LGC – 5 – Philosophies

C’était un quintidi à vingt-deux heures, et Jean finissait son service. Un nouveau, qu’il ne connaissait pas, s’approcha pour prendre la relève et lui dit comme ça, avec une mine embêtée : « le contremaître veut te parler, citoyen. » Jean ôta ses gants et les fourra nerveusement dans la poche postérieure de son bleu.

O’Neil, le nouveau contremaître, semblait être un type correct ; en une décade, il avait appris les noms de tous les ouvriers du hangar 24, il leur disait bonjour. Tout de même, Jean n’était pas rassuré quand il se présenta devant son bureau. Il n’avait jamais été convoqué par un contremaître, comme ça… en général ils venaient les voir à leur poste, ou bien leur laissaient un mot dans leur casier. Il avançait lentement, ses lourdes chaussures de sûreté traînant au bout de ses jambes lasses parmi la poussière et la limaille qui couvrait le sol. La porte était entrouverte. Il hésita un instant, regardant autour de lui. La relève prenait sa place aux machines, tandis que l’équipe précédente, son équipe, retournait aux vestiaires, la tête basse et les bras ballants. A l’intérieur, O’Neil travaillait à son bureau. Jean frappa.

« Entrez ! Ah, c’est toi, citoyen. Assieds-toi. »

L’homme avait soudain pris un air embêté ; les lèvres épaisses tordues en une moue ennuyée, les yeux baissés sur ses mains jointes. Jean s’assit sans dire un mot.

« Bon, bon, bon… » dit O’Neil.

Il attrapa un stylographe et se mit nerveusement à jouer avec en le faisant tourner entre ses doigts. Enfin il soupira, ouvrit un tiroir de son bureau, et en tira une feuille de papier imprimée qu’il posa entre eux, sur le bureau.

« Est-ce que tu reconnais ça, citoyen ? »

Jean eut du mal à retenir sa rage : le contremaître venait de lui montrer un pamphlet pacifiste, signé par un meneur du mouvement… un pamphlet qu’on avait dû trouver dans son casier ! Il n’eut pas besoin de répondre ; O’Neil avait vu son trouble.

« C’est un autre contremaître qui a suggéré qu’on effectue quelques… contrôles… fit-il, comme pour se défendre d’une accusation.
– C’est inadmissible ! éclata Jean. Tu n’as pas à fouiller dans mon casier !
– Je suis contremaître, citoyen, répondit O’Neil d’une voix un peu tremblante en frottant son bureau comme pour essuyer une tache que Jean ne pouvait voir. Tant que tu bosses ici, je suis ton supérieur, et je peux fouiller ce que je veux… tant que le directeur m’y autorise, bien entendu, ajouta-t-il avec un petit rire nerveux. Enfin, euh, voilà…
– Eh bien quoi ? éclata Jean, furieux.
– Quand j’ai informé la direction de… enfin de ce que tu étais, hein, euh… ils ont décidé qu’il serait plus prudent de… euh… se séparer de toi, » conclut-il un ton plus bas.

Jean fulminait. O’Neil n’osait pas même le regarder dans les yeux. Il voulut se lever, et l’assommer, d’un coup de poing. Il ne le fit pas. O’Neil plongea à nouveau sa main dans son tiroir et en tira une enveloppe, qu’il posa devant Jean, qui eut l’impression que l’autre faisait tout pour ne pas avoir à le toucher, ou l’approcher de trop près… comme s’il était porteur d’une maladie contagieuse. Dans l’enveloppe, il y avait sa paie pour la journée, plus un léger supplément.

« Ne reviens pas demain, citoyen. »

*

Ce matin-là la Chimère allait avec un de ses sujets, qui avait sa confiance et était de ses lieutenants ; on l’appelait Cracheclous parce qu’il jurait de la meilleure manière. C’était un garçon très vif, mais petit et maigre. Il avait le visage long et creusé, le cheveu un peu roux et filasse, cela lui donnait toujours l’air malade, et il est certain qu’il n’aurait connu beaucoup d’hivers si la Chimère ne l’avait pris sous son aile. Celle-là n’était guère plus grande que son protégé, mais son épaisse crinière brune lui faisait une prestance, comme une aura de sauvagerie. Du reste il y avait dans son air quelque chose de souverain ; et en effet elle était parmi la marmaille parisienne comme une sorte de reine, ou de baronne pour le moins, elle en avait le port mais guère le verbe, encore moins les finances – si elle mangeait à sa faim c’était que la cohorte ordinaire n’avait pas bien fait son devoir.

Ainsi donc la Chimère et Cracheclous son lieutenant allaient dans une rue dont le nom a été oublié ; ils avaient une mine grave et affectée comme deux ministres dont les finances seraient épuisées. Ils parlaient dans un argot impénétrable même aux oreilles de la pègre, et dont pourtant le principe n’est guère compliqué. Ce charabia porte encore le nom de ceux qui l’inventèrent il y a plus de deux-cent ans puisqu’on l’appelle largonji des louchébems, ce qui signifie l’argot des bouchers. Ceux-ci ne le parlent ni ne l’entendent plus depuis bien longtemps, et certains des gamins de Paris en avaient récemment repris l’usage justement pour maquiller leurs propos aux oreilles des autres gosses et des gens de police. Or donc voilà ce que Cracheclous disait à sa suzeraine dans ce langage deux fois centenaire :

« Foi d’Cracheclous, patronne, et sans mensonge. Il y en a pour dire que tu taffe gratis pour les Sociétés.
– Et où est-ce que t’as entendu ça ? demanda la Chimère avec une désinvolture feinte.

– Un gamin de la Chaussée – c’est un fils de rat, pour sûr, et avec ça si con que sa caboche serait plus utile si elle servait de porte-chapeau, mais allez ! il dit ça, et il n’est pas le seul. Croqueboue et la Vipère le disent aussi, si bien que bran et foutrecouille, on n’en sait trop rien d’où qu’c’est parti, mais sur ma foi et ventrederche, je sais que ça n’est pas vrai ni véritable, patronne ! »

Il disait ça comme pour se défendre d’une accusation terrible et outrageante, mais la Chimère était assurée de la fidélité de son lieutenant, elle le regarda avec compassion. L’enfant-duchesse allait d’un pas long et élastique, devant Cracheclous qui trottinait après elle – car le chef doit toujours aller devant. Elle avait pris un air si sérieux qu’il eut convenu à une veillée funèbre, car en vérité c’était une grave nouvelle qu’elle venait d’apprendre. Sa voix pourtant ne trembla pas, et elle gardait la tête haute.

« Par le rabouin, Cracheclous ! ceux que tu me dis ne disent pas totalement des mensonges.
– Bran et foutrecouille et jus d’démon ! s’exclama Cracheclous qui, estomaqué par cet aveu, s’était arrêté.
– Paix, Cracheclous ! claqua la Chimère avec autorité. Je baille un coup de main à Part-de-Coère, qui est en Société. Mais je ne taffe pas pour la Société, et bran ! ça n’est pas gratis. Sais-tu le conte du Grand Coère ?
– Comme tout le monde, fit l’autre en haussant les épaules.
– C’est-à-dire pas du tout, soupira la Chimère avec condescendance. Tu sais, comme ça, que le Grand Coère était un héros des temps jadis, comme on dit, et qu’il protégeait les pauvres et les orphelins et les mioches comme nouzailles, et qu’un jour il reviendra, hein ?
– Eh bien oui, je le sais, mortecul ! et je sais aussi que celui qu’on appelle désormais Part-de-Coère a tout notre respect parce qu’il c’en est fallu de peu pour qu’il accomplisse la propatie, mais enfin…
– La prophétie, Cracheclous ! Parole de cagou, il n’y a donc que tes injures qui soient justes ! »

Et l’autre rit, gêné.

« Alors, patronne, où veux-tu en venir ?
– Je te dis que Part-de-Coère a une amie, qui est une sorte de sorcière, et qui a trouvé un livre, et que ce livre raconte la vraie et véridique histoire du Grand Coère, et la prophétie complète, et qu’en échange de ce petit service que je lui rend, Part-de-Coère me présentera à elle pour qu’elle me dise cette histoire. »

Et avec ça elle bombait le torse, et elle brandissait le poing, mais tout cela en parlant bas pour ne pas être surpris par un éventuel espion.

« Peste de l’écriture, des livres et des bibliothèques, fit Cracheclous en grognant, tout ceci aura raison de nous !
– Allons, Cracheclous, tu es mon lieutenant et tu dois faire confiance à ton cagou. Dis bien à ceux qui jasent que bientôt je pourrai leur dire l’histoire complète du Grand Coère, et que ceux qui continueront à dire de fausses rumeurs sur mézigues seront gardés hors du secret. »

Et l’autre hocha la tête, comme si c’était une sage décision et qu’en vérité il n’en aurait prise de meilleure. Là-dessus le cagou donna quelques instructions supplémentaires à son lieutenant, comme le voulait l’usage quand il fallait qu’ils se séparent, et ils allèrent par leurs chemins respectifs parmi la presse tapageuse.

*

« Comme je vois les choses, tu as le choix. »

Albion se tenait debout, dos à Jean, et regardait par la fenêtre. Sa veste et son manteau étaient posés, bien pliés, sur le dos d’une chaise près de la porte. Il avait les mains dans les poches, et les manches de sa chemise prune retroussées jusqu’aux coudes. Il était tard, la lumière mourante du soleil en passant dans ses cheveux blonds les faisait étinceler.

« Soit tu tombes en philosophie… »

Tomber en philosophie, dans l’argot de la canaille parisienne, c’était sombrer dans la misère. Albion se retourna. Ses cheveux étaient plus courts ; ça accentuait ses traits et lui donnait un air sévère. Autour d’eux l’appartement semblait abandonné. De la poussière, les reliefs de deux maigres repas qu’on n’avait pas débarrassés, des vêtements en boule çà et là, le journal qu’Albion avait posé sur la table, devant Jean. Jean qui ne bougeait pas, ne parlait pas, écoutait son ami d’un air abattu, affalé en arrière sur sa chaise. Devant lui, un verre vide. Ses vêtements étaient froissés, il avait une barbe de trois jours et les cheveux en désordre.

« … soit tu te les secoues et tu prends la place qui te revient dans le mouvement, voilà. Allons, allons, je te l’ai déjà dit, on ne laisse pas un frangin la mouise. »

Jean eut une moue dubitative, mais ne répondit pas.

« En fait, c’est pas vraiment un choix. Bran, Jean, t’as besoin de beurre, d’une piaule, d’un turbin, je peux t’avoir les trois. Seulement, voilà, tu veux pas, t’as le tracsir, allez ! je sais bien pourquoi. »

Il s’assit en face de Jean, tenta de rencontrer son regard ; mais celui-ci regardait le plafond. Il se souvenait de la dernière fois qu’il avait tenu un fusil. Il se souvenait du sang, des exécutions. Sous ses doigts le journal titrait « A quand la guerre ? » et il savait qu’Albion pouvait le mettre à l’abri de la conscription.

« Je sais qui t’es, Jean, on a besoin de chênes comme toi. Des gars qui ont tes… compétences. »

Enfin Jean baissa les yeux sur ceux d’Albion, inquiet. Mais il ne parla pas. Il voulait se lever, assommer Albion, casser sa gueule toujours propre, et disparaître. Mais il n’en avait pas la force, alors il tourna ses yeux vers la fenêtre, vers le ciel qui se teintait de pourpre.

« T’es dégoûté, voilà, je sais. Mais on a besoin de toi, tu piges ? Et puis bran, ça serait différent, ce serait pas pour la même cause, t’entraves ? Et te tracasse pas, allez ! je jaserai à personne qui t’es. De toute façon, personne ne pose ce genre de question chez nouzailles. On a tous des surnoms, des… des alias, voilà. Albion, c’est pas mon blaze d’naissance, tu penses bien ! Un nom d’naissance… c’te blague ! il y en a qui sont nommés d’après le jour où ils sont nés, tiens, est-ce que ça veut dire quelque chose ? non, les alias, c’est ça, nos vrais noms. Ceux qu’on se baille nous-même. »

Jean se détendit. Depuis qu’il connaissait Albion, il avait appris à lui faire confiance. Il avait renoncé à comprendre qui il était réellement, quelles étaient ses motivations, ses pensées, mais il savait qu’il ne le trahirait jamais. Albion se releva et se mit à déambuler dans la pièce étroite, et puis il attrapa un canif sur une table, se mit à jouer avec distraitement. Jean tourna la tête, regarda le mur. La lumière jaune du couchant y jetait le profil noir de son ami.

« Ça ne serait que des petites affaires, tu n’aurais pas à te servir d’une arme, tu saisis ? Voilà, tu ferais des conneries, coursier, je sais pas. Histoire de faire tes preuves, de t’acclimater, tu piges ? »

A côté du journal, la montre en argent était là, arrêtée. Cela faisait deux jours qu’il ne l’avait pas remontée. Il y avait aussi quatre francs et huit sous ; tout ce qu’il lui restait. Jean pensait que son ami avait raison, qu’il n’avait pas le choix, que c’était ça ou la misère, et puis le front quand ça péterait. Albion attrapa la montre, la remonta, et sortit la sienne pour mettre l’autre à l’heure.

« On a tous fait des saletés, » dit-il.

Jean eut un frisson. Il savait ce qu’il devait faire – peut-être l’avait-il su la première fois qu’Albion lui avait proposé son aide – mais il ne pouvait s’y résoudre.

« Ce qui compte, c’est comment tu les rattrapes. »

Jean leva enfin la tête. Albion avait repris sa place près de la fenêtre et regardait dans la rue. Ils restèrent tous deux silencieux un long moment. Jean regardait Albion. Albion regardait par la fenêtre. Immobiles. En silence.

« D’accord, » dit enfin Jean.

Albion se retourna vers lui avec un sourire et lui tendit la main. Jean pensa : C’est pour la paix, la liberté. Il pensa encore : C’est mon purgatoire, le sang par le sang.

Et il serra la main qu’on lui tendait.

*

C’était germinal. Il avançait de son pas militaire, la tête haute et le front plissé. Il avançait comme un automate, et tâchait d’ignorer le chaos autour de lui. Son uniforme lui valait quelques regards admiratifs ou bien craintifs, certains même l’abordaient pour lui poser cent questions… il les écartait avec agacement. Alors ils regagnaient la foule qui se massait près des placards qui avaient été mis tout autour de la place et puis qui refluait, toujours renouvelée, comme une mer agitée.

L’excitation qui régnait sur la place du Châtelet était difficile à décrire… Il y avait les enthousiastes, qui criaient leur joie et leur ardeur, les inquiets qui allaient et venaient nerveusement entre les placards, espérant avoir mal lu, croyant, peut-être, à une mauvaise plaisanterie. Il y avait encore les sceptiques, qui n’y croyaient pas – qui ne voulaient pas y croire. Ceux-là marchaient avec un calme ostentatoire, riant à l’idée saugrenue qu’ils puissent être en guerre.

Le sous-commissaire Coussard eut un rictus méprisant en voyant tout ce manège. Comment pouvait-on, après ce qui se passait depuis plusieurs mois, être encore surpris ? Pourtant, même s’il ne l’admettait pas, lui-même était encore sous le choc de la nouvelle, et il était autant troublé qu’agacé quand il s’engagea sur le pont du Salut Public. Bien sûr, il s’était attendu à tout cela, surtout depuis ce troisième jour de germinal, quand on avait appris que des aventuriers avaient pris Drumkeenagh aux Merçais pour la Commune. Avant cela, il y aurait peut-être pu y avoir une négociation, un arrangement… mais ce point passé, il n’y avait plus à douter. Tout s’était enchaîné sans surprise : les protestations du roi de Mercie et de Galles et l’arrestation de l’ambassadeur de la Commune à Londres ; l’ultimatum que le Comité de Salut Public avait fait parvenir au roi, lui ordonnant de retirer toutes ses troupes de l’île d’Ivernie, qui devait devenir toute entière territoire de la Commune de Paris ; et puis, bien sûr, le subséquent rejet de l’ultimatum, et le débarquement des troupes merçaises à Azeville et Arromanches, où elles avaient engagé les troupes de la Fédération des conseils de Normandie.

Le reste avait été d’une banalité plus effrayante encore. Les milices de la République populaire lilloise et de la République libre d’Anjou étaient montées au front pour se battre aux côtés de leur allié, et le Comité de Salut Public avait déclaré la guerre, la loi martiale et la mobilisation de la troisième cohorte ; ce qui signifiaient que quelques quatre-cent mille citoyens parisiens mâles et âgés de 19 à 45 ans avaient trois jours pour rejoindre leurs casernes respectives, d’où ils partiraient vers le front… En ce temps-là, chaque futur citoyen devait durant l’année de ses 17 ans aller à la caserne de la garde communale de sa circonscription pour y acquérir son uniforme et son fusil – là il tirait un numéro entre 1 et 10 qui déterminait la cohorte dont il ferait partie jusqu’à ses 45 ans. L’année de ses dix-huit ans, pendant un an, il gagnait son droit de vote en faisant son service dans la onzième cohorte, la cohorte ordinaire, crainte du peuple, haïe des criminels, méprisée par la brigade de police à laquelle elle obéissait. Ce service fait, il n’avait plus à espérer que sa cohorte ne soit plus tirée au sort par le Comité en cas de mobilisation militaire.

Cependant, Coussard avait eu beau être préparé à tout cela… s’y attendre, même ! ç’avait tout de même été un choc. La guerre. La vraie, pas ces escarmouches qu’on avait appelé les guerres gaelles. Cette fois, ça y était. Il regardait les passants sur le pont, et malgré la comédie de certains, il savait que le divorce entre le Comité de Salut Public et le peuple de Paris était consommé… oh, bien sûr, on ne s’en apercevrait pas avant quelques semaines… quelques mois peut-être ! Il y aurait d’abord cet état de grâce et de patriotisme fiévreux, qui durerait un peu… mais si la guerre n’était pas vite gagnée, même les plus stupides et les plus brutaux s’en lasseraient.

Le sous-commissaire avançait sur le pont et l’ombre de la tour tomba sur lui. Il leva ses yeux vides, et sa mâchoire se crispa un peu plus. Il n’avait jamais porté l’édifice dans son cœur, et ce jour-là il le haïssait avec violence. D’où il se tenait la tour semblait une énorme montagne, une montagne titanesque et sacrée qu’un Dieu jaloux aurait choisie comme demeure et habillée de nuées pour la soustraire au regard des hommes.

Au pied de la Cité, il sauta dans un sidérophidien qui s’élança en hurlant à travers les vapeurs et fumées de cette montagne. Le train gravissait la tour en cercles, de niveau en niveau – devant les entrepôts immenses et les ateliers tonitruants, d’abord, puis devant une caserne de la garde communale et les quartiers des veuves et orphelins de guerre où les vapeurs étaient plus rares et le vacarme supportable. Mais il allait plus haut, encore, et à mesure que la bête gravissait la montagne les battements de cœur du sous-commissaire accéléraient, et son visage pâlissait. Le sidérophidien enfin s’arrêta dans un gémissement affreux, devant les bureaux de la Commission du Travail. C’était le terminus, et pour aller plus loin il fallait un laissez-passer.

Jules Coussard descendit avec lourdeur du train et s’appuya à une arcade qui se dressait entre la voie qui faisait un colimaçon autour de l’édifice et le vide. Il souffla, tâchant de se recomposer. Rit, nerveux. La tour ici lui était plus supportable, la clameur de la ville n’y parvenait pas et ses fumées s’y dispersaient en minces lambeaux. Devant lui il y avait tout Paris, brillante sous le soleil de l’après-midi. A peine apaisé, il se retourna. La Cité, faite à sa base de briques et de fer brassé, blanchissait à son sommet, qui avait été bâti avec les pierres de la cathédrale Notre-Dame de Paris, de l’Hôtel-Dieu, du Palais de Justice et de la Conciergerie, tous jetés à terre entre 92 et 97 pour faire place à ce monument monstrueux. Coussard leva les yeux au ciel, vers les derniers étages qu’il devrait gravir à pied. Au-delà, un ballon flottait au ciel, et sa forme blanche qui oscillait dans le vent calma son inquiétude. Un collègue lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un observatoire, et qu’on pouvait y monter jusqu’à quinze mille mètres d’altitude dans une cabine pressurisée. « Les jours de beau temps, on peut y voir jusqu’à Aubevoye, » avait-il dit.

L’escalier était sombre et froid, on l’y avait admis après cent vérifications et précautions. Devant lui marchait un garde et derrière lui un autre, on lui avait pris son pistolet. Il montait, et son inquiétude avec lui. Pourquoi l’avait-on convoqué ? Cela devait avoir un rapport avec la déclaration de guerre. Devrait-il partir au front ? Il avait entendu qu’on envoyait parfois des brigadiers là-bas, quand on manquait d’officiers d’expérience. Que ferait-il ? De sa fidélité à la Commune et de son mépris pour le Comité et son bellicisme… qu’est-ce qui l’emporterait ?

On le fit entrer dans une pièce immense, un hall éclairé de l’immense rosace prise au front de Notre-Dame. On l’assit sur un banc, et on lui demanda d’attendre. On se sentait sous le haut plafond et dans cette lumière chatoyante comme dans un temple, coupé du monde et proche de Dieu, et cette pensée irrita le sous-commissaire. Il pensa un instant à se lever et à partir – mais on n’ignore pas une convocation du Comité de Salut Public.

Enfin un homme sortit d’une pièce sur sa droite et s’avança vers lui à travers le hall couvert de dalles blanches. Ses pas militaires résonnèrent dans le silence de l’immense salle.

« Citoyen Coussard, les citoyens Agenac et Cazes vont te recevoir. »

Jules Coussard suivit l’huissier sans un mot.

*

Raffaele Coussard était inquiète. Elle avait reçu un message de son mari, un message bref et apparemment innocent :

« Rentrerai plus tard. Ne m’attends pas pour dîner. – Jules. »

Mais elle connaissait son mari : si celui-ci n’avait pas précisé la raison de son retard c’était qu’il avait eu peur que cela l’inquiète – et donc qu’il y avait matière à s’inquiéter. Elle s’était mise à tourner en rond dans leur appartement boulevard Malesherbes, à imaginer cent futurs impossibles et effrayants. Il n’y en avait qu’un, pourtant, qui lui semblait plausible, et il tournait autour d’elle en bourdonnant comme une abeille.

La guerre. Elle savait, bien sûr, la gamine le lui avait dit. La gamine semblait toujours tout savoir avant tout le monde. La guerre… elle regrettait – ce n’était pas la première fois, et ça ne serait pas la dernière – avoir épousé un brigadier. Bien sûr, cela avait ses avantages : l’assurance d’une vie confortable, le respect des voisins… mais il lui arrivait de se demander si cela valait bien la peine. « Ah, il me réconfortera bien, le respect des voisins, le jour où je recevrai une lettre pour me dire qu’il s’est fait tuer ! » Elle s’assit, le souffle court. Elle tâcha de se calmer. « Il est dans la brigade, se disait-elle. Sous-commissaire ! Il n’ira pas à la guerre, il restera à Paris. Et s’il y va, ça ne sera pas en première ligne… peut-être qu’on ne le tuera pas. Mais combien de temps ça dure, une guerre ? » A vrai dire, elle ne savait rien de la guerre, sinon ce que lui avait dit sa mère : « La guerre, ragazza, est une invention terrible : elle tue par milliers, et ceux qu’elle ne tue pas, elle les rend fous, elle en fait des enfants ou des bêtes. » Tremblante sur son fauteuil, elle tentait de se remémorer la douleur dans le regard de son père, qui n’avait jamais voulu parler de tout cela.

La porte de l’appartement s’ouvrit. Surprise, elle bondit sur ses pieds. C’était lui, le torse bombé et la tête haute. Sans un mot, il accrocha son képi et sa veste. Son air bravache la terrifia, car elle pensait que les hommes aimaient la guerre ; elle ne savait pas que c’est une comédie.

« Bonsoir, » dit-il, avec un sourire.

Elle ne répondit pas – qu’aurait-elle répondu ? Elle ne voulait pas rentrer dans ce jeu stupide. Droite, les bras le long de son corps, les poings serrés, elle se demandait s’il se moquait d’elle, et elle sentait la colère poindre dans sa poitrine.

« J’ai eu une promotion, » dit-il.

Elle ouvrit la bouche pour faire une remarque sarcastique, mais elle n’eut pas le temps.

« Grand Commissaire. »

La bouche de Raffaele resta ouverte ; car si une vague de soulagement baignait soudain l’arrière de son crâne, la fureur qui avait enflammé ses membres dans les derniers instants ne voulait pas encore laisser sa place.

« Grand Commissaire ? balbutia-t-elle après un instant.
– Grand Commissaire, chef des polices de Paris. Baroch, qui était le grand com’ jusqu’aujourd’hui, part sur le front… général… l’abruti… enfin il fallait quelqu’un. Et comme tous les commissaires sont des vieux machins inutiles, ils ont été cherché plus loin… oh, tu sais, c’est politique ! Ils ont dû se disputer, au comité, chacun voulait mettre son poulain, il paraît, et alors il n’y avait que moi pour les mettre d’accord, parce que je ne suis pas politique. »

Il s’assit, avec un sourire rusé, et elle se rassit sur le sofa devant lui. Elle se souvenait la première fois qu’elle avait vu ce sourire ; c’était ce jour-là qu’elle était tombée amoureuse de lui. De ce sourire malin, tremblant de malice… quand il souriait ainsi, il semblait que tout lui était possible, qu’il trouverait une ruse pour conquérir le monde, s’il le fallait.

« Ils pensent avoir choisi un homme de paille, continua-t-il. Un homme de paille ! Ha, les imbéciles. Me voilà patron de l’ordinaire et de tous les commissariats de la brigade de police, membre du Comité de Défense Extraordinaire qui a été formé pour mener la guerre… gouverneur militaire, ils appellent ça. Bien sûr, la brigade est un fichu bordel, les commissaires ont pris l’habitude de prendre leurs ordres directement de certains membres du Salut Public… ha, avec le Comité, c’est toujours pareil : copinage et magouilles d’arrière-boutique… ils ne valent pas mieux que la pègre. Mais ça va changer, oui. Je vais changer tout ça. »

Il se leva alors, et se mit à marcher vers la fenêtre. Une lampe éclairait le côté de son visage, et son sourire était féroce, désormais, presque cruel.

« Tiens-toi bien, Linspré ! Tu ne m’échapperas plus longtemps, maintenant ! »


Fin de la première partie

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