistère. C’est bien important que tu le comprennes, que l’alchimie ce ne sont pas seulement des… des recettes de bonne femme, c’est beaucoup plus dangereux. »

Sur ce dernier mot il eut un petit sourire satisfait, comme s’il prenait plaisir à contempler le pouvoir de destruction dont il était le dépositaire. Ils arrivaient au bout de la passerelle et empruntèrent les escaliers qui permettent, depuis le port de Passy qui est au bout de la passerelle, de rejoindre la rue de l’Alboni qui monte vers la colline de Passy. Un sidérophidien passa au-dessus d’eux sur la passerelle, assourdissant, et des passants se précipitèrent pour tenter d’y monter. Ils les laissèrent passer puis reprirent leur ascension ; quand ils furent dans la rue de l’Alboni et que le grondement du sidérophidien s’était éloigné, l’homme grommela, d’un ton acide :

« Le jour où la Révolution viendra, je peux te dire que mes… petites expériences, oui, comme ils les appellent, eh bien… ah, oui ! on verra sa tête, ce jour-là !

– Alors tu crois vraiment qu’il y aura une révolution ?

– Bien sûr ! Ecoute, fit-il avec condescendance, tu n’es pas sociétaire encore, seulement une pogne, pas même initié ! tu ne devrais même pas être là… l’Es… bah ! je ne veux pas savoir quelles bottes tu lèches, gamin, enfin. J’avais demandé un singe… et puis, ça n’est même pas mon métier, cet affaire… je suis alchimiste, moi ! s’exclama-t-il soudain, l’air indigné. Mais depuis que Belladone… enfin ! l’Es dit qu’il te fait confiance. Bref… tu débarques, seulement. Tu as l’impression que le mouvement n’est qu’une blague, une histoire pour masquer les… les activités criminelles des Sociétés.

– Et alors ? se moqua Jean, que le discours tortueux de l’alchimiste avait irrité, il n’y a pas d’activités criminelles ?

– Bien sûr que si, il faut bien vivre… grommela l’autre. Mais ne t’inquiètes pas, ce n’est pas tout. Là, on y est. A tout à l’heure, et garde l’œil ouvert, d’accord ? »

Ils étaient arrivés sur la place Delessert. L’alchimiste regardait Jean avec un air un peu inquiet, comme incertain qu’une simple pogne soit suffisante pour le boulot. Jean tâcha de ne pas répondre à sa condescendance et partit de son côté, vers la rue de la Tour. Il passa deux boutiques à la devanture noire et aux enseignes inscrites en sinogrammes. Une épaisse fumée s’échappait de la seconde ; ça sentait le thé et le gingembre, parfois l’odeur lourde et apaisante du chandoo. Une table était mise au travers de la rue étroite, trois hommes y étaient assis qui jouaient aux dés. Tous trois portaient des longues chemises et des pantalons amples ; leurs crânes étaient rasés sauf la longue tresse qu’ils avaient à l’arrière du crâne et qui descendait jusqu’au bas de leur dos.

Bien sûr, Jean avait entendu dire que de nombreux Catans s’étaient installés à Passy, et qu’ils étaient désormais majoritaires dans le quartier, mais c’était autre chose de le voir de ses propres yeux. La dernière fois qu’il était venu – c’était, certes, plus de dix ans auparavant – Passy était encore ce quartier borgne, sale et plein d’odeurs de large et d’alcool, avec des chemins de terre et les masures habitées des débardeurs du port. Il y avait eu là quelques bouges à matelots, et puis des ateliers de textiles mécanisés dont les vapeurs plongeaient les rues dans une sorte de songe engourdi. Mais depuis quelques années de nombreux Catans s’étaient installés à Paris à cause d’une série de guerres qui avaient ravagé leur terre natale. Ils venaient par la Seine, certains s’arrêtaient au Havre mais beaucoup continuaient jusqu’au port de Passy, où des familles avaient commencé à s’organiser, d’abord ouvertement en associations d’entraide puis en tongs, des sociétés secrètes. Petit à petit, les tongs avaient évincé la pègre locale en prenant le contrôle des bouges et des ateliers, et Passy avait changé : les bouges étaient devenus des bordels, les masures des immeubles de brique, parfois même de pierre. En posant les yeux sur la rue pavée et sur les devantures resplendissantes des boutiques, Jean songea que décidément il n’y avait rien de tel que le crime organisé pour maintenir l’ordre – et en effet jamais Passy n’avait paru si paisible que depuis que les tongs avaient pris le contrôle de la Société des Deux-Apôtres, qui régnait sur Passy et Grenelle.

Arrivé à l’angle de l’impasse des Maillotins, qui tourne sur la droite puis, après un nouveau coude, encore à droite avant de finir en cul-de-sac, Jean s’arrêta devant un de ces immeubles nouveaux que les tongs avaient fait bâtir pour loger leurs compatriotes dans des chambres minuscules – en échange de loyers exorbitants. Jean poussa la lourde porte de fer et s’engagea dans un escalier dont les marches vermoulues grinçaient affreusement. Arrivé au deuxième étage il monta plus lentement, prudent. Au troisième étage il s’engagea dans un couloir faiblement éclairé, sortit – en silence – une clé de sa poche et la glissa dans la serrure. Le cliquetis, quand il tourna la clé, le fit grimacer. Il attendit un instant… silence. La porte, entrouverte… il entra à pas de loup, et regarda autour de lui… Personne, comme convenu. Le locataire avait été « convaincu » par la Société de ne pas rentrer chez lui ce soir. Le mur à sa gauche était percé d’une petite fenêtre qui donnait sur le fond de l’impasse des Maillotins. Une table était près de la fenêtre, avec une boîte de laiton verni, une longue aiguille de fer et une lampe à pétrole. Jean souffla enfin, posa son paquet sur la table à côté de la boîte de laiton, son manteau sur le matelas rongé aux mites, et tira de sa poche un cure-dent qu’il glissa entre ses lèvres. Dehors l’impasse était encore vide ; il tira l’unique chaise près de la fenêtre et s’y assit, ouvrit le paquet et en sortit les pièces d’un long fusil : là la lourde crosse de bois sombre, là le fin canon de fer… il l’assembla calmement, en jetant de temps à autre un coup d’œil dans la rue. Enfin il chargea l’arme et l’appuya sur le rebord de la fenêtre, sortit sa montre d’argent – il était près de six heures. De l’autre côté d’autres fenêtres, scènes de vies familiales ou solitaires, des cuisines et des chambres. Le quartier était calme, presque somnolent, apathique. Là un moineau se posa, on entendait à peine le sidérophidien ronronner quelques rues plus loin, une auto à l’occasion sur la rue de la Tour.

Le poids du fusil, dans sa main. L’attente.

Entre les branches des spectres avec leurs fusils brillants, en ligne vers l’inconnu. Le murmure des feuilles sous leurs bottes, et l’éclat des canons. Le visage fermé et les mains sales. Une autre colonne sur la droite, comme un serpent silencieux, des bottes noires et des yeux écarquillés. Et les arbres et leurs branches, noyées de brouillard. L’odeur de la noisette, le matin frais.

Chante l’oiseau, chante.

Le vent qui porte l’odeur douce du feu, le serpent qui s’enroule autour des troncs – bien étranges fruits au noisetier et au chêne, immobiles dans la brise. L’ombre du destin au détour d’un sentier. Rubans de brume argentée, qui flottent entre les troncs. Leurs mains noires, crispées, dans la clairière un feu qui crépite.

Et le chant de l’oiseau.

Le jour jeune entre les feuilles verse un peu de sa clarté. Esprits dans les arbres, fer entre les griffes. Les branches ploient sous eux comme s’ils étaient trop mûrs. Près du feu le babil d’un enfant qui s’éveille, le chant de sa mère. Des corps étendus – déjà.

Chante l’oiseau, le feu danse dans l’aube.

Le feu qui descend sur eux et fait fuir l’oiseau, déchire la terre. La forêt qui s’ouvre, et la clairière écarlate. La clairière écarlate et les corps en étoile au milieu des cris qui s’éteignent.

Fuis, l’oiseau, vole, la nuit fut blanche mais l’aube est rouge.

Dans la rue, des pas résonnèrent enfin. Deux hommes apparurent – des Catans, avec leurs chemises bleues et leurs pantalons amples, leurs longues nattes noires. Ils avancèrent jusqu’au fond de l’impasse. Ils discutaient avec animation, mais leurs voix étouffées ne lui parvenaient pas. Il ne les quittait pas des yeux, ni du canon – pour lui c’était la même chose. L’un d’eux, plus grand et plus large avec un visage assez rond, semblait plus agité que son compère, un petit homme sec dont la barbiche tressée était déjà grise. Celui-ci tentait visiblement d’apaiser le premier, qui frappa à plusieurs reprises du poing dans la paume de sa main gauche. Quelques minutes ainsi, une fleur pourpre s’épanouit à l’horizon et son cœur qui battait, il sentait son sang pulser jusqu’au bout de ses doigts. Des pas, réguliers, sonnèrent sur le pavé et résonnèrent dans l’impasse, suivis du manteau noir et de la barbe de l’alchimiste. Albion lui avait dit qu’on l’appelait Bilal, mais Jean en savait désormais assez sur l’Apôtre Second pour se douter que ce n’était pas son nom de naissance. Les Catans se turent et se tournèrent vers l’alchimiste.

Son souffle, lent, son cœur qui accélère.

Bilal et les Catans se saluèrent cérémonieusement, engoncés dans leur méfiance comme dans des vêtements trop étroits. Ils s’assirent enfin et commencèrent à discuter à voix basse. Temps mort, Jean se souvint des soirées à guetter, des angoisses et de l’excitation. Il relâcha son fusil un instant, son regard s’échappa du côté de la porte laissée ouverte. Inspiration. Expiration.

Un cri retentit en contrebas – arme à l’épaule, à la fenêtre… le plus large des deux Catans gesticulait et braillait dans sa langue étrange. Son compère tentait de l’apaiser, semblait le sermonner – Bilal était silencieux. Le couteau jaillit, long et brillant, devant son visage surpris, il se jette en arrière… Dans la lunette on peut voir les traits déchirés par la colère, l’arme brillante, les bras musclés. A nouveau la respiration ralentit pour apaiser les battements du cœur. Deux pas vers Bilal, l’arme menaçante brandie, l’autre derrière qui se lève pour tenter de l’arrêter…

« Bang ! »

Coup de feu, cri de douleur, qui réveille le quartier en sursaut. Corps tordu sur le pavé, les mains crispées sur une jambe ensanglantée. Prudent, Jean dirige son arme vers l’autre Catan, qui s’est mis à parler très rapidement à Bilal. Celui-ci hoche de la tête, souffle quelques mots et s’éloigne. Le sang coule entre les pavés et en dessine l’inégal quadrillage. Bilal disparaît au coin de l’impasse et Jean démonte son arme en vitesse, la remballe, attrape son manteau, disparaît.

*

Deux hommes dans une pièce obscure, et la fumée jusqu’au plafond.

« Ainsi, dit l’Es en tapant la cendre de sa cigarette, Zhi Long confirme ce que nous supposions sur la demeure de notre frangine ?

– Gy, fit l’ombre devant lui. Il confirme aussi qu’elle devrait être trimbalée à Lorcefé le jorne que nous pensions.

– Dois-je donc faire comme nous avions jasé ?

– Gy. Mais prends garde à qui saura, frangin. Pas de fuite, pas d’erreur. »

La voix était froide, et même la marie-jeanne ne l’avait pas détendue.

« Bien sûr. »

L’ombre inclina le chef, comme pour donner congé à l’Es, mais celui-ci ne bougea de son fauteuil.

« Il reste la question du Surin, fit-il après un silence.

– Nous récupèrerons bientôt notre Surin, frangin, répondit l’ombre, sèche. Si personne ne jase, il n’y a pas de raison que le coup fouaille. En attendant, tu continueras à remplir ses fonctions.

– Allons, tu sais bien que nous ne pouvons en être tout à fait sûrs. Et puis je ne peux pas m’occuper de tout, tu saisis ? fit-t-il, comme agacé, et l’ombre releva la tête. Et voilà, ajouta encore l’Es, quand bien-même on libèrerait la frangine sans encombre… qui te dit qu’elle pourra se remettre au boulot aussitôt ? Ça va faire trois berges qu’elle est en maladie. Trois ! »

L’ombre ne répondait pas.

« Il nous faut un autre Surin, et vite, t’entraves ?

– Et qui ? fit l’ombre, brusque. Je ne connais pas bien nos Singes, c’est Belladone qui les a choisis. Quatre-pognes n’a personne à recommander… non, en fin de compte, il n’y a pas d’initié à qui je fasse suffisamment confiance.

– Il y a Jean, dont je t’ai déjà jasé.

– Un profane ! éclata l’ombre. Il ne sait rien de la Société, et la Société ne sait rien de lui. Non, c’est trop tôt, beaucoup trop tôt pour en faire un Sociétaire. Trop risqué.

– Mézigue, je le connais. Mézigue, je lui fais confiance, martela l’Es. S’il n’est pas connu dans le Milieu, tant mieux ! Le Rouquin n’en aura que plus de mal à le trouver. »

L’ombre grogna, se redressa dans son fauteuil.

« On l’initiera bientôt… pour la suite, on verra s’il fait ses preuves. »

*

Un foulard de soie bleu pétrole moussait au col de son veston – c’était un de ces cols droits asymétriques qui sont plus hauts sur la droite que sur la gauche et qu’on commençait seulement à faire à l’époque. Le veston, comme le pantalon, était de laine sergée à la merçaise, de couleur bis. Dessous il avait une chemise de coton, blanche. Il était rasé de près : ça lui faisait cinq ans de moins. Ses cheveux noirs, taillés et peignés en arrière, laissaient apparaître son visage anguleux et lui donnaient un air à la fois distingué et féroce.

C’était un début d’après-midi ensoleillé, et Jean était assis à la terrasse de la boutique à tout faire, au coin de la rue Vallès et du cours Dombrowski. Le soleil tombait avec douceur sur les tables de fer forgé, et ses longs doigts propres dansaient distraitement sur la tasse devant lui. Il en sortait une légère volute de fumée qui serpentait vers son visage, et ses yeux sombres regardaient à travers, droit dans le liquide noir. Il souffla sur son cahouah et but une petite gorgée, avec une grimace de plaisir.

La fille de boutique était à la table voisine, dans une robe verte ; elle lisait La Parole. Jean la regardait à la dérobée. Il aimait son air sérieux et concentré, la façon dont elle fronçait les sourcils et passait la pointe de sa langue sur sa lèvre supérieure, rapidement. Il regardait ses doigts, aussi, fins et longs, délicats. Elle avait toujours ses boucles d’oreille en cordiérite ; c’étaient ses seuls bijoux. Dans le soleil ses cheveux étaient presque blonds.

« Jean ? »

Il se tourna vivement vers la gauche, surpris.

« Ah, j’ai failli ne pas te reconnaître !

– Ravachol !

– Non merci, Fulgence me suffit maintenant. Te voilà mis comme un prince, ma parole ! La vie doit être belle !

– On ne se plaint pas, » sourit Jean, et il se leva pour embrasser son ami.

Celui-ci, cependant, avait un bras en écharpe.

« Rien de grave, j’espère ? demanda Jean.

– Le bras, non, répondit Fulgence, l’air sombre. La jambe, par contre… si on s’asseyait, tu veux bien ? »

Jean tira une chaise pour son imposant ami, qui y claudiqua et s’assit avec une grimace sous sa moustache toujours impeccable.

« Salut Fulgence, tu prendras quelque chose ? demanda la fille de boutique.

– Un cahouah, merci, tu seras gentille.

– Alors tu es un habitué ? demanda Jean quand elle eut disparu à l’intérieur de la boutique.

– Ouais… c’est un copain du front qui m’a demandé de passer, de temps à autres… c’est sa fiancée, alors… et puis, j’aime assez l’ambiance. Tu n’imagines pas les rigolos qui viennent ici. Alors je viens, toutes les décades. Parfois plusieurs fois. J’écris mes articles…

– Tes articles ! s’exclama Jean, tâchant de cacher la déception qui l’avait saisi quand il avait appris que la jeune femme était fiancée. La dernière fois que je t’ai vu, tu ne portais pas exactement les livres et journaux dans ton cœur !

– C’est vrai. C’était avant. »

Le géant pinça ses lèvres en une moue que Jean ne lui connaissait pas. Il resta muet un instant, soupira, et reprit.

« J’étais con, Jeannot ! Je croyais que les livres étaient dangereux, parce qu’on pouvait les perdre, qu’on pouvait être en privé et alors tout ce qu’on avait investi en eux était perdu. Mais tout peut se perdre ! Là-bas… au front… on perd un bras plus aisément qu’un livre. Enfin… je suis journaliste, maintenant. Ils cherchaient un gars qui revenait du front pour tenir une chronique, toutes les décades. Ça ne paie pas grand-chose, mais enfin avec ma pension, ça me suffit. »

Il sourit, et Jean pensa qu’il n’avait pas l’air trop malheureux, en fin de compte.

« Mais parlons de toi, gredin !

– Gredin ? fit Jean, soudain gêné.

– Eh, dis-moi comment un type comme toi peut se payer un costume comaque, sinon en le sifflant à un autre ? »

Fulgence éclata de rire, et prit la tasse de cahouah que la jeune fille venait de lui apporter. Elle retourna à son journal. Jean se força à rire. En vérité, il était ennuyé – c’était la première fois qu’il croisait quelqu’un de son ancienne vie, depuis qu’il travaillait pour la Société.

« Tu sais, j’ai eu de la chance.

– Tu t’es enfin décidé à pondre un bouquin ? fit Fulgence, l’air agréablement surpris.

– Exactement ! fit Jean, étonné de sa chance. Oui, quelques nouvelles…

– Crédieu, je lirais bien ça !

– Elles sont encore sous la presse, dit rapidement Jean. Je me suis payé le costume avec une avance de l’imprimeur.

– Eh bien, il doit être confiant ! Enfin, il a raison. Ces temps-ci, les gens ont besoin de divertissement, pas vrai ? »

Jean sourit, et finit son cahouah. Il commençait à se sentir mal à l’aise.

« Ecoute, Fulgence, fit-il en se levant, je dois y aller. Mais il faut absolument qu’on s’en jette un pour bavarder, un peu. Demain, Balthazar… dix-sept heures ?

– Entendu, » répondit Fulgence, pris de court.

Jean le salua d’un signe de la tête et mit son chapeau gris, assorti à son costume. Il était certain de ne pas se rendre chez Balthazar le lendemain.

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