LGC – 6 – Du coq à l’âne

Des truands.
Des voleurs.
Des escrocs.

Voilà donc ses collègues, ses employeurs ?

Et lui, qu’était-il donc, sinon leur associé… leur pair ?

La rue Vallès paraissait bien triste à Jean, avec ses immeubles bas sur la gauche, et son mur de soutènement gris à droite, couronné de platanes moroses. C’était vendémiaire, le mois des vents vifs et froids, qui venaient dans son dos et lui glaçaient le cou, les oreilles, et le reste. Vendémiaire. Cela faisait plus de six mois qu’il était en Société. Six mois de magouilles, d’arnaques, de petits trafics, à la lisière d’un monde bien plus obscur et terrible.

Sur sa droite le mur de soutènement fit un angle ; une statue se dressait dans le renfoncement. Il s’avança et, sans lire l’inscription sur le socle, reconnut immédiatement le grand nez droit et le front large de Pierre François Lacenaire, héros de l’expédition de Morée. Il soupira et continua sa descente. Un bandit, il n’était qu’un bandit. Etait-ce ainsi qu’il allait se racheter ?

A l’angle de la rue Vallès et du cours Dombrowski se tenait une étrange petite boutique. A première vue cela semblait être une buvette, avec deux tables et quelques chaises en terrasse. C’était sans compter la multitude de pancartes qui en couvraient la vitrine. L’une lisait « Montres et bijoux », une autre « Vêtements et tissus ». Au-dessus, un autre signe indiquait « Votre or contre du liquide », et à sa droite « Teinturerie ». Plus loin, de l’autre côté de la porte, c’était « Livres et objets anciens », au-dessous « Coiffeur-barbier » et à droite « Thés et cahouahs ». Il y avait ainsi des dizaines de panneaux semblables. Au-dessus de la porte une enseigne, plus grande que les autres, et plus ancienne, disait « La boutique à tout faire ».

Intrigué, Jean poussa la porte. Une petite cloche de cuivre tinta dans la grande pièce obscure, quadrillée de rayonnages en désordre. Le peu de jour qui filtrait entre les pancartes accrochés à la vitrine semblait se perdre dans la poussière. Jean regarda autour de lui, mais ne vit personne. Il y avait, devant lui, un bureau qui devait être le guichet, mais personne n’y était assis. Dessus traînait une machine à cahouah et une boîte étiquetée : « Marie-jeanne – Rif ».

« Holà, quelqu’un ? » fit Jean, mais personne ne répondit.

Curieux, il s’engagea entre deux rayonnages couverts de livres de seconde main. Alors qu’il progressait, un cliquetis rapide et désordonné se fit entendre. Au fond de l’allée, il trouva des dizaines de vieilles montres oignons, entassées sur un drap rouge. Il y en avait des grosses et des petites, en cuivre, en argent, et même quelques-unes qui semblaient être en or. Certaines marchaient encore, d’autres non, d’autres mal. Il sourit, charmé par la cacophonie discrète de leurs tic-tacs, et se tourna de nouveau vers les livres. Prenant, pour lui-même, un air désinvolte qu’il n’avait jamais en public, il avança tranquillement jusqu’au rayon des sciences naturelles fondamentales. La plupart des livres semblaient être là depuis longtemps, couverts d’ombre et de poussière. Il en prit un au hasard, et lut son titre et sous-titre : Fourches et Réalités – Une revue complète et méthodique des théories des mondes multiples, de l’Antiquité à nos jours. Il l’ouvrit au hasard au niveau du chapitre 4 – « Fakhr al-Din al-Razi et le Seigneur des Mondes ».

« Je peux t’aider ? »

Jean releva brusquement la tête. Une jeune femme était devant lui et le regardait avec sérieux. Gêné comme s’il avait été surpris à faire quelque chose d’extrêmement embarrassant, Jean remis hâtivement le livre en place. Plus tard, il songea que la jeune femme avait dû croire qu’il avait eu l’intention de le voler.

« Non, merci. »

La jeune femme sourit. Elle devait avoir son âge, peut-être un an ou deux de plus. Elle était assez grande, avec des cheveux coupés au carré d’un châtain très clair. Elle portait une simple robe d’un bleu pervenche et des boucles d’oreilles de cordiérite qui rappelaient la couleur de ses yeux.

« Au revoir, » lâcha Jean, et il quitta la boutique.

*

Quelques jours plus tard – ce devait être brumaire – Jean reçut une visite d’Albion. Au cours de ces longs mois qui suivirent l’entrée de Jean en société, Albion était devenu un soutien et un ami… un ami qui aimait les surprises et le secret, et qui avait pris l’habitude de débarquer à l’improviste dans le nouvel appartement que Jean louait sur la rue Saint-Just.

Ce jour-là, comme beaucoup d’autres depuis six mois, Jean était d’humeur mauvaise. Il broyait du noir et écossait des pois quand on frappa à la porte. Comme il n’attendait personne, il sut que c’était Albion avant même d’ouvrir la porte.

« Tu fais à biffer ? fit tout de suite le blondin en jetant un coup d’œil sur la table. Il avait l’air déçu, comme arrêté dans un élan.
– Si tu prévenais, aussi, grogna Jean.
– Tu sais ce que c’est, fit Albion en entrant dans l’appartement. On n’a pas un moment à soi… »

Il accrocha son manteau près de la porte et se mit à marcher de long en large dans le petit appartement. Depuis qu’il avait quitté l’usine – quelques décades seulement après Jean – Albion arborait d’épais favoris qui encadraient son visage et lui faisaient la gueule d’un lion. Veste repassée, chemise lavande, le reste n’avait pas changé. Il parlait, comme toujours, en gesticulant, d’une voix agitée, compulsive.

« Ou plutôt si, voilà, mais ça nous tombe toujours sur le naseau au mauvais moment, tu piges ? Enfin on en profite, voilà, on passe voir les copains. Diable, j’ai une de ces dalles ! fit-il soudain, passant du coq à l’âne. Il fait beau… allez ! on descend sur le boulevard, je t’invite. »

Et il était retourné à son manteau, qu’il avait déjà renfilé quand Jean lui fit remarquer qu’il avait presque fini de se préparer à dîner.

« Bien, bien, puisque tu insistes… »

Et il reposait son manteau, et parlait à nouveau d’autre chose, d’un membre du Comité de Salut Public qui était cocu, ou bien d’une nouvelle pièce de théâtre, ou d’un assassinat. Rien n’arrivait à Paris, semblait-il, sans qu’il le sache. Et il parlait, et marchait de son pas énergique.

« Si tu veux rester, fit Jean d’une voix terne en poussant un tas de gousses vers son ami, il faut le mériter. »

L’autre hocha la tête et, sans interrompre sa logorrhée, s’assit face à Jean.

« Tu sais que la guerre tourne mal ? Sauf en Ivernie. Mais en Normandie, ha ! allez, c’est une autre affaire, voilà. Paraît que l’Aragon a vendu des armes à la Mercie, tu piges ? Enfin… Ça n’empêche pas le très estimable citoyen Manville de fréquenter nos filles… »

Albion parlait beaucoup et écossait peu, d’ailleurs il le faisait avec tant d’agitation et d’énergie que les pois roulaient dans tous les sens. Il rit.

« Quand j’étais gosse, je jouais aux billes avec des pois crus… t’as jamais fait ça ?
– Quand j’étais gosse, je jouais pas avec la bouffe, répliqua sombrement Jean.
– Ce que t’es de sale humeur, toi, ces jours-ci… Enfin… allez… je sais bien… »

Il sembla hésiter un peu, gêné, et prit un air plus sérieux.

« Je sais ce que je t’ai promis. Le mouvement… le chambardement, voilà. Pourtant tu as dû t’en rendre compte, les Sociétés, c’est autre chose. »

Jean haussa les épaules sans lever les yeux de ses pois.

« C’est un peu plus compliqué, tu t’en doutes, reprit Albion. Mais il est temps que je commence à… t’éduquer. Tu n’es que pogne de la Société de l’Apôtre Second, et tu ne devrais pas en savoir tellement plus que ce que tu sais à présent… mais cela te sera utile.

« En théorie, c’est vrai, le mouvement ce sont les Sociétés, les Apôtres, voilà… apôtre ça veut dire doigt, dans notre argot, t’entraves ? Voilà, il y a quatre Sociétés qui se partagent Paris : l’Apôtre Premier, Second, Tierce, et la Société des Deux Apôtres.

« Ce qu’il faut que tu piges, maintenant, c’est comment marche la nôtre, la Société de l’Apôtre Second. C’est important, pigé ? Alors… au sommet, il y a Linspré, et les sociétaires. Je ne peux pas te dire les noms, tu n’es qu’un profane, encore. Moi, je suis Sociétaire… Sous-dabe, tu piges ? Le conseiller du patron, voilà. Il y en a d’autres. Ils se déplanqueront à toi s’ils le souhaitent – peu de chances tant que tu n’as pas été initié. Parmi eux il y en a un qui est Surin… enfin… en ce moment, c’est moi qui m’en occupe, t’entraves ? Bon, le Surin, c’est le couteau, il s’occupe de la, mmh… sûreté. Dessous-lui il y a les Singes, qui sont initiés, qui commandent aux pognes, comme toi, des profanes. Donc… indirectement… tu dépends de moi. Pour l’instant. Tu piges ? »

Jean hocha de la tête, tentant à la fois de retenir tout ce que son ami lui expliquait et de comprendre à quoi celui-ci voulait en venir.

« Il y a un autre Sociétaire, le Tireur-dabe, le chef voleur. Ses initiés, ce sont les chevaliers de la gueuserie, qui escroquent et arnaquent et parfois font les cambriolages et en dessous d’eux il y a les tire-laines qui sont profanes, voilà, tu saisis ? Bon. Il y a le Passe-muraille, qui s’occupe de la contrebande et qui commande aux passeurs, et l’Alchimiste qui commande aux commerçants, ce sont tous des initiés qui travaillent ensemble pour faire passer et écouler de la came illégale – alcool, armes, drogues… avec la guerre on commence à mettre de la becquetance de côté, pigé ?

« Il y en a d’autres, voilà, d’autres sociétaires. Chacun avec sa fonction, parfois ses sous-fifres, initiés ou profanes… la règle est que les profanes connaissent les initiés, et les initiés les sociétaires – seuls les sociétaires connaissent Linspré, vraiment… et encore, ils n’en savent pas trop, t’entraves ?
– Linspré… commença Jean.
– Linspré ! l’interrompit Albion en frappant du poing. C’est Linspré qui compte ! Comprend-moi, frangin. Moi, les trafics, la cambriole, la contrebande, les filles… allez ! tu sais ce que j’en pense. Seulement ça rentre du pognon. Du pognon, des armes, des vivres – bref, tout ce qu’il faut pour une révolution qui tienne la route, t’entraves ? Voilà. Maintenant… Linspré c’est autre chose. Je te l’ai dit, il y a quatre Sociétés. L’Apôtre Second, ça pourrait être une Société comme les trois autres – s’il n’y avait pas Linspré. Pour une révolution, il faut un meneur, Jean, martela Albion en fixant son ami dans les yeux. Et Linspré est un meneur. »

Jean opina du chef, pour montrer qu’il comprenait.

« Ce… Linspré… pourquoi est-ce qu’on l’appelle comme ça ? »
– Linspré, c’est le prince.
– Le prince des voleurs ? »

Albion éclata de rire, et se releva. Il était plus agité encore qu’à son habitude, comme possédé par une idée, par une fièvre.

« Si tu veux, gy. On l’appelle le prince à cause de son père, le grand Aure, le mec des mecs. C’est son fils, alors voilà, on l’appelle Linspré. »

Jean fronça les sourcils. Il avait appris que grand Aure ou mec des mecs étaient des mots pour Dieu, mais n’avait jamais entendu parler de personne qui portait ce surnom. Il ouvrit la bouche pour interroger Albion, mais celui-ci le devança.

« Le Grand Aure ? fit-il avec un sourire amusé. Un sacré zig, c’est certain. C’était dans les années cent-nonante. Je ne l’ai pas connu, mézigue, mais j’en sais assez. »

Il y eut un silence, étrange, et puis Albion continua, la voix plus basse.

« Il avait réussi à unifier toutes les pègres de Paname, on les appelait les tribus, à l’époque. En ce temps-là, dire Paname, la Mère, ou bien dire la Pogne, c’était la même chose, tu saisis ? La Pogne, c’est la main, c’était le nom de son organisation, voilà. C’était avant que le mouvement existe vraiment, mais c’est de là que tout est parti, t’entraves ? Ça a dû durer une petite dizaine de berges, et puis il est cané, voilà. On ne sait pas trop ce qui s’est passé. Alors, les apôtres de la Pogne se sont séparés, tu vois ? »
– Et Linspré ? »

Albion eut un sourire mystérieux, puis sembla soudain se perdre dans la contemplation d’un pois. Jean eut une moue agacée, mais il connaissait son ami et ne voulait pas lui donner la satisfaction de rentrer dans son jeu. Après quelques minutes de silence, Albion se résigna enfin à reprendre son récit.

« Personne n’avait entendu parler de Linspré avant la mort du Grand Aure, voilà. Trois jours après sa mort, un homme portant un masque d’épines s’est introduit dans la planque où les lieutenants du défunt étaient réunis pour discuter de sa succession. Personne ne sait comment il connaissait cette planque, voilà, et encore moins comment il avait pu s’y introduire sans se faire surprendre ; et quand cet homme affirma qu’il était le fils du Grand Aure, il n’y a eu personne pour le contredire, tu piges ?

« Quand il prétendit à sa succession, en revanche, les lieutenants ont refusé en bloc, et c’est dans les semaines qui suivirent que les quatre Sociétés se sont séparées, t’entraves ? Linspré a réussi à s’imposer comme patron de l’Apôtre Second en s’alliant avec les familles gaelles de Montmartoche, voilà, mais il n’a jamais pu réunir la Pogne. L’Apôtre Premier, surtout, est en bisbille terrible avec Linspré… enfin, les marlous de Belleville et de la Bastoche sont plutôt un ramassis de bandes de voyons qu’une véritable Société, t’entraves ? N’empêche, ils défendent foutrement leur territoire. »

*

Les dernières lueurs du jour filtraient par les petites fenêtres poussiéreuses qui perçaient le mur, à leur droite. Des appliques de cuivre répandaient la lueur diffuse du gaz, à sa droite la fumée des cigarettes des deux collègues accoudés au zinc avec Jean tournait autour d’eux vers le plafond obscur.

Il y avait le Moine, d’abord, qui avait été curé en Ivernie avant de jeter le froc aux orties et de venir à Paris. C’était un homme discret, de taille moyenne, le cheveu brun. Souvent, il prenait ses manières douces d’ecclésiastique pour convaincre un client ou tromper un garde – il était commerçant pour la Société, ce qui signifiait qu’il revendait tout ce que la Société pouvait se procurer d’illégal : alcool frelaté, marie-jeanne de contrebande, armes, ou bien du seumm, ce composé d’héroïne particulièrement violent élaboré par des alchimistes alaouites qui était alors très en vogue à Paris et dans le reste de l’Europe.

De l’autre côté, près des fenêtres embuées, il y avait le Héron. Le Héron, comme Jean, était pogne – homme à tout faire, homme de main. Le Héron, c’était une histoire à lui tout seul… « Y’a des tarés dans le Milieu comme partout, avait dit Albion quand Jean lui en avait parlé – forcément les nôtres sont plus dangereux que ceux des Postes. » Le Héron était très grand, mais très mince, presque maigre… pourtant ce n’était pas à sa physionomie qu’il devait son surnom, mais plutôt à une sorte de tic, ou de réflexe, qu’il avait, de se tenir systématiquement sur un pied seulement, l’autre étant généralement calé contre sa cheville. Le Héron aurait été un bon compagnon, s’il n’avait eu, aux yeux de Jean, deux importantes tares. D’une part, le Héron pouvait se montrer très grossier, voire franchement lourdingue… c’était, malheureusement, un trait de caractère très répandu parmi les pognes de la société. D’autre part, et c’était là ce qui le rendait très inquiétant, il avait une étrange affection pour son couteau. Il ne le quittait jamais. Il l’exhibait souvent, pour jouer avec ou simplement pour l’admirer avec une sorte de vénération malsaine. Il avait même un nom pour lui… et il lui parlait. Souvent. Il y tenait plus qu’à sa vie. On ne savait pas s’il était fou, ou si c’était le résultat de son habitude de chasser le dragon – ce qui revenait en tous les cas à la même chose, puisque le seumm, bien plus violent que ce qu’inhalent de nos jours les chasseurs de dragon, a notamment dû sa perte de popularité aux accès de schizophrénie qu’il pouvait engendrer.

C’était soir de décade et la salle était vide, sinon eux et Pierrot, qui savait se faire oublier. « On l’appelle Pierrot parce qu’il garde la lourde, » avait expliqué Albion. Assis sur son tabouret au fond de la salle, il avait une casquette sur le crâne et ses grosses mains sur les genoux. Il n’était pas bien grand, trapu, avec un cou épais et une mâchoire proéminente ; avec ça un crâne chauve et une barbe courte, mal entretenue, grisonnante. Des rides allongeaient ses yeux, plissaient son front et ses joues.

Un gramophone jouait un air de jasi assez gai. Le garçon de zinc lisait le journal derrière le comptoir. Jean et ses collègues revenaient d’une vente, à la Goutte d’Or. Rien de bien compliqué – le Moine avait écoulé de la marchandise pendant que les deux pognes faisaient le guet aux coins de la rue ; puis ils étaient tous trois passés déposer les recettes dans une cache. Leur service fini, ils avaient décidé d’aller prendre un verre aux Martyrs. Jean avait longtemps évité la brasserie des Martyrs… les Martyrs étaient le repère de ses gredins de collègues, le cœur de l’Apôtre Second, l’épicentre du crime. L’idée de s’y rendre correspondait à accepter complètement sa place dans le Milieu. C’était pour cette raison que Jean ne venait aux Martyrs ce jour-là que pour la seconde fois… mais il ne pouvait s’empêcher d’en apprécier l’ambiance confinée et familière. Les chaises et tables étaient en bois et peintes de noir, les murs étaient noirs aussi – on avait peint une esquisse de saint Denis décapité portant sa tête, en fine lignes grises sur le mur à sa droite. L’œuvre intriguait beaucoup Jean, et éveillait chez lui des impressions diffuses de mysticisme et de dégoût qu’il ne parvenait à démêler.

La porte s’ouvrit et Pierrot leva les yeux. Une femme entra – longue chevelure rousse qui dégringolait le long de son dos jusqu’à sa taille, le visage rond, les lèvres charnues, sensuelles et teintes de rouge. Elle portait une courte jupe noire qui révélait des cuisses satinées, et une chemise blanche au col légèrement échancré qui laissait deviner, plus qu’elle ne dévoilait, une poitrine opulente.

« En retard, Sinead, » grogna le garçon de zinc en posant son journal.

Elle haussa les épaules et le rejoignit derrière le zinc – quand elle passa près de lui Jean sentit son parfum entêtant. Chacun de ses mouvements, de sa démarche à la façon qu’elle avait de repousser les cheveux qui tombaient devant ses yeux, charmaient l’œil et éveillaient le bas-ventre. Le garçon de zinc ôta son tablier, et Sinead se servit un verre d’une liqueur rouge sombre.

« Salut, les garçons. Les affaires sont bonnes ?
– Plutôt, répondit le Moine. Avec la guerre, les gens ont besoin de rêver… encore plus que d’habitude.
– C’est ça, railla le Héron de sa voix méprisante, c’est ça que tu vends, le Moine. Du rêve. »

Sinead éclata d’un rire clair. Le garçon de zinc avait mis sa veste et repassa de l’autre côté du zinc. Il jeta un coup d’œil au verre que s’était servi Sinead.

« N’oublie pas, Sinead, t’es là pour servir, pas consommer…
– Ça va, maugréa-t-elle, j’accompagne les clients. Allez, file. »

L’autre fit une grimace et sortit de la brasserie.

« Parlant de clients, fit le Moine en se penchant vers Sinead, mets-nous trois pintes, ma fille, veux-tu ? »

Elle sourit, et Jean crut voir le Moine trembler. Dès qu’elle se fut éloignée vers les tireuses à bière, celui-ci souffla :

« Sacré morceau, la Sinead. Je me la ferais bien.
– Toi, au moins, on sait pourquoi t’as défroqué, se moqua le Héron qui jouait à faire tourner son couteau sur le zinc
– Il n’y a que les voies du Seigneur qui soient impénétrables, mon fils, » fit le Moine en levant les bras au ciel, la mine faussement pieuse.

Le Héron s’esclaffa. Jean réprima une moue écœurée, et cacha son visage dans sa bière. D’ailleurs, ses collègues l’avaient oublié et bavardaient avec excitation avec Sinead. Les deux hommes n’avaient plus d’yeux que pour la fille de zinc – même le Héron avait rangé son cher couteau – et leurs regards appuyés à sa poitrine ne prétendaient pas même être discrets. Mais celle-ci ne semblait pas s’en formaliser, en fait elle paraissait parfaitement à l’aise et stimulée par l’attention qu’on lui portait.

« A quelle heure est-ce que tu finis, ma fille ? demandait le Moine.
– Vingt heures.
– Il y a un nouveau caf’ conç qui a ouvert sur le boulevard… le Drac. On pensait y faire un tour avec frère Héron, ça te dirait de venir avec après ton service ? »

Elle fit la moue, indécise, et ne répondit pas. Jean crut la voir lui jeter un coup d’œil, mais ce devait être le fruit de son imagination. Il finit sa bière d’un trait.

« Une autre pinte, le nouveau ? demanda la fille de zinc avec un sourire – Jean croisa son regard, cette fois, et il eut un frisson.
– Euh, oui, » balbutia-t-il.

D’un coup, comme une vague, le visage de la jeune femme lui en avait rappelé un autre et, avec, le sang et l’odeur âcre de la fumée.

 

Ivernie… La guerre.

Sa crinière de cuivre pour horizon, et puis les blés blonds. Çà et là les nuages de fumées qui flottent, bas, comme d’immenses cuirassés sur la mer dorée. Les cris comme un ouragan, et elle qui avance avec ses frères – elle a le signe de la mort peint sur sa poitrine dénudée. La lame qu’elle brandit ; rappel du fusil qui pèse dans les mains. La terre qui tremble comme pour protester – qui l’écoutera ?

Sa crinière de cuivre et ses membres souples, qui serpentent entre les blés. La fureur sur son visage et l’épée au-dessus de son front. La chaleur de l’incendie, étouffante, qui dévore l’air. Mains noires chargées de fer, la mort entre les doigts. La terre sur les genoux, la terre sur le visage, et leurs yeux chargés de haine. Le fusil froid contre la joue.

Le tonnerre des sabots et les cris déchirants, cris de fureur et le feu qui prend le ciel. Le fer qui brille sous le soleil et l’été qui leur brûle la peau, l’épée et les vapeurs de l’incendie, la cendre dans le vent qui fait tousser, les yeux rougis, rougis de haine et de chaleur, de haine et de poussière.

Marche, guerre, marche vers l’horizon jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

Qu’il ne reste plus rien.

 

« Linspré ? souffla le Moine en se tournant vers Sinead. Je l’ai déjà vu deux fois, moi ! Un sacré type, hein. »

Le nom ramena Jean à la réalité. Il lança un regard circulaire dans la salle pour vérifier que personne ne les écoutait – ils étaient seuls. Pourtant Jean avait la gorge sèche, les épaules contractées, les mains crispées et moites ; il était mal à l’aise et l’insouciance de ses compagnons ne le rassurait pas. Il se rassurait en se disant qu’ils connaissaient mieux les risques que lui, et qu’il devait leur faire confiance.

« Ah ça, renchérit le Héron, les cognes peuvent toujours courir, ils ne l’attraperont pas de sitôt.
– Alors les frangins, encore à baver les mérites du messie ? »

Les trois hommes sursautèrent à ces mots qui avaient jailli de derrière eux, et Sinead éclata de rire. Le Moine fut le premier à reprendre ses esprits.

« Dedieu, l’Es, je ne t’ai pas entendu venir !
– Voyons, le Moine, ne jure pas. »

C’était Albion. Jean soupira, soulagé. Il n’était pas encore habitué à entendre les sociétaires et employés de la Société appeler Albion l’Es. L’Es, ça voulait dire l’escroc. « C’est parce que c’est un roublard, un malin, » lui avait-on vite expliqué. L’escroc. Quelque part ça lui allait aussi bien qu’Albion, avec son air rusé et sa grande gueule, ses alias pleins les poches. Ses favoris, qui lui moutonnaient jusqu’à la mâchoire et brillaient sous la lueur trouble du gaz, lui donnaient dix ans de plus. Jean aurait été incapable de deviner son âge… il l’avait toujours imaginé à peine plus vieux que lui, peut-être une bonne vingtaine. Maintenant il pensait qu’il avait peut-être trente ans, quarante… comment savoir ? Albion semblait être un mystère que tout le monde avait fini par renoncer à élucider.

Une fois que leur première peur fut passée, le Moine et le Héron s’insurgèrent contre la moquerie d’Albion, grondant que sans Linspré le mouvement serait mort depuis longtemps, et qu’il était le seul espoir du peuple de Paris, un homme exemplaire.

« Bah, c’est un bon bougre, allez ! fit Albion en s’asseyant à côté de Jean. Mais tout ce qu’il fait, c’est semer le vent en attendant la tempête, pigez ? Alors voilà, ça l’occupe, ça fait rentrer le beurre, mais le chambardement n’est pas pour demain. »

 

Sinead sourit et finit son verre. Elle s’accouda au comptoir, et en se penchant ainsi elle offrit son décolleté aux regards de ses admirateurs. Elle avait bien conscience de ce qui leur passait par la tête, et ça ne la dérangeait pas. Est-ce que les gens d’esprits s’offusquaient quand on riait à leurs plaisanteries ? Est-ce que les peintres rougissaient de pudeur quand on admirait leur travail ? Non, Sinead n’avait pas honte d’être belle, et c’était bien là une invention d’hommes que de songer que les femmes devraient cacher leurs charmes comme s’ils étaient scandaleux.

Sinead était la reine de Montmartre, on savait son nom de la porte de Clichy à la rue Lafayette, et chaque regard qui s’attardait sur son corps était un nouvel hommage rendu à sa souveraineté. Pourtant, si les yeux de l’ancien curé et du taré au canif lui rendaient les hommages qui lui étaient dus, leurs langues chantaient les louanges de l’autre maître de Montmartre, celui-là qu’elle-même respectait et craignait.

« On dit qu’il peut disparaître, fit le premier.
– Et qu’il peut traverser les murs, comme un fantôme, » ajouta l’autre.

Le blondin éclata de rire, et elle sourit avec lui.

« Ah les frangins, railla-t-il, vous gobez vraiment tout ce qu’on vous crache ! Est-ce que ça existe, les gens qui peuvent disparaître et traverser les murs ? Vrai, le zig est malin, il ne se fait jamais prendre. Mais un magicien ? Allez, n’allez pas fiche vos âneries dans le crâne de mon copain, il pourrait bien y croire.
– Je t’ai connu moins terre-à-terre, l’Es, » se moqua Sinead.

L’Es, qui finissait de rouler une cigarette, haussa les épaules. Le nouveau, qu’ils appelaient Jean, avait fini son verre, Sinead lui en servit un autre. Il lui plaisait. Ce n’était pas tous les jours qu’elle servait un gars discret et poli comme lui, et qui ne cherchait pas à l’épater.

« Linspré… est-ce que c’est vrai que personne n’a jamais vu son visage ? demandat-elle, curieuse d’en apprendre plus sur le mystérieux prince des voleurs de la part de quelqu’un qui le connaissait vraiment.
– Gy… fit l’Es. Enfin, moi, je ne l’ai jamais vu, voilà, et je n’ai jamais entendu parler de qui que ce soir qui s’en soit vanté, tu saisis ? Et puis, il ne l’a pas toujours, son masque, tu l’imagines se balader avec ce machin sur la gueule sur le trimard, devant les cognes ? Simplement, quand il le porte il ne dit pas qui il est, enfin il doit donner un autre nom, voilà, je sais pas, et du coup on ne fait pas le rapprochement, parce que… enfin, personne n’a jamais fait le lien entre sa gueule et Linspré, tu piges ? Enfin, je dis personne… comme je disais, personne ne s’en est vanté, ça ne veut pas dire que ça n’est jamais arrivé, il y a bien une fille ou deux qui doit savoir, seulement elles la ferment, voilà, et elles ont bien raison. C’est qu’il ne rigole pas, le Linspré, t’entraves ? – Il y eut un silence, et puis il reprit, d’une voix étrange : Il me fait froid dans le dos, parfois. C’est son masque, ça lui baille un air mauvais. »

Le Héron et le Moine pouffèrent.

« Rigolez donc, faux-frangins, fit Albion d’une voix glaciale. Attendez de le rencontrer vraiment, seul à seul. »

Un silence inconfortable suivit sa remarque. Le silence, dans ces situations, c’est mauvais pour le commerce : ça met les gens mal à l’aise, alors ils arrêtent de consommer. Alors elle parla de la première chose qui lui passa par la tête – malheureusement, comme la grande perche au couteau était encore à la reluquer, elle fit :

« Alors, le Drac, hein ?
– Ouais, fit l’autre. Il parait que la musique est épatante. »

Epatante… elle étouffa un rire. Même à Fort Tone, en Ivernie, on ne disait plus épatante depuis dix ans. Enfin… aussi ridicules que soient les manières du Héron, ça n’était pas un mauvais bougre, et le Moine était un fichtre bon danseur. Elle tourna les yeux vers l’Es, qui chuchotait près de l’oreille de Jean.

« Et le nouveau, il vient avec ? fit-elle avec espoir.
– Ça se pourrait bien. Jean ? T’es partant ? »

 

Jean se retourna vers sa droite, et vit que Sinead le regardait – ses yeux, verts, soulignés de noir, et sa bouche rouge – il ouvrit la bouche sans savoir que répondre, interdit. Puis il fit :

« Partant ? pour quoi ?
– Pour emmener Sinead au Drac après son service ! » s’exclama le Moine.

Sinead souriait et avait incliné sa tête sur le côté ; sa longue chevelure cachait le côté droit de son visage et tombait en une cascade fauve sur son épaule nue, jusqu’à sa taille, ça lui donnait un air sauvage et mystérieux. Elle se tenait un peu cambrée, et sa gorge très découverte attirait le regard.

Il la regarda sans avoir l’air de comprendre.

 

Sous le doigt la détente, froide, et puis la déflagration crue qui déchire l’air. Son cri surpris, sa bouche ouverte, sa main gauche qui s’ouvre. Le fusil tombe lourdement et son corps bascule en arrière – ses camarades à ses côtés tombent avec elle. Les bras, en l’air, s’envolent et retombent, entraînés par le poids de leurs corps désarticulés. Pantins absurdes à la poitrine rouge.

Le choc mat de leur chute, amorti par les blés, et un nuage de fumée les recouvre comme pour jeter sur leur mort un voile décent.

De la botte la retourner, le sang autour de sa bouche ouverte et jusqu’à l’oreille, le sang qui coule et goutte doucement, épais et brillant. Verts, les yeux écarquillés, surpris ; une ecchymose sur le crâne là où le sol l’a heurtée. Une ecchymose bleue et rouge, qui commence à la tempe, sous sa crinière rousse, et qui descend jusqu’à sa pommette rose. A son doigt tordu et couvert de terre une bague de cuivre, à sa poitrine une façon de fleur écarlate. Au milieu des champs comme une étoile à trois branches.

La mort la rend laide ; ou plutôt absurde, abstraite, ce n’est plus une femme c’est un cadavre, une chose désincarnée qui pèse et courbe les blés, un déchet coloré.

 

Jean se tourna brusquement vers Albion.

« On devrait y aller.
– T’as raison, frangin. »

Albion se leva, fit la bise à Sinead qui avait pris une mine boudeuse.

« Tu nous excuses, marquise, on a une affaire à régler, tu saisis ? Enfin voilà, à la prochaine. »

Il se tourna vers les autres.

« Frangins, ce fut un plaisir. »

Jean et Albion réglèrent leurs consommations, attrapèrent leurs casquettes et saluèrent Pierrot avant de sortir. Dehors la nuit était sombre déjà, ils descendirent la rue d’un pas vif. Un vieux chat passa devant eux, gris, il lui manquait une oreille. Deux ivrognes chantaient dans l’impasse André Gill, de la musique s’échappait d’un cabaret sur la droite. Plus bas l’écume du boulevard de Clichy engloutissait la rue, et les filles pour être vues des clients s’étaient dispersées dans les rues passantes voisines. L’une d’elle voulut alpaguer Jean, et puis elle reconnut Albion et baissa immédiatement les yeux, bafouilla un « ‘soir, l’Es » qu’il parut ne pas entendre. Il alluma une cigarette, tira une bouffée, puis se moqua :

« La Sinead en pince pour toi.
– Ta gueule. »

*

Trois coups.

La gamine mit l’oreille à la porte, mais n’entendit rien. Elle se redressa, haussa les épaules, l’air blasé. Tout, dans son port et sa vêture, de sa paire de sabots boueux à son œil dur, respirait la fierté et la désinvolture. Sur ses épaules, ô luxe, triomphait une veste de cuir. Coup de chance ou prise de guerre ? nul ne savait vraiment d’où venait cette relique qui, aux yeux de ses camarades, valait un manteau d’hermine. Elle était trouée au coude gauche, usée au droit, et trop grande pour elle… sur sa poitrine ne brillaient plus que trois boutons de cuivre. Mais qu’importe ! cet hiver, son cuir et puis le charme que Neuf-Apôtres y avait jeté la protégerait de la crevure.

Trois coups, à nouveau.

Toujours rien. Pourtant c’était la bonne porte, pas de doute, et l’heure était juste. « Au coucher du soleil de la lune nouvelle de nivôse, » avait dit Part-de-Coère. Pas d’erreur possible.

L’enfant s’impatientait, s’inquiétait, s’irritait, pensait aux cent affaires et exploits qui n’attendaient qu’elle. Elle pensait au récit qui lui était dû. Elle jura et frappa à nouveau. Trois coups.

« Eh, la vieille ! »

Du bruit, enfin. Elle entendait des pas, très lents… et des grommellements. Des bruits de ferraille dans une serrure… Le silence, à nouveau. La gamine ne tenait plus en place. Et puis, enfin, la porte s’ouvrit en grinçant.

Dans une chambre obscure, le regard perçant d’une vieille femme. Le couloir est mal éclairé, mais la gamine devine un visage émacié, de longs cheveux gris, tirant sur le blanc, touffus. Et ses yeux, surtout, inquisiteurs… presque tranchants. « Voilà une sorcière ! songea la Chimère, une véritable sorcière, ou bien je ne suis pas cagou. »

« Ton nom ? »

Sa voix était plus forte que ce à quoi l’enfant s’était attendue. Plus assurée.

« La Chimère. Part-de-Coère m’envoie.
– Entre. »

Elle s’écarta et laissa la Chimère pénétrer dans la chambre éclairée seulement par le rougeoiement de l’âtre d’un poêle. Dans cette lumière rouge l’enfant devinait des étagères couvertes de vieux livres, de bocaux et de bottes d’herbes diverses. Au mur du fond, près d’un petit lit, une bouilloire était sur le vieux poêle. A droite en entrant, dans un coin obscur, une bassine vide. Au sol, sur les planches de bois sombre, elle devinait des marques étranges, peintes en blanc. Elle s’accroupit pour mieux les examiner.

« Des sigils, pour protéger de la mauchance, » expliqua la vieille femme.

La chaleur était terrible, et l’air sentait le renfermé.

« On ne peut pas débâcler les volets ? demanda l’enfant, bien que cela soit nivôse.
– Si tu veux, » lâcha la vieille après un silence.

La Chimère s’approcha d’une fenêtre, remarqua que les volets étaient scellés par de petites cordelettes tressées de plumes, de perles et de bouts de métal. Elle se tourna vers la vieille, mais celle-ci arrangeait des livres sur des rayonnages, alors elle commença à tenter de défaire les cordelettes. Elle finit par arriver à en dénouer une pour entrouvrir un peu un volet. Un peu de bruit entra avec l’air frais, mais la rue était calme. Elle se retourna ; la vieille femme s’affairait près de la bouilloire.

« Assieds-toi, » dit-elle.

L’enfant fronça les sourcils, montra le bout de sa langue à la commissure de ses lèvres pincées, sembla hésiter entre le lit et un vieux fauteuil couvert de cuir brun, et puis s’assit sur le premier. La lumière du poêle rougeoyait à son visage. Elle avait encore le visage doux et harmonieux qu’ont les enfants avant que leurs traits ne se précisent, mais dans ses yeux gris et dans sa bouche croupissait une sorte de désenchantement qui ne seyait pas à son jeune âge. Un foulard était noué autour de son cou. Il avait dû être rouge, un jour… à en croire la gosse, il avait appartenu au Grand Aure. Elle avait des doigts longs, écorchés çà et là, presque noirs. Ses pantalons boueux étaient troués au genou droit.

Comme la vieille n’en finissait pas, la gamine se mit à s’agiter.

« Tiens-toi tranquille, grogna la vieille.
– Par la mère du rabouin ! Je n’ai pas tout le jorne ! »

L’apparente mollesse de son visage s’était embrasée d’une rage soudaine qui avait durci ses traits, creusé ses yeux, froncé son nez. Elle était cagou, que diable ! et on devait lui obéir, et ne pas la faire attendre. La vieille ne réagit pas tout de suite, et puis elle répondit calmement :

« Quand tu n’as pas le temps, prends-le. »

L’enfant se tut. La bouilloire s’était mise à siffler, et la vieille femme servit une infusion à l’odeur apaisante dans une coupe de fonte qu’elle tendit à la Chimère. La môme la prit et l’observa, méfiante, sans se décider à en boire. Alors la vieille se servit une coupe et l’engloutit d’un coup, et la Chimère l’imita courageusement. La vieille alluma une bougie près d’elles et s’assit dans le vieux fauteuil brun, entre le lit et la fenêtre entrouverte.

« Bien, dit-elle. L’histoire que je vais te raconter a traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous, et elle en traversera d’autres, étranges, que nous ne connaîtrons pas. C’est celle du Grand Coère, et de ses ancêtres… on l’appelle la Geste des Danavuns. »

La fillette, déjà captivée, hocha vivement la tête et se blottit contre le mur, serrant contre elle la coupe de fonte encore chaude.

« Il y a très longtemps, aux temps anciens, avant même le temps des rois, alors que des seigneurs se partageaient la terre et que Paris n’était qu’un village blotti dans l’île où se dresse aujourd’hui la tour de la Cité, un seigneur régnait sur la colline qu’on n’appelait pas encore Montmartre. Son domaine était riche, et les seigneurs voisins qui régnaient sur les plaines en contrebas l’enviaient et l’admiraient beaucoup.

« Mais malgré toutes leurs richesses, le seigneur et sa dame n’étaient pas heureux, car ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Le seigneur en particulier était très inquiet, car il se demandait ce qu’allait devenir son domaine après sa mort, s’il n’avait de fils pour le défendre dans ses vieux jours et lui succéder. Il craignait que dans sa vieillesse un jeune seigneur vienne lui prendre ses terres, et que la lignée de ses ancêtres s’éteigne.

« Désespérés, les châtelains se tournèrent vers les dieux. Sur les conseils des prêtres de la forêt voisine, ils implorèrent Dagda, le dieu corbeau, le dieu très ancien des mystères. Ils se rendirent, pieds nus, à un lieu saint du Dieu, et la dame s’arrachait les cheveux et le seigneur battait son propre dos nu avec des lanières de cuir. Trois jours ils restèrent au lieu saint sans manger, et trois nuits ils veillèrent pour supplier le Dieu. Au bout de trois jours Dagda reconnut leur ferveur, et il prit pitié de leur malheur. Alors Dagda, le dieu corbeau, donna à la dame le gland d’un grand chêne pour qu’elle le mange. Les châtelains revinrent à leur domaine, et très vite la dame fut enceinte, et le seigneur ordonna des réjouissances pour tous ses gens.

« Malheureusement, le seigneur périt à la guerre avant que sa compagne ne lui donne un héritier. Sa dame était dévastée, et alors qu’on portait au bûcher le corps de son mari elle brandit le poing au ciel et elle maudit les dieux, elle les maudit pour avoir pris son mari avant qu’il ne puisse voir son fils, elle les maudit pour son malheur. La foudre tomba alors sur la terre, et les prêtres furent inquiets.

« Après la mort du seigneur sa femme régna à sa place pendant six ans. Pendant six longues années elle fut enceinte, sans arriver à terme. Les médecins ne comprenaient pas ce prodige ; et les prêtres dirent que c’était la réponse des dieux. Pendant six ans les forces et la raison de la dame déclinèrent, jusqu’à ce qu’enfin, au comble du désespoir et prise de folie, elle ordonna enfin qu’on lui ouvre le ventre pour en tirer cet enfant dont elle ne voulait plus. Elle mourut, mais l’enfant survécut.

« Celui-ci était en parfaite santé, il avait la taille d’un homme adulte et la force de dix. Il courrait plus vite que les loups et avait de longs cheveux noirs comme la nuit, ce qui troubla beaucoup l’accoucheuse car la dame et feu son mari, ainsi que leurs ancêtres, avaient tous deux le cheveu blond. On appela l’enfant Danavun, et il régna sur le domaine de ses parents ; et il fut le seigneur le plus vaillant que la colline ait jamais eu, et sous son règne elle prospéra. Danavun conquit tous les seigneurs au sud entre Montmartre et la Seine, et au nord entre Montmartre et le coude de la Seine où est aujourd’hui Saint-Denis. Il conquit Bleiz qui régnait sur la plaine qu’on appelle aujourd’hui les Batignolles et qui était très vaillant ; il conquit aussi Drogon et Hoel qui régnaient sur les marais de la Seine ; il conquit encore Jagu qui commandait à la plaine juste à l’est de la colline et qui était le plus brave de tous ; et au nord il vainquit Loig qui était très preux et Paol qui était sage, qui étaient maître des plaines au nord jusqu’au coude du fleuve.

« Alors le seigneur sur la colline épousa la fille du seigneur Hoel qu’il avait fait son vassal, et elle lui donna onze enfants. D’abord il eut neuf fils, tous vaillants et forts comme leur père. Alors l’épouse du seigneur Danavun fut enceinte une fois encore, et cette fois elle lui donna deux jumeaux : une fille, Erell, qui était sage et ingénieuse, et un dixième fils, Aed, qui était le plus courageux et le plus admirable de tous, et qui était si fort que les poisons les plus terribles ne pouvaient l’abattre. »

Sur la paillasse la gamine s’agitait. Autour d’elle elle voyait des ombres, comme des fantômes. Au cœur de ses yeux écarquillés ses pupilles s’étaient dilatées, et sa respiration s’était accélérée. Elle avait le teint pâle, et bien qu’elle se tînt près du poêle son front était glacé. La vieille, qui avait fermé les yeux, lui demanda calmement :

« Tu les vois, n’est-ce-pas ? »

La Chimère hocha la tête, effrayée.

« Ne t’inquiète pas, reprit-elle d’une voix rassurante, ce sont les herbes qui commencent à faire effet. Tu ne crains rien. »

La gamine, guère rassurée, se recroquevilla contre le mur, les genoux collés contre sa poitrine. Eh bien oui, elle était cagou, et la plus brave et la plus terrible des enfants de la Ville, mais même les plus puissants craignent justement les spectres. Elle toucha sa montre enchantée, et un bouton de son blouson, pour se protéger des esprits.

« Fanch, reprit la vieille, était un seigneur voisin qui régnait au nord sur les grandes forêts. Il était puissant et respecté, et il avait entendu parler de la gloire des Danavuns et il avait entendu dire la beauté de la jeune Erell. Un jour, Fanch vint sur la colline demander à Danavun la main de sa fille. Comme c’était un grand seigneur, et qu’à la vérité il n’y en avait pas de plus puissant dans toute la contrée, Danavun et ses fils acceptèrent ; mais Erell ne s’y résigna qu’à contrecœur, car elle avait entendu que Fanch était un seigneur cruel et mauvais.

« On célébra le mariage dans la grande salle de la demeure des Danavuns, au sommet de la colline, dont les murs étaient couverts de dorures et de trophées merveilleux. Au milieu du hall se dressait un grand chêne qu’on appelait Maros, c’était le plus vieux et le plus grand de toute la contrée, et certainement de toute la terre. Les dix fils de Danavun quand ils faisaient une chaîne de leurs bras pouvaient à peine en faire le tour, et son écorce était si dure que les haches s’y brisaient. C’était pour rendre hommage à cet arbre, dont les racines allaient jusqu’au cœur de la terre et dont les branches s’élevaient jusqu’au ciel, que les seigneurs sur la colline avait choisi de bâtir leur demeure à cet endroit.

« Ce fut un mariage fabuleux, car on avait convié tous les seigneurs et les dames de la contrée, et cette contrée était riche alors, et sa noblesse la plus vaillante et la plus exquise. Tous les vassaux du seigneur sur la colline étaient venus, ils étaient ses alliés et ses chevaliers ; il y avait là Drogon qui était le plus beau et était tout couvert d’or et de pierres ; et il y avait Hoel son cousin et le beau-père de son suzerain, c’était le plus âgé mais il était encore fort, et il commandait aux armées du seigneur Danavun. Il y avait aussi Paol, le sage, il avait une barbe blanche et des bracelets d’or, et à son côté il y avait son épée qui était la plus forte de la contrée ; près de lui était Jagu, le plus brave, qui était tout vêtu d’argent avec le vermeil au front, il avait avec lui ses fils qui étaient vaillants. Il y avait encore Loig, qui était très preux et le meilleur avec un arc, il avait une cape pourpre et des anneaux de fer ; et Bleiz qui était le plus jeune des vassaux, il était vaillant et son bras était fort ; à son front il y avait de la nacre et son habit resplendissait comme le soleil. Fanch aussi était venu avec ses vassaux, ils étaient beaux et puissants ; et comptaient parmi les plus vaillants des contrées du nord.

« Au milieu de la noce un étranger entra dans la salle. Il était vieux et borgne, mais bien qu’il se tînt courbé sur un bâton il était plus haut que beaucoup. Il avait une épée à sa ceinture, mais il semblait si fragile que personne ne craignait qu’il puisse s’en servir. Tous les puissants seigneurs et les dames qui étaient là se turent et se demandaient pourquoi on avait laissé entrer le vagabond. Celui-ci avança vers Maros, le plus vieux des chênes, et sans aucun effort il y enfonça profondément son épée. Les invités s’exclamèrent de stupeur, et l’étranger annonça : ‘Cette épée a pour nom Kounar, et elle sera à celui qui sera assez valeureux pour la libérer de ce tronc.’ Puis il se transforma en corbeau et s’envola, et les convives surent que c’était Dagda, le dieu corbeau, le dieu très ancien, qui avait pris l’apparence d’un vieillard. »

L’enfant s’était allongée sur le lit et fixait le plafond des yeux. Elle y voyait désormais des images plus précises, celle d’un vieillard vêtu d’une cape noire, d’une grande épée de fer plantée dans un arbre, et de nombreux hommes et femmes vêtus de fines tuniques, de fourrures, et couverts de bijoux. Elle comprenait lentement que les herbes ne faisaient que donner corps au récit de la Mère et à son imagination, et qu’elle n’avait rien à craindre des silhouettes qui dansaient devant elle. Les images, parfois floues, avaient l’allure d’un rêve. Elle rit.

« Bran, c’est sacrément chouette ta magie, la vieille. On se croit au théâtre, tiens !
– Quand Dagda eut disparu dans le ciel, reprit la vieille, imperturbable, les invités se précipitèrent tous vers Maros pour en retirer l’épée. Tous étaient de grands seigneurs, forts et vaillants, mais aucun d’entre eux ne semblait pouvoir faire seulement glisser la lame d’un pouce. Ils tiraient sur l’arme à s’en briser les membres, et certains s’inquiétaient que Maros ou Kounar ne finisse par céder avant que vienne leur tour, mais ni l’arbre ni l’épée n’étaient ordinaires, et aucun homme ordinaire, quand bien même fût-il des plus valeureux, n’aurait pu les défaire. Jagu, qui était brave, ne parvint pas à arracher l’épée, non plus que Bleiz qui était jeune et dont le bras était fort. Fanch tenta également de prendre l’épée mais elle ne bougea pas, ni pour lui ni pour aucun de ses vassaux. Hoel qui était le plus vieux des vassaux mais qui était fort encore faillit aussi à prendre l’épée, ainsi que les fils de Jagu qui étaient très vaillants.

« Enfin Aed, le plus jeune fils de Danavun, qui était le plus impétueux et le plus impatient de tous, cria qu’on le laisse passer et bouscula les invités pour se frayer un chemin vers l’épée. Il bouscula ses frères, et les alliés de son père, il bouscula Fanch et ses vassaux. De ses larges bras il écartait aisément les plus forts d’entre eux, qu’il dépassait d’une bonne tête. Enfin il referma sa main droite sur Kounar et il la retira de l’arbre d’un seul mouvement rapide, sans plus de difficulté que si l’épée avait été plantée dans le sable. Il la brandit alors avec fierté et railla tous ceux qui n’étaient parvenus à arracher l’épée du tronc.

« Son beau-frère, Fanch, lui offrit trois fois son poids en or en échange de l’épée de Dagda, mais Aed, qui était aussi fier qu’il était beau et fort, refusa avec mépris. Il se moqua même de la faiblesse du seigneur, qui n’avait pu lui-même tirer l’épée de l’arbre, et déclara qu’il n’était pas digne d’épouser sa sœur jumelle. Furieux, Fanch se jura qu’un jour l’épée serait sienne et qu’il se vengerait de l’affront qu’Aed venait de lui faire, mais pour le moment il garda bonne figure et feignit de prendre les insultes d’Aed pour des plaisanteries, car il était rusé et ne voulait provoquer les Danavuns dans leur demeure.

« Le lendemain Fanch fit ses adieux aux Danavuns, les invita à lui rendre visite quand l’hiver serait passé, et rentra chez lui avec sa nouvelle femme et ses nombreux vassaux.

« En ce temps-là, refuser une invitation était considéré comme une grave injure, qui pouvait provoquer une guerre. Ainsi, trois mois après le mariage, Danavun et ses dix fils partirent pour le domaine de Fanch. Ils partirent vers le nord et ils traversèrent les domaines de Loig et de Paol, qui étaient les vassaux de Danavun et ses chevaliers. Enfin ils arrivèrent aux grandes forêts qui étaient le domaine de Fanch, et Erell vint à leur rencontre pour les avertir que son mari leur avait tendu un piège pour les punir des fanfaronnades d’Aed et lui prendre Kounar. Mais Danavun et ses fils étaient tous très orgueilleux et ils refusèrent de battre en retraite. Alors qu’ils avançaient courageusement dans la forêt obscure, les gens de Fanch les attaquèrent traîtreusement. Les Danavuns combattirent vaillamment, mais les sbires de Fanch étaient dix pour chacun d’entre eux. Jamais lutte ne fut plus féroce ; et chaque fils de Danavun tua seul sept des guerriers de Fanch, sauf Aed qui en tua treize avec Kounar. Mais les guerriers de Fanch étaient plus nombreux et ils les avaient pris dans une embuscade. Danavun perdit la vie et ses dix fils furent faits prisonniers ; on les emmena au château de leur beau-frère où on les enferma. »

Il y eut un silence, et la gosse remarqua que son esprit semblait plus clair. Les ombres devant ses yeux s’étaient dissipées. Elle se redressa et se tourna vers la vieille femme, qui semblait dormir dans son fauteuil. Dehors un oiseau cria, et la Chimère entendit des pas à l’étage supérieur. Le craquement du sol, la lueur dansante de la bougie sur les murs lui donnaient l’impression d’être dans la cale d’un vieux navire.

« Et après, la vieille ?
– Après ? murmura-t-elle avec lassitude. Après, c’est une autre histoire, je te la raconterai tantôt. Va, maintenant, il se fait tard… tu reviendras dans quatre lunes nouvelles, à la même heure. »

L’enfant se leva, et s’éloigna vers la porte.

« Ah, et une dernière chose, gamine. La prochaine fois, tu m’appelleras la Mère, pas la vieille. Tu es peut-être cagou, mais je suis Sociétaire. »

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