LGC – 3 – Communes d’Algiers et de Paris

Le sidérophidien des boulevards hurlait en s’élançant sur les Batignolles. Le battement régulier de ses roues sur les rails et le rugissement du moteur couvraient sans difficulté les échos de la rue. Jean était accoudé à la rambarde du train, les cheveux perdus dans la vapeur crachée par la voiture de traction. Son regard paressait sur le boulevard, des robes des femmes aux platanes roussis par l’automne. Il faisait frais, les badauds ne traînaient pas. Il regarda sa montre, se mordilla la lèvre comme il le faisait quand il hésitait, décida de descendre à Pigalle.

Il travaillait aux postes, maintenant, avenue Victor Hugo, et prenait tous les jours le sidérophidien à l’Etoile. Il descendait généralement à Barbès, où il partageait un petit appartement avec Elie depuis qu’il était arrivé à Paris, mais quand le temps était agréable il lui arrivait de descendre un peu plus tôt pour faire quelques pas sur le boulevard avant de rentrer.

C’était un bon boulot, les postes, ça lui plaisait. C’était dur, bien sûr, et abrutissant – il triait le courrier. Mais ça le forçait à penser à autre chose qu’à son passé. Et puis il y avait autre chose… toutes ces lettres qui passait entre ces doigts, il n’en connaissait que la destination mais il aimait se représenter leurs auteurs et destinataires, parfois ce qu’elles contenaient. Un faire-part, une facture ou un devis… et puis parfois des lettres anonymes, de menaces ou d’amour, une correspondance entre vieux amis… d’autres fois un timbre étranger enflammait son imagination.

Tout ce papier, toute cette encre, ça lui donnait des idées. Il avait écrit un peu, plus jeune… des poèmes d’adolescent, fades et maladroits. Mais il avait mûri, pensait-il. Au fond de lui, et sans jamais le reconnaître clairement, il s’était toujours considéré comme quelqu’un d’intelligent, de doué, à qui de grandes choses devaient arriver… alors, n’est-ce pas, pourquoi non ? Il jouait avec des rêves de gloire, mais depuis deux mois qu’il y avait pensé pour la première fois il n’avait pas écrit la moindre ligne. Si je passais le temps que je passe à rêver de gloire à y travailler, pensait-il parfois avec agacement, peut-être que j’arriverais à quelque chose.

A Pigalle Jean réajusta sa veste grise, son chapeau, tira un cure-dent qu’il glissa entre ses lèvres, puis bondit parmi les autos pour rejoindre le trottoir. Avec lui le sidérophidien recracha la moitié de ses passagers avant d’en avaler plus encore par un mouvement de ressac ; puis il repartit dans un tonnerre assourdissant. Jean s’engouffra dans la foule avec délice. La multitude autour de lui était rassurante, elle garantissait son anonymat et le divertissait. Il s’amusait à observer les passants, à les admirer parfois et à les moquer souvent, et se plaisait à l’idée que ceux-ci de leur côté faisaient de même et le considéraient avec mépris, crainte ou envie. Il aimait savoir qu’il n’était pour eux qu’une image sans épaisseur ni signification, une silhouette passagère et anonyme. Quand le trottoir se faisait plus étroit ou que l’on se massait devant un théâtre, un salon de variétés, un bordel ou une salle de kinéma, la pression des corps contre le sien lui rappelait sa propre masse, lui donnait une forme concrète. Il allait à travers le tumulte du boulevard et son bourdonnement constant. « Je suis le centre paisible d’un monde agité », pensait-il, et comme par réaction ce tapage autour de lui accroissait son propre calme.

Sur un mur un fantaisiste avait écrit « Vivent le Roy et Ravachol ! » Jean sourit. Ravachol, c’était le nom qu’ils donnaient à Fulgence, aux postes. Fulgence était au tri, comme Jean, mais il disait toujours que ça ne durerait pas, qu’il allait faire de grandes choses. Jean se souvenait bien de ce qu’il lui avait répondu quand il lui avait parlé de ses projets. C’était son troisième jour aux postes, et à force d’entendre cet homme se faire appeler Ravachol, il lui avait demandé d’où lui venait ce surnom.

« Regarde-moi bien, avait dit Fulgence en se dressant bien droit devant Jean, et dis-moi ce que tu vois. »

Jean l’avait bien regardé : devant lui se tenait un homme de haute taille et assez large, avec une gueule un peu carrée mais pas vilaine, des cheveux noirs et épais, et surtout une formidable moustache en croc.

« Laisse-moi t’aider, petit, avait repris Fulgence. Ce que tu vois, c’est un Homme, avec une majuscule. Et laisse-moi te dire, les hommes comme moi ne finissent pas aux postes – les postes, c’est pour les enfants. Un jour, je serai Général, comme Ravachol. Tu verras. »

Il avait dit tout ça avec le plus grand sérieux, et malgré le ridicule de la situation Jean n’avait pas eu envie de rire. Il se souvenait même avoir pensé que si le monde était bien fait, Fulgence serait en effet général… non parce qu’il était l’homme le plus massif et intimidant que Jean ait jamais rencontré, mais parce qu’il semblait marcher partout comme en pays conquis. Il fallait le voir, assis à son poste de tri, deux têtes plus haut que tout le monde, à surveiller ses collègues comme s’il s’agissait de son état-major.

Jean et Fulgence étaient vite devenus bons amis. C’était une amitié bien étrange, pourtant, car ils ne semblaient d’accord sur rien. La veille Jean avait fait part à Fulgence de son dernier projet de roman.

« Ah, fais pas ça, malheureux ! avait grondé Fulgence. Les livres, c’est une diablerie pour voler l’homme. On lui fait croire que ça apporte le savoir, quand en fait ça le lui prend. Bien sûr, on peut écrire des tas de choses dans les livres et comme ça, on est sûr de pas les oublier… mais c’est bien le mal ! Plus personne ne se rappelle plus rien que ceux qui ne savent pas lire ! C’est terrible, on croit accroître son savoir quand en fait on s’en débarrasse. C’est comme toutes ces machines, partout. L’homme se croit plus fort parce qu’il a construit des machines qui pouvaient soulever des montagnes… imbécile ! La machine lui a volé sa force. Laisse-moi te dire, dans vingt ans on sera tous des vers, misérables et stupides, à ramper entre les livres et les machines ! »

Le vacarme changea quand Jean approcha Barbès : la cacophonie festive de Pigalle fit place au martèlement brutal des usines. Des nuages de fumée et de vapeur gonflaient çà et là devant la bouche d’un atelier. Au coin de Barbès et de Rochechouart le nuage était tel que les passants n’étaient plus que des formes éthérées, des fantômes obscurs dans la masse nacrée de la vapeur. Parfois la forme inquiétante d’un chien se dessinait et semblait un loup, dans la brume les moineaux étaient des corbeaux. Le hurlement des clacsons mêlé au tonnerre des forges faisait le discours d’un dragon de fer caché dans les nuées. Jean passa devant un four et il força le pas pour échapper à son souffle chaud. A Barbès on faisait le fer et on l’anthraçait, on le fondait dans le feu pour le forger au Trône-Renversé ou bien à Grenelle. La brume ne s’en levait jamais. Même lors des jours de repos officiels il fallait que le vent souffle fortement pour la dégager vers le cœur de la ville, le long du boulevard de Magenta et de la rue du faubourg Poissonnière. Pour éviter les accidents et guider piétons et véhicules on avait installé des lanternes jaunes et rouges qui rappelaient celles de Pigalle ; c’est à leur lueur blême que Jean se guida pour remonter le boulevard Barbès.

Peu à peu les vapeurs se dissipèrent à mesure qu’il remontait le boulevard. Après deux cent mètres, il leva les yeux au ciel. Quelques-uns de ces nuages qui ont l’air de longs filaments de coton qu’on aurait déchirés dans le ciel, minces et légers et qu’on appelle cirrus, flottaient çà et là, dérivaient lentement vers le sud ; son regard les suivait, et il sourit à l’idée qu’en un sens, il marchait à contre-courant.

*

Un matin, quelques jours plus tard, sur l’esplanade du palais de la Révolution, une gamine faisait les cent pas sous la statue d’un éléphant, et ses pas crissaient dans le gravier. Cette enfant avait, parmi la horde misérable et bruyante des orphelins de Paris, le surnom de Chimère. Ce nom, disait-on, venait qu’elle était féroce comme un lion, rusée comme un serpent, et têtue comme une chèvre. Ce n’était d’ailleurs pas le seul nom qu’on lui donnait, et ses camarades sans cesse lui donnaient mille titres de cette forme de noblesse factice qui fleurit également chez l’enfant et le criminel.

La Chimère venait souvent sur cette esplanade. Elle aimait ce palais imposant et étrange, la rotonde fantaisiste flanquée de deux tours carrées et de deux ailes en demi-cercle qui s’étalaient face à la Seine, et dont l’architecture et les ornementations extravagantes contrastaient étrangement avec la sobriété communarde – ça lui plaisait. Un jour, elle avait entendu un vieil homme appeler ce style « oriental », et expliquer à son petit-fils que c’était une référence aux palais mauresques. « Le rabouin si ce vioque parle français ! » s’était exclamée la Chimère, mais le vieil homme un peu plus loin avait fait mine de ne rien avoir entendu, et avait continué à expliquer que ce choix architectural avait été fait en commémoration de la réussite de la révolution d’Algiers, dont le palais devait porter le nom afin de célébrer l’alliance qui venait d’être signée entre la Commune d’Algiers et celle de Paris. Là-dessus, la Chimère avait éclaté de rire et était partie en chantant, sur l’air de « Pomme de reinette » :

« Communes d’Algiers
Et de Paris
Drapeau drapeau rouge
Commune d’Algiers
Et de Paris
Des os des os gris !

« Cache ta main derrière ton dos
Ou j’te donne un coup d’marteau…

« Communes d’Algiers
Et de Paris
Drapeau drapeau rouge
Commune d’Algiers
Et de Paris
Des os des os gris ! »

A vrai dire, la Chimère ne faisait pas beaucoup de politique, et d’Algiers elle savait seulement que c’était une ville lointaine où le soleil brillait toujours. Elle se l’imaginait couverte de palais comme celui-ci, de palais « orientals », comme elle disait ; et elle pensait souvent que ça devait être une ville assez jolie. Mais du palais de la Révolution elle aimait surtout l’esplanade, qui descendait du palais jusqu’au fleuve, pleine de cascades, de fontaines et de sculptures figurant des animaux exotiques qu’elle ne verrait jamais vivants. Peut-être si on l’y avait emmenée aurait-elle aimé le musée de la révolution qui était dans la rotonde, et où l’on exposait de vieilles reliques telles que le manteau du citoyen Robespierre et un des fameux canons de Montmartre… mais rien n’était moins sûr, car la Chimère n’appréciait rien tant que le grand air.

Ce matin, l’enfant n’était pourtant pas là pour flâner. Elle avait une vieille montre à remontage automatique en cuivre attachée à son poignet, et elle la consultait souvent en faisant une grimace étrange. La légende disait que quand la Chimère regardait sa montre en fronçant le sourcil droit et en avançant sa lèvre inférieure, le temps allait plus vite. Tous les gosses au nord de la Chaussée d’Antin savaient cela.

Et tout en regardant sa montre l’enfant chantonnait en trottant de-ci de-là au rythme de son chant.

« A cheval gendarme,
Au trot bourguignon
Allons à la ville,
Comme les autres y vont.

« Les dames y vont,
Au pas, au pas, au pas.

« Les demoiselles y vont,
Au trot, au trot, au trot.

« Les messieurs y vont,
Au galop, au galop…

– Au galop, » coupa une voix derrière-lui, et elle se retourna en sursaut, car elle n’avait entendu personne venir.

L’homme devant elle était enveloppé dans un grand manteau qui cachait le bas de son visage, et un chapeau brun masquait son front. Malgré ces manières, la Chimère reconnut immédiatement son mystérieux et illustre visiteur. Elle disait visiteur, parce que tout Paris était à la Chimère – peu importait où l’on venait la trouver, elle était toujours à domicile et on lui rendait visite.

« Salut, Part-de-Coère.– Salut, Chimère. Comment vont les drilles ?
– Ils se préparent pour l’hiver, » fit l’enfant avec un air faussement mystérieux, et un peu bravache également. L’homme hocha la tête et entraîna l’enfant à l’écart de l’allée. Il avait le pas énergique, presque sautillant, de ceux qui ne peuvent tenir en place.

« Alors, voilà. C’est pour un chêne qui est arrivé à Paname l’été dernier. Pour le moment, il taffe aux postes, avenue Victor Hugo, mais ça ne durera pas. »

Il écarta un pan de son manteau pour en tirer une enveloppe, qu’il tendit à l’enfant. Dessus il y avait une adresse à Barbès.

« Voilà, c’est son adresse pour le moment. Dedans j’ai mis sa photopicte, et j’ai écrit au dos son nom, quelques informations qui te seront utiles. C’est bien simple, il faut que tu le tiennes à l’œil. En loucedé, tu piges ? »

L’autre hocha la tête.

« Facile. »

L’homme sourit.

« Gaffe, tout de même, reste méfieuse, c’est un tueur. »

L’enfant haussa les épaules, et fourra l’enveloppe dans une des cinquante-trois poches secrètes de ses hardes majestueuses (il y en avait trente-quatre autres qui n’étaient pas secrètes, et huit qui l’étaient plus encore et où elle cachait ses trésors le plus rares).

« Je t’en dois une, Chimère, fit l’homme en s’éloignant.
– Un peu, mon n’veu, » souffla la gamine, et elle trottina gaiement vers le fleuve où l’attendait une autre aventure et un triomphe certain.

*

Des ombres autour de lui, fumées épaisses et opaques, sa poitrine comprimée. Doigts tendus dans l’obscurité, qui s’agitent dans le vide, il étend ses membres comme pour trouver un appui mais autour de lui le néant s’étend à l’infini… noir, embrumé et épais comme de la poix ! Son cœur qui lui remonte, au bord des lèvres… si sèches ; il s’agite et suffoque, se crispe. Mille serpents qui glissent, tièdes, contre son corps, et l’enserrent de leurs corps immatériels et flasques, sa bouche ouverte pour trouver de l’air et ses doigts qui cherchent… Ses lèvres frémissent et il veut crier, mais le souffle lui manque, il gémit à peine et ne s’entend pas, se contorsionne en vain… Ses yeux écarquillés distinguent à peine ses membres vêtus d’ombre, silhouettes floues dans le chaos informe…

Soudain sous ses doigts la texture fraîche et souple d’une peau étrangère, il tord son cou et la voit, un pied qui descend vers lui dans un halo de lumière… il est ébloui d’abord et ferme ses yeux meurtris mais sa main, serpentine, remonte le long du pied, se referme sur la cheville délicate. Et soudain il se sent happé, tiré vers le haut par ce membre séraphin ; le bas d’une jambe de nacre, nimbée de lumière, se dessine dans la masse obscure…

Jean se réveilla en paix avec seulement le souvenir de sa main caressant une cheville et celui plus flou d’une femme qu’il ne pouvait distinguer. Ses yeux s’ouvrirent et au-dessus de son lit le plafond était éclairé par les lueurs de la ville. Il se redressa. Ses draps défaits et tordus témoignaient d’un sommeil agité, mais bien que la netteté presque photopictique de son rêve l’avait troublé il se sentait particulièrement détendu. Devant lui l’oriel du séjour était entrouvert et le vent berçait les rideaux écartés. Il se prit à rêver qu’un ange venait de s’y enfuir. Il sortit de son lit, enfila une chemise, se mit à la fenêtre.

La nuit était pâle en dehors, éclairée par la ville. Aux immeubles cent bouches de lumière faisaient sur les façades des constellations étranges. Il les dessina du bout de son doigt, suivant la ligne des points les plus lumineux ou isolés, esquissant avec ces astres un réseau de formes et d’arabesques, tout un cosmos qui l’entourait et le rassurait, une ville ordonnée qui effaçait le chaos de la journée.

Face à l’immensité de sa création il se sentit seul. L’inanité de son existence le frappa et l’engourdit, il alla à son chevet et ouvrit sa montre. Dans trois heures à peine Elie allait se lever, accompagné sûrement de quelque nouveau compagnon, et lui les verrait, beaux, s’éveiller en même temps que la ville. Il devrait alors les quitter, ces êtres joyeux, insouciants et supérieurs, et se laisser avaler par la rue. Il s’étendit sur son lit, passa sa main dans ses cheveux pour les ramener vers l’arrière de son crâne. Il avait tout à fait oublié son rêve et les constellations à sa fenêtre. Il lui semblait que sa couche, tendre et tiède, voulait l’attirer à nouveau vers le sommeil et l’oubli. Il pensait : « ça s’arrangera, cela ne peut pas se faire du jour au lendemain, sans difficulté. » Il avait après tout une vie à oublier et une autre à construire. Il se retourna et s’enfouit dans ses draps… l’instant suivant, il dormait déjà.

*

L’automne, le parc Monceau se vêt de roux et d’or. Derrière les grilles dorées du citoyen Davioud, les allées serpentent entre arbres au feuillage cuivré, statues et colonnades blanchâtres et bassins olivâtres.

Ils marchaient l’une près de l’autre, promeneurs silencieux sous le soleil fade ; elle longue et belle dans une robe jaune, ses longs cheveux noirs flottant sur son châle brun, et lui un peu raide dans son manteau gris, l’air troublé. Les grives autour d’eux passaient en piaillant dans l’air frais.

« Tu n’es pas très bavard aujourd’hui, dit-elle, moqueuse.
– C’est que j’ai déjà dit cent fois ce que j’aimerais te dire encore maintenant, et que j’ai peur que cela finisse par t’ennuyer, » répondit-il en s’arrêtant pour la regarder. Elle avait un nez droit, assez long mais très fin, des pommettes hautes, de grands yeux clairs, le visage ovale. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade sur ses fines épaules.

Elle sourit, silencieuse, et puis repris sa promenade en disant :

« C’est vrai, Amaranthe, et nous avions convenu, je crois, que nous n’en parlerions plus. J’aime beaucoup ta compagnie, mais les serments et les demandes que tu me fais m’attristent, car je ne peux y répondre et cela te désole. »

Il ne répondit pas, sachant qu’elle n’avait pas fini.

« Je n’aime pas te voir désolé.
– Je le sais bien, Raffaele, tu as le cœur trop tendre. »

Il la connaissait si bien, désormais ! Il savait où elle aimait se promener – là s’arrêter pour voir les cygnes, puis repartir dans cette petite allée entre les arbres, derrière le saule pleureur qui trempait son chagrin dans la mare verte. Sous leurs pas un tapis roux et jaune de feuilles mortes bruissait doucement, parfois elles tourbillonnaient dans l’air devant eux.

« Il faut donc que tu trouves un autre sujet de conversation, et surtout qu’il soit gai. »

Alors il se reprit, se redressa un peu, sourit tant que possible, et fut de la meilleure compagnie qu’il pouvait. Après tout il était ordinairement expert à camoufler ses sentiments, son identité même, il savait jouer de ses traits, de ses mots et de sa voix pour déguiser sa pensée, et cela ne devait être bien difficile pour lui de paraître gai et d’amuser une dame.

De plaisanterie en plaisanterie il l’emmena près de la pyramide, l’une de ces folies étranges qui parsèment ce jardin. Ils s’assirent sur un banc face à l’édifice, soudain silencieux.

« Ça n’est pas un nom, ça, Amaranthe, dit-elle soudainement.
– Non, » répondit-il, un peu cassant.

Elle le regarda avec surprise – elle l’avait déjà vu mélancolique et rêveur… parfois un peu cynique, mais jamais cassant. Il regardait droit devant lui, soudain fermé. Ses yeux lui étaient masqués par ses cheveux blonds, qu’il avait un peu plus longs que d’habitude. Il était si distant, soudain… Que savait-elle, enfin, de cet homme ? Ni son nom, ni son âge, ni son état, ni son adresse – c’était toujours lui qui venait la trouver. Au reste il était pour elle plus un fantasme qu’un homme, avec ses vêtements toujours impeccables et son nez cassé, une sorte de bandit au grand cœur, un rêve de gamine… elle sourit, attendrie. Il lui vint soudain à l’esprit qu’elle ne l’avait jamais touché, pas même effleuré, et que pour elle il était immatériel… comme un personnage tout droit sorti des pages d’un roman. Et comme un personnage de roman, certainement, il avait un passé très obscur et très douloureux.

« Pardonne-moi, dit-elle enfin. Tu me diras ton nom quand tu le souhaiteras. »

A bien y réfléchir, elle n’était pas certaine de vouloir le connaître.

*

Brique ocre et aube lavande, tumulte et odeurs ; Montmartre s’éveillait. Autour de l’aérodrome des centaines de masures de brique fleurissaient en corolle ; çà et là, au hasard des ruelles, jaillissaient de vieux immeubles que le temps avait teintés de gris ou des cabanes de bois et de tôle. Tout cela se tenait serré, agglutiné, accroché à la colline comme des coquillages à la coque d’un vieux navire. Des rues mal pavées y serpentaient, couvertes d’ordures et de gamins. Les gosses étaient sales, encore plus sales que les rues, car elles au moins étaient régulièrement rincées par la pluie… Ils avaient le visage noir et les genoux rouges, des vêtements trop grands pour eux, distendus et troués. Leurs cheveux étaient des crinières, leurs ongles des griffes, leurs rires des chants, et vice-versa. Leur ventre ? Cette blague. Chats des caniveaux, sauvages. Le museau boueux ils allaient, meutes bruyantes, dans les ruelles étroites. Un couteau ci, une fronde là, mais c’était plus pour le jeu qu’autre chose. Aboiements, chants et rires, voilà leur langue. Ils avaient des noms de guerre, des chants de guerre qui résonnaient dans les rues au premier matin.

« P’tit rentier, gentil p’tit rentier,
P’tit rentier, je te plumerai.
Je te plumerai les poches,
P’tit rentier ! »

En haut de la rue André del Sarte venait la forme brumeuse de Jean, engoncé dans son manteau gris. Cela faisait six mois maintenant qu’il était rentré à Paris… La misère autour de lui le prenait au corps, peut-être par compassion mais surtout parce que c’était l’image vivante et angoissante de ce dans quoi il risquait de s’enfoncer. Le froid qui lui saisissait les côtes à travers son manteau de fortune lui semblait le présage d’une vie minable et terrible, pleine de faim, de froid et de fatigue… les espoirs sont cruels quand ils meurent jeunes. Douze jours plus tôt, il avait été licencié de son emploi aux postes, sans raison apparente. Depuis cela il vivait sur ses maigres économies, et sur celle d’Elie. Et comme à l’aérodrome de Montmartre, qui est tout proche de l’appartement qu’il partageait toujours avec Elie, on prenait souvent des journaliers, il allait y tenter sa chance toutes les nuits. La nuit il y avait autant de travail, mais moins d’ouvriers… parfois on lui donnait du travail, et parfois non. Le plus souvent, non.

Il en était venu à haïr ce quartier, sa misère et sa petitesse. Avant, lui avait-on dit, ç’avait été un quartier animé, grouillant de passants, d’artistes, de marchands de tissus, de vendeurs à la sauvette, de mendiants et d’officiers de police. Tous étaient partis. Rue André del Sarte, les peintres avaient fermé leurs ateliers. Seuls restaient quelques rats, et Montmartre entier était comme une tumeur que Paris tentait d’expulser. Elle restait pourtant là, accrochée à sa colline, et dans ses ruelles obscures les têtes-brûlées s’agitaient, s’organisaient. On échangeait des informations et des armes, on formait des sections, on rêvait beaucoup. La misère faisait les insurgés, l’oisiveté les révolutionnaires. On disait que l’une des « Sociétés » les plus puissantes avait établi ses quartiers à l’ombre de la colline. Le peuple ouvrier de Barbès qui vivait là s’était mêlé au mouvement, le craignait et l’aimait, le respectait et le haïssait parfois. Voilà la tumeur qui avait gagné Montmartre ; tout un potentiel de chaos et de réforme qui représentait pour une partie du peuple parisien un espoir, la possibilité d’un changement et d’un renouveau. Dans les arrière-boutiques, dans les rues obscures et aux comptoirs désertés on murmurait un nom, le nom d’une bête formidable, d’un roi des voleurs et magicien de la liberté. Le nom d’un géant, d’une ombre invisible et insaisissable. « Linspré. » Aux postes, déjà, il avait entendu murmurer ce nom, mais à Montmartre c’était autre chose. On le murmurait aussi, bien sûr, parce qu’on avait peur de la garde, mais c’était comme une rumeur constante, « Linspré, » là une prière, « Linspré, » là une malédiction.

« P’tit rentier, gentil p’tit rentier,
P’tit rentier, je te
plumerai.
Je te plumerai la banque,
Et les poches,
P’tit rentier ! »

Les gosses dépassèrent Jean en galopant et rugirent vers la rue de Clignancourt. Ce matin encore, après qu’il ait attendu pendant des heures avec les autres, on lui avait dit : « Rien aujourd’hui, citoyen. Peut-être demain. » Le givre avait pris son col pendant la nuit, le froid de nivôse avait rosi son nez et ses joues. Devant ses lèvres pâles son souffle faisait de la brume. Sur le côté de la rue, des poches de neiges se cachaient à l’ombre des portes cochères et des enseignes, parfois dans le court interstice entre deux bâtisses. Les enfants s’y arrêtaient parfois pour faire des munitions – ils étaient en guerre constante, entre eux, contre d’autres clans, avec un chat ou avec l’ordinaire. Il fallait qu’ils courent et qu’ils se battent, s’ils ne voulaient pas que le froid les dévore. Leur chant s’éloigna, s’estompa…

« Et l’matelas,
Et la banque,
Et les poches,
Enfoi… »

… et disparut. Soudain, Jean n’entendit plus que le hurlement brouillon de la ville. La rue de Clignancourt qui, bordée d’immeubles plus hauts, remontait légèrement sur sa gauche, paraissait l’enfermer et clore son horizon. Toujours plus de masures branlantes et de vieux immeubles grisâtres. La ruelle, vidée des gosses, était toute à lui, mais qui aurait voulu d’elle ? Jean força le pas, bercé par le claquement net et régulier de ses bottes. Souvent, en Ivernie, pendant les longues marches, ce rythme sec l’avait poursuivi jusque dans son sommeil comme une vieille rengaine. Ce souvenir soudain le troubla. Il marqua une pose en haut de la rue Christiani. Encore un militaire, pensa-t-il. A gauche, à droite, des boutiques, des ateliers, des cabarets, fermés pour la plupart, façades borgnes et muettes. On entendait, en bruit de fond, le martèlement brutal des usines et la rumeur des boulevards. Au bout, le boulevard Barbès disparaissait, noyé dans la brume. Alors il se mit à avancer. Déserte, la rue semblait une descente aux enfers. Un pas, puis un autre. Le choc des bottes contre la pierre, comme un tambour de guerre.

Ou comme un glas. Il descendait et les murs autour de lui s’élevaient et lui cachaient le ciel, les vapeurs de Barbès restreignaient sa vision, son univers. L’espace autour de lui n’était plus le sien, c’était les murs crus et hostiles d’un bagne. Il pensait aux champs de son adolescence, rêvait de mers ouvertes et d’ombres closes. Les rues qui s’ouvraient sur les côtés n’étaient que des perspectives tronquées, des pièges, un dédale qu’il avait tant parcouru qu’il était pour lui fait d’automatismes, il allait dans ces rues comme dans un sidérophidien, porté par une machinerie qu’il ne contrôlait plus depuis longtemps. Les rues le portaient et la ville, bête fauve, avait dévoré sa liberté.

« Barrbetz ! » s’exclama-t-on près de lui, avec un accent qu’il ne connaissait pas. Il se prit à rêver. Le nom d’une rue, d’un lieu quotidien, bien connu, mais prononcé différemment, avec un accent ou par ignorance, et déjà c’est une île, un désert, ou une ville d’Asie ; quelque lieu exotique, inconnu et excitant. Mais un sidérophidien, serpent de fer hurlant, passa et brisa sa rêverie. Il descendit le boulevard, songeant que demain il faudrait chercher un nouvel emploi, pour survivre.

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