LGC – 4 – Citroën

D’abord, c’est un air froid et chargé d’odeurs du large – poisson, mazout et celle, plus douce, de l’anthrace – et de brume, un air lourd et humide, presque opaque, blanchi par un pâle soleil.

Puis c’est un murmure, le babil du flot contre le quai. De temps à autres le rugissement soudain d’une péniche ou d’un bâtiment militaire dont les poumons de fer crachent avec fureur un nuage de vapeur. Et puis les flots à nouveau, qui caressent la rive.

Son corps, enfin. Son corps dense et souple voilé d’un châle de brume, son corps puissant toujours renouvelé qui charrie son cours vers la mer de Mercie ; elle porte sur son dos une foule de navires, elle porte dans son ventre la soif de tout Paris. Elle la baigne et repart, mais ne la quitte jamais, la traversant toujours ; serpente adroitement entre rives et îles, se divise et se rejoint, se courbe sous les ponts qui veulent l’abolir.

Jean avait suivi le cours de la Seine depuis l’île de la Cité. Au niveau du pont André Citroën il avait vu venir en face de lui, sur le quai d’Auteuil, un régiment de la garde communale. Il s’était éloigné vivement. Arrivé au milieu du pont, il s’arrêta pour s’accouder au garde-fou, l’air las, le teint livide. Devant lui, à la pointe sud de l’île aux Cygnes, la statue de Geneviève sculptée par Bartholdi resplendissait sous le soleil, immense dans sa robe de fer. Jean s’étonna de n’avoir jamais remarqué combien le visage sévère de la bergère, encadré de tresses de bronze et couverte d’une capuche de fer qui avait l’air d’un bonnet phrygien, contrastait avec la tendresse de sa main, posée sur le front du mouton couché à ses genoux. C’est bien là la Commune, pensa-t-il, à rendre même les bergères belliqueuses.

Il reprit sa traversée ; de l’autre côté du pont c’était Grenelle… mais le quartier était plutôt connu sous le nom de Citroën, du nom du célèbre ingénieur parisien qui avait conçu les premiers aéroscaphes de la Commune et dirigé ses ateliers militaires pendant trente ans. Une foule de péniches était massée de chaque côté du pont, les unes chargées du bois de Poissy et de Nogent, les autres chargées d’anthrace étaient venues par les canaux du Nord et de l’Oise des houillères que Paris avait en concession à Valenciennes, et derrière s’allongeait le sidérophidien de fret d’où l’on déchargeait le fer de Barbès et de Tolbiac. Il posa enfin le pied sur la rive gauche, et aussitôt il sentit que l’air y était plus trouble, chargé de suie, de vapeur et d’émanations de naphte qui le prenaient à la gorge et agressaient ses yeux ; il résonnait du fracas impitoyable de l’industrie. Sur sa droite, le long de la Seine, s’étalaient les formes allongées et basses des usines, parmi lesquelles Jean s’avança comme dans une jungle hostile, le dégoût au cœur. C’était là le haut lieu de l’armement aérien communal, et les rues portaient des noms d’ingénieurs ou de pilotes. Elles s’écartaient, régulières, de chaque côté de la rue André Citroën qui, du pont du même nom jusqu’à la petite ceinture, était bordée de hangars bruyants.

Enfin il était arrivé ; devant lui était le hangar de brique et de fer brassé que Fulgence lui avait indiqué. Il mit ses mains dans ses poches vides et s’approcha, mécaniquement. Jusqu’ici il avait réussi à survivre en se tenant à l’écart de l’industrie militaire… mais ces jours-ci il semblait qu’il fallait faire des fusils ou bien en porter, si on ne voulait mourir de misère. Il entra, donna ses maigres références, et on le mit à la chaîne. Le soir, on glissa quelques francs dans sa main et on lui dit de revenir le lendemain. Il avait honte, mais c’était un mal qui tuait moins sûrement que la faim.

*

Vu de l’intérieur, le hangar 24 de la rue Citroën était comme une cathédrale. D’abord l’immensité, la hauteur qui fait l’homme petit, la partie d’un tout qui lui donne son sens. Ensuite, la lumière trouble filtrée par le thermoplastique semi-opaque comme par des vitraux. Le long de la halle centrale deux halles parallèles faisaient comme deux nefs secondaires, et au bout une halle perpendiculaire qui attachait entre eux les hangars 21 à 25 semblait un transept. Cette cathédrale sans chœur ni autel était toute acquise au serpent de fer de la chaîne d’assemblage qui sinuait entre les hommes et les machines. Le serpent, c’était lui la divinité de ce temple, il donnait la cadence et l’ouvrage, on se regroupait autour de lui comme autour d’un totem. Les machines et les hommes battaient en rythme sur son dos le chant monotone qui lui donnait vie. Encore… Tous les jours Jean prenait sa place à son flanc pour huit heures interrompues seulement d’une pause de trente minutes. Et encore. Et tous les jours il frappait, puis pliait, frappait, puis pliait, primidi de six heures à quatorze heures… Frapper, plier. Duodi de quatorze heures – plier, frapper – à vingt-deux heures, frapper ; tridi de six heures à quatorze heures il frappait, plier, frapper, quartidi de vingt-deux heures à six heures, toute la nuit. Quintidi il dormait. Sommeil de plomb. Sommeil de fer. Peuplé de bruits de métal, d’hommes muets et de machines, toujours (frapper, plier)… Sextidi de six heures à quatorze heures, frapper ! plier… (Parfois il était faible, allait à l’infirmerie, se reposait trente minutes parce qu’on ne voulait pas l’abimer) Il frappait encore, de vingt-deux heures à six heures les septidis, octidi dès six heures, aux aurores, plier et frapper, jusqu’à quatorze heures, frapper ! et nonidi encore, horaires changeants, mais, toujours, frapper, plier, frapper, toujours (frapper). Décadi il dormait (plier).

Autour de lui des ombres, des machines comme lui qui frappent, qui tournent, qui plient, qui rabattent, qui écartent, qui soufflent et qui tirent, qui pressent, qui poussent. Tendus de gris, faces noires. Il y avait les contremaîtres aussi, diacres initiés au rite, gardiens séculiers des dimensions, qui contrôlaient, mesuraient et châtiaient. Ils parlaient dans le système métrique, avec force retenues sur salaires. Et au-dessus d’eux des formes rarement aperçues, des demi-dieux, démiurges omniscients, grands mages du serpent de fer ; les ingénieurs.

Le premier mois Jean avait à peine remarqué tout cela, il était entouré de ses semblables mais il ne les voyait pas, il s’assoupissait parfois sur la machine – infirmerie – à cause de sa fatigue, de la monotonie. Ils parlaient, parfois… péniblement. Le langage du hangar était haché, il se glissait par intermittence entre un coup de presse et un coup de marteau. Au début les conversations ne parurent pas à Jean très différentes de celles qu’il avait entendues aux postes et à Montmartre… et déjà en Ivernie. Il s’agissait toujours de filles, et d’alcool. De sport, souvent – de camanacht et de soule française et merçaise. Enfin autour de ventôse quand il commença à dompter sa fatigue, il lui arriva de surprendre des bribes de discussions politiques, mais toujours à demi-mot, par sous-entendus obscurs qui échappaient au contremaître et au novice.

Lentement, prudemment, avec l’aide des frères Vitberg, Jean commença à prendre part à ces discussions. C’étaient eux, déjà, qui avaient prévenu Fulgence que leur usine embauchait. Courtauds, le cheveu le plus blond qu’il ait jamais été donné à Jean de voir, Gustav et Leopold Vitberg semblaient conçus sur le même modèle, sinon que Gustav avait une lourde moustache tombante. Celui-ci était venu de Suède douze ans plus tôt, tandis que Leopold, de trois ans son cadet, était venu ce printemps seulement. Il suivait son frère partout et espérait ne pas trop avoir à parler, car son français était encore très maladroit.

Les deux frères présentèrent Jean aux ouvriers du hangar 24 ; ils l’initièrent. Alors on lui répondit, et pendant les courtes pauses on lui expliqua le système. Le système, c’était prendre les heures d’un copain, parfois en allonger seize, pour avoir deux jours de libre. C’était tricher la cadence, ralentir pour que les plus rapides ne donnent pas aux ingénieurs un prétexte pour accélérer le rythme imposé. C’était mettre trois francs de côté pour les copains malades, faire des farces aux contremaîtres trop tarte. C’était siffler quand ça venait alors qu’on parlait politique. Le système c’était s’adapter pour survivre, comprendre les règles pour les tourner autant que possible.

Et puis ils lui parlèrent du mouvement. On disait mouvement mais c’était décousu, c’était les anarchistes qui voulaient l’autonomie complète de la production et de l’individu ; ça lui plaisait comme plaisent les rêves. C’était aussi les fédéralistes, qui disaient merde à l’autonomie parisienne et avaient établi un réseau à travers l’Europe, à Barcelone, à Milan, à Lyon, à Münich, à Toulouse, à Bruxelles, à Strasbourg… « A Stockholm, même, » disait Gustav. C’étaient des Proudhoniens et des Bakouniens et d’autres encore, des boutefeux et des prudents, qui trimaient ensemble vers des horizons contraires. Jean parlait de son dégoût du colonialisme, de la Commune impériale, il parlait du temps d’avant, d’avant qu’ils soient nés, quand c’était l’Internationale et la révolution, l’avenir. Il parlait des dérives militarisantes, moralisatrices, et ensemble ils riaient de la vertu communarde.

« Attention, tout de même, l’avait averti Gustav un jour qu’ils parlaient trop librement du sujet. Tous les collègues du hangar ne sont pas du mouvement. Mais il y en a un à qui tu peux faire confiance… Il baissa encore la voix et continua avec un sourire : c’est un contremaître, mais ça ne fait rien. Albion, on l’appelle, parce que c’est un Merçais. C’est un Sociétaire, » avait-il enfin ajouté, en insistant avec déférence sur le dernier mot.

Sociétaire, ça ne lui parlait pas, à Jean, seulement ça avait un bruit de secret et de pouvoir, de révolte, et ça lui plaisait.

*

Enfin le printemps était venu, doux et doré dans leur petit appartement, et la lumière éclatante éclaboussait le salon. Elle y avait passé sa matinée, allongée sur le sofa avec une tasse de cahouah et le numéro de la veille de La Parole, dans lequel était le dernier chapitre du roman-feuilleton de Claire Bonnefoy, que Raffaele suivait avec assiduité.

Une fenêtre ouverte laissait entrer un peu d’air frais et la rumeur tranquille du boulevard. La brise dans les platanes. Le sifflement de la vapeur. Le claquement de sabots. Elle n’avait pas voulu sortir, pas encore, mais avait choisi de paresser, étendue dans une robe rouge.

Onze heures sonnèrent, et Raffaele tendit la main pour attraper le paquet de cigarettes près de ses pieds. Elle tâtonna sans succès pour trouver son briquet, et se redressa. D’un coup d’œil elle vit qu’il n’était pas sur la table basse. Jules, pensa-t-elle. Elle se leva et ouvrit la porte du bureau de son mari. Il y faisait très sombre ; les volets n’avaient pas été ouverts. Elle progressa prudemment jusqu’à la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air et de lumière dans la pièce oppressante.

C’était une pièce curieuse, et curieusement meublée. C’était assez petit ; trois mètres sur deux, peut-être ; Jules l’appelait « son placard. » Elle y venait rarement. Les murs étaient tendus d’un vert sombre, mais l’essentiel de leur surface était couvert de rayonnages emplis de livres divers. Il y avait là, côte à côte, les mémoires de Bonaparte, les Vies des Douze Césars, L’Ethique à Nicomaque, Don Quichotte, Qu’est-ce que la propriété ? et L’assommoir. Au milieu de tout cela se dressait un bureau assez simple et un fauteuil dans le style rétro qu’on faisait dans les années 160, quand les romans d’anticipation comme ceux de Jules Verne étaient soudainement revenus à la mode. Il était fait de plaques de métal brillant attachées par de gros boulons, et était tendu de cuir brun. Il l’avait acheté à une brocante, un an ou deux seulement après leur mariage.

Sur le bureau il y avait une chemise de cuir rouge, avec une étiquette qui indiquait :

« Suspect : Brune.

Documents d’enquête confidentiels. »

Brune. C’était la femme que Jules avait arrêtée, il avait dû oublier son dossier en partant ce matin. Raffaele ouvrit la chemise. Il y avait une photopicte, agrafée à une fiche de renseignements presque vierge.

« Ecco la donna… » souffla-t-elle.

Son regard surtout la surprit. C’était un regard féroce, un regard qu’elle n’avait jamais vu qu’à son mari. La photopicte avait su capturer sa fureur, dans sa mâchoire crispée et ses sourcils froncés. Elle l’examina mieux. Elle était si belle… si jeune ! Son nez grec, son front dégagé lui donnaient un air franc et honnête. Ses cheveux, coupés très courts, laissaient apprécier toute l’harmonie de son visage. Elle me ressemble un peu, pensa Raffaele. Et pourtant c’est une criminelle. Elle se demanda ce qui avait pu pousser cette femme à sortir de la loi, à voler et à tuer.

Le rugissement d’une voiture sur le boulevard la ramena à la réalité, et son regard tomba sur le briquet pneumatique qu’elle était venue chercher. Un peu gênée d’avoir fouillé dans les affaires de son mari, elle referma hâtivement la chemise de cuir, attrapa le briquet brillant et retourna dans le salon, où elle alluma une cigarette.

Par la fenêtre elle vit un oiseau noir, comme un petit corbeau, qui faisait sa toilette sur la gouttière de l’immeuble d’en face. Elle songea que Brune était en prison, et se demanda comment c’était, la prison.

*

Albion lui apparut un jour de prairial.

C’était de bon matin, Jean sortait de l’usine et il devait être six heures trente. Il était assis au zinc chez Balthazar, le troquet en face de l’usine, Gustav à sa gauche et Leopold à sa droite. Le premier lisait L’Europe, un journal fédéraliste qui titrait « Négociations à Rennes : Le Duché libre de Bretagne invite Paris et Londres à parlementer pour éviter la guerre. »

« Qu’est-ce qu’ils peuvent être cruche, à L’Europe… quand les deux côtés veulent la guerre, tu peux négocier ce que tu veux, ça pètera quand même, » grognait-il.

Des bottes claquèrent sur le seuil, et il y eut un court silence, puis la porte battit dans le sens inverse, et un homme entra. D’abord, Jean ne vit qu’une silhouette obscure se découper dans les rayons de l’aube qui perçaient, bas et éblouissants, à travers la porte vitrée. Et puis l’homme avança, et Jean put lui voir un corps mince, presque malingre, de taille moyenne. Une chemise pourpre impeccable, de bonne facture, des bottes noires, étincelantes de propreté, des pantalons noirs et une veste assortie, entrouverte… et au-dessus de ça un visage pas commun, un nez fin mais bossu en son milieu comme s’il avait été brisé plusieurs fois, des joues maigres et des yeux un peu tombants, des cheveux blonds très fin et rares qui, couplés à son teint pâle, lui donnaient un air maladif. Gustav referma son journal, se pencha vers Jean et lui souffla : « Albion. » Jean était déçu. C’était donc ça, l’Albion ? Une petite frappe aux airs de macque ? Tout en lui agaçait Jean, la propreté méticuleuse de sa mise, son visage de fouine, le sourire goguenard qui ne semblait pas vouloir quitter ses lèvres.

Et puis leurs regards se croisèrent. Trois mètres devaient les séparer et Jean reçu ce regard de plein fouet, sonné comme par un coup de poing. Il se dégageait soudain d’Albion une aura de confiance, d’assurance. Il salua Jean d’un mouvement de tête rapide, puis détourna le regard… et à nouveau il n’était plus rien, un excentrique maigrelet à l’autre bout du zinc. Il glissa quelques mots au patron du troquet et disparut dans l’arrière-salle.

« Epatant, hein ? » souffla Gustav.

*

La pierre était froide sous ses pieds nus, et l’obscurité pleine de bruits. Elle tenait ses mains sur les murs de pierre pour se guider dans l’ombre. Le souffle court. L’air était mauvais, il avait trop longtemps stagné dans ces galeries humides et noires.

Soudainement, elle pouvait apercevoir la lueur tremblante d’un feu follet au bout d’un couloir et elle s’élançait en titubant à sa poursuite, saisie soudain d’un frisson d’espoir ; mais aussitôt la lumière s’évanouissait dans les ténèbres et son angoisse la submergeait de nouveau. Elle marchait entre les murs, la pierre sur sa tête et sous ses pieds. Elle était seule.

Il y avait les voix, aussi. Lugubres et lointaines, étouffées et déformées ; elles résonnaient dans les couloirs et la maudissaient. Elles parlaient de souvenirs enfouis et douloureux, de secrets qu’elle seule savait et n’avait jamais confiés à personne, et pourtant les voix les connaissaient. Elle voulait mettre ses mains sur ses oreilles pour ne plus les entendre mais elle en avait besoin pour se guider.

Il faisait si noir, si froid.

Elle se réveillait. Autour d’elle sa cellule, quatre murs de béton peints de gris, une large porte de fer. Deux mètres sur deux, peut-être un peu moins. Elle regardait autour d’elle avec frayeur, croyant trouver l’origine des voix, mais ici aussi, comme dans ses songes, elle était seule. Seule sur son banc de béton, couverte d’une couverture brune et rêche, la tête reposant sur une autre couverture roulée en boule en guise d’oreiller ; immobile, lasse. Ramassée sur elle-même.

Au début elle n’avait pas pu dormir. Une sorte de somnolence alerte l’avait prise. Chaque bruit inhabituel la faisait sursauter, chaque claquement de botte… et si c’était pour elle ? Comme une bête traquée, un œil toujours ouvert, elle avait tenté, sans succès, de dormir… pour se reposer, mais aussi pour tromper l’ennui… pour ne pas penser, simplement, pour que sa peur et son dégoût la laissent en paix. Comme une bête, elle s’était sentie trop grande pour sa cellule. Elle avait pris conscience de son corps comme objet physique et mouvant, comme objet vivant. Il lui avait semblé qu’on avait amputé à ce corps un membre dont elle n’avait jusqu’alors pas eu connaissance, un sens du temps et de l’espace, du mouvement. Elle ne faisait plus partie du monde, comme auparavant, et elle se demandait si on pouvait guérir de ce genre de blessure.

Et puis les cauchemars étaient venus.

Il y avait le grincement du chanvre, et les supplications. Même éveillée, elle les entendait, parfois. Elle comptait dans sa tête, alors, elle tournait en rond dans sa petite cellule et elle comptait, pour ne pas entendre, pour ne pas voir. Un, deux, trois, quatre… la silhouette au bout de la corde, et puis ses cris… quarante-deux, quarante-trois… son visage déchiré par la peur ; septante-deux, septante-trois. C’étaient des petits tours : en retirant la surface prise par le banc, il ne restait pas beaucoup plus de deux mètres carrés. Des tours de quatre pas. Et l’odeur d’urine et de foutre, cent dix-huit, cent dix-neuf.

Froid. Noir.

Seule.

*

Quinze heures chez Balthazar – il y avait là ceux qui avaient dîné après leur service, quelques conversations autour du digestif, et le phonographe qui crachait un air de jasi. Des miettes sur sa table, un cahouah presque vide. Devant lui, la rue brillante était sous l’été, de l’autre côté la fumée étouffait un peu la rumeur des machines. Le soleil en frappant la vitre faisait étinceler la poussière. Jean était de bonne humeur, hésitait à rentrer à pied jusqu’à l’appartement qu’il louait depuis dix jours à Montparnasse. Des copains le saluèrent d’un « bonjour citoyen ! » ironique en sortant du troquet. Il sourit, reposa sa tasse vide, attrapa son baluchon, se leva. Il paya son repas, se tourna vers la porte, une voix l’interpella.

« J’te paie un verre, copain ? »

Il se retourna et, surpris, reconnut Albion. Il hésita un instant, une main serrée sur son baluchon, l’autre posée sur un tabouret, regarda dehors, puis Albion à nouveau. Et puis il eut une moue qui devait se vouloir blasée, et répondit « D’accord. » Le sourire du blond s’élargit, il se retourna et fit signe au garçon de table de leur servir deux bières. Jean s’assit.

« Albion, annonça l’autre en offrant sa main.
– Jean.
– C’est ce qu’on m’a dit, » répondit Albion avec un brin de moquerie.

Leurs deux mains s’étreignirent vigoureusement, et Albion sourit à nouveau, plus largement. Etonnant comme son visage pâle et émacié pouvait paraître jovial. La lueur jaune qui nimbait la pièce, tamisée par la fumée des cigarettes, faisait ressortir ses yeux foncés, pétillants de malice. En prophète improbable il leva sa main droite au niveau de son visage comme pour parler, mais le garçon l’interrompit en posant les deux bières sur la table. Contrarié, il baissa la main, fouilla dans sa poche, et en sortit exactement de quoi payer les deux bocks. Sourit.

« Tu vois, copain, faut toujours faire l’appoint. La monnaie, on oublie de te la rendre, ou bien on se trompe, on ne fait peut-être pas exprès mais tu te fais toujours enfler, au final, tu piges ? Alors faut faire l’appoint, allez ! c’est important. Oh, t’économises pas des cents, mais faut pas cracher dessus, jamais cracher sur l’argent, tu sais jamais qui a clamecé pour qu’il te roule entre les doigts, t’entraves ? »

Il parlait rapidement, en faisant des gestes, découvrant parfois ses poignets nus – le droit était orné d’une cicatrice. Il fit une pause, un instant, pour boire une gorgée. A côté, Jean ne pipait mot et buvait lentement en l’écoutant, mi-amusé, mi-agacé.

« Je t’aime bien, copain. Tu sais, parfois ça s’explique pas, tu dois ressembler à quelqu’un que je connais, peut-être, pas sûr. J’t’ai vu et j’l’ai senti, bon ! ce gars faut que je lui cause. Peut-être le bon Dieu, qui sait. »

Il rit.

« Tu n’aurais pas été en Connacht, dis-moi ? J’y ai été pour un temps, alors voilà, je t’ai peut-être vu là-bas. »

Surpris, Jean fut muet un instant, et puis il dit :

« Je ne pense pas.
– Mmh… Ha ! les copains m’avaient dit que t’aimais pas parler de ton passé. Allez ! on a tous nos secrets, pas vrai ? »

Il y avait pourtant dans son regard comme un doute qui faisait trembler Jean. Il regarda autour de lui nerveusement, à la recherche d’un nouveau sujet de conversation ; par chance quelqu’un près d’eux lisait un journal dont la une titrait « Traîtrise à Guernesey : la Mercie tire son couteau. »

« Qu’est-ce qui s’est passé à Guernesey ? demanda Jean.
– Gy, grogna l’autre. Une batterie anti-aérienne merçaise a ouvert le feu devant un dirigeable Parisien pour lui interdire le passage.
– Entre le lion de l’autre côté de la mer et le loup de ce côté-ci… c’est à croire que nos gouvernements ne savent plus faire que la guerre. »

Albion acquiesça gravement et avala une gorgée ; le passé de Jean semblait lui être tout à fait sorti de l’esprit, à présent.

« T’as bien raison, copain. Ils savent qu’il ne leur reste plus que la gloire alors, allez ! En ordre les enfants, devant les canons… et avec le sourire, Barnabé ! c’est pour la patrie ! Pro patria, et fluctuat nec mergitur, amen ! » Il parlait avec énergie, en mimant ses propos avec de grands gestes. Il reprit, plus sérieusement, mais toujours avec ce soupçon de gaie raillerie. « La révolution sociale, ça fait perpète qu’ils se la sont fichue au cul, alors il reste que la guerre, les conquêtes, tu piges ? Alors ils y foutent le paquet, allez ! les usines, les défilés, des engins qui pourraient faire péter de peur le tzar mais bran ! pas de progrès social, pour ça non ! tu saisis ? »

Jean hocha la tête.

« Et ça te fait pas mal, à toi, dit-il, de bosser pour les ateliers, à faire des aéroscaphes ? Et contremaître avec ça ! »

L’autre éclata de rire, puis engloutit une copieuse gorgée de bière pour ménager son effet.

« Contremaître, justement ! Tu me verras jamais poser un boulon de leurs fichus engins. Moi j’surveille, copain, tu vois, j’surveille, allez ! mais… – il baissa le ton, se pencha à son oreille – … certainement pas pour eux ! »

Il fit un clin d’œil, fier de lui, un peu suffisant. Jean resta muet, l’air perplexe, alors il regarda bien autour d’eux que personne n’écoutait et se pencha à nouveau vers lui et souffla :

« Eux, ils voudraient que je vérifie que les vis sont bien serrées, que tout est bien aux bonnes dimensions, tu vois ? mais moi hop que j’sabote, hop que j’détraque et allez ! j’enraye la machine et roulez, Babette ! »

Il ricana, finit son bock, en demanda deux autres. Jean était sidéré.

« Et s’ils te chopent ?
– Bah, ils pourront jamais être bien sûr que c’était moi, au pire ils me foutent à la lourde eh ben, j’ferai autre chose, tu piges ? Facile. Mais faut être cabin, pour ça… contremaître, se corrigea-t-il, j’oublie que t’es un bleu, t’as pas les mots encore ; cabin c’est contremaître, voilà, à cause qu’ils sont les clebs des ingénieurs, tu vois ? »

Jean acquiesça, fasciné.

« Toi faut pas qu’t’essaie, marche avec le système, avec les copains, ralentis la cadence quand tu peux, bornes-toi à ça, des fois que ton cabin soit pas dans le mouvement. »

Il but à nouveau et renifla bruyamment. Jean but également, il était dans cet état merveilleux où un peu d’alcool semble nous avoir libéré et décuplé nos sens, quand il les a en fait émoussés. Ils parlèrent un peu du mouvement, en termes vagues, comme toujours.

« Eh, Paname a changé, c’est sûr, se lança à nouveau Albion. Ça se voit pas comme ça, c’est invisible pour les yeux, comme l’autre disait, mais c’est bien là, tu piges ? Tu vas voir, avec la déclaration de guerre – c’est pour le printemps, souffla-t-il, l’air sûr de lui, peut-être bien floréal – tu vas voir, ça va chauffer, une ou deux fois, mais ça ne sera rien, des feux de paille, tu vois, ça rife bien, mais pas longtemps, et puis ça ne sert à rien, voilà. Mais ça finira par prendre. Parce que bran, j’étais du côté de Ménilmuche aujourd’hui, bah, copain, j’avais jamais fait gaffe comme ça renifle. Et les gars, ils crèchent dedans, allez ! ils voient bien. C’est la même à Montmartoche, au Faub’ Stant’, partout. Ça va péter, j’te l’dis. Ça va péter, mais pour de bon, c’te fois, t’entraves ? Bam ! »

Il avait ponctué l’explosion d’un grand coup de poing sur le zinc, et Jean sursauta. Albion rit.

« Jusqu’en haut de la tour de la Cité qu’on va l’esgourdir. Allons, ton verre est vide – Garçon ! la même chose, et puis trouve-nous une bouteille de juniver pas dégueulasse, du sec, pas du long, hein, tu piges ? – Enfin moi j’te dis ça, c’est pas que je suis un boutefeu ou rien, tu piges, juste je sens les trucs, j’suis comme ça, et moi je te le bonis, ça va péter, ça sent mauvais, trop mauvais. »

Il ne s’arrêtait de parler que pour boire une gorgée de bière, de temps à autres. En un sens, et malgré sa véhémence verbale et gestuelle, ce long prêche était reposant. Jean n’avait qu’à en suivre le flot, en s’accrochant un peu quand l’argot se faisait plus obscur. Parfois il intervenait, en général pour renchérir, souvent pour cracher sur l’impérialisme de la Commune, sur sa morale patriarcale et guerrière.

« C’est ça, grognait Albion, c’est Sparte, t’as raison ! Du sang, des morts, la Révolution que foutre ! Tout ça pour quoi ? Tomber deux mille berges en arrière, vlan ! T’as raison, zig, allez ! y’a plus que la guerre pour eux, plus que la guerre mais bran on la f’ra pas, et si on la fait, eh ben voilà, on s’arrangera pour la perdre, pardon ! »

Ils éclatèrent tous deux de rire.

« Garçon, les p’tites sœurs ! »

*

Ils quittèrent le troquet bras dessus-bras dessous, après qu’Albion eut seul réglé la note. Il insista pour accompagner Jean pour un bout, assurant que c’était sur sa route. Il avait enfoncé une casquette noire sur son crâne, jeté une veste sur ses épaules. Jean avait moins bu, beaucoup moins, mais c’était assez pour qu’il sente que ses membres étaient gourds, sa bouche pâteuse. Il aurait oublié son baluchon si un garçon prévenant ne le lui avait mis sous le bras. Il y avait eu une averse, et l’air frais de la fin de l’après-midi le dégrisa un peu, à peine. Il se dit qu’il était bête de se trouver si saoul avant que la nuit ne soit tombée. Albion parlait toujours, avec force gestes et éclats de voix. Il semblait plus enthousiaste qu’ivre, à dire vrai.

« Alors moi la largue j’y jase : ‘si ça plaît pas à ta daronne, bonis-y bran et voilà !’, mais bran, bran, s’trouve que c’était pas la daronne, mais le jules. Bon alors là j’entrave, mariée, c’est quelque chose, hein, alors j’ai lâché mais bon, j’me rappelle de temps en temps à son bon souvenir, tu vois, voilà ! hein, enfin, tout ça ça me fait rigoler, allez ! »

Et, de fait, il rit, et s’arrêta net. Ils étaient arrivés rue de Sèvres.

« Zig, je te laisse là. »

Mais comme il n’offrait pas sa main, ni ne semblait déterminé à partir, Jean ne répondit pas.

« Tu sais, continua Albion après un moment, si ça t’emmerde de trimer dans l’armement, j’ai des copains à mézigue qui pourraient te bailler des… mmh, petits boulots. »

Il était calme soudain, sévère, comme sobre. Jean hésita un instant, étonné.

« T’es un bon zig, Jean. Un coup de main ci, un coup de main là, et on te fiche une piaule, du beurre. Seulement, faudra pas poser de questions, tu piges ? »

Jean ferma les yeux un instant, réfléchit. La rue était pleine de gens qui rentraient du travail, de bruits et de couleurs, de mouvement. Ça tourbillonnait autour de lui et ça le fatiguait. Il pensa qu’il s’était levé avant cinq heures, ce matin, qu’il avait mal dormi et qu’après ça, il s’était collé pour huit heures devant une tâche épuisante et abrutissante. Il se sentit las, brisé, il haïssait son emploi et il pensa au lendemain… qui serait le même. Il vit un groupe de bambocheurs passer près qui commençaient seulement à s’amuser et il envia la facilité de leur existence.

« Merci, je préfère me débrouiller seul. »

L’autre sourit.

« Esgourdé. Bon zef, zig. »

Volte-face, il prit l’avenue de Breteuil et lança par-dessus son épaule :

« Siffle-moi si tu changes d’avis. »

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