LGC – 2 – Bienvenue à Paris, citoyen

Son manteau gris, serré sur ses épaules, claquait sauvagement. Ses yeux bruns étaient braqués vers le sud, mais parfois une bourrasque l’obligeait à les fermer. Il avait un visage anguleux, auquel sa forte mâchoire donnait une allure décidée, presque agressive. Un semblant de barbe, vieux de quelques jours, courait le long de son menton et sur ses joues maigres. Sur sa tempe droite, une fine cicatrice en forme de croissant, ou peut-être de cercle, se cachait derrière ses cheveux noirs ébouriffés, durcis par le vent et le gel. Bras croisés sur la balustrade de fer, le dos arqué, il haussait ses épaules contre son cou pour tenter se protéger du gel – à cette altitude l’air était si froid qu’il lui brûlait les joues. Ses deux mains aux articulations saillantes pendaient au-dessus du vide – il pliait et dépliait sans cesse les doigts, pour les réchauffer.

Il frissonna, et se mit à faire quelques pas le long de la balustrade en mâchonnant un cure-dents. Il n’était simplement pas question qu’il rentre dans la cabine : il y avait passé près de sept heures depuis que l’aéronef avait quitté Fort Tone, et il était habitué aux grands espaces et au mouvement. Devant lui, il vit des hommes d’équipage s’activer fiévreusement autour d’un poêle brûlant, et il s’approcha.

C’était une nuit de ce même été de 218, et le dirigeable approchait de Paris. L’homme avait entendu un habitué de la ligne expliquer que l’appareil était en service depuis une dizaine d’années, et qu’il avait récemment été armé pour faire face à un éventuel conflit avec le Royaume de Mercie et de Galles. « Une vingtaine de pièces d’artillerie, de quoi repousser une escadre d’aéroscaphes, avait-il dit pour impressionner sa voisine. Ne vous inquiétez pas, nous ne craignons rien. Savez-vous que les Gaels l’appellent ‘an dragan dubh’, le dragon noir ? Les Merçais l’appellent Leviathan. » Pour l’équipage et les passagers, tous Parisiens, c’était le 8000Ch Etienne Marcel, fierté des ateliers communaux. « Long de trois cent mètres, avait-il continué, haut de cinquante, large d’autant ! » Un narval colossal, plus léger que l’air pourtant, monstruosité noire dans un ciel d’encre, dont la lune, d’entre les nuages, éclairait parfois la carcasse terrible, le corps allongé à la façon d’un obus, l’enveloppe de toile épaisse tendue sur un squelette de zinc, les ailerons disposés en forme de croix à l’arrière, et les hélices immenses… En progressant vers l’arrière de l’appareil, l’homme en manteau gris se prit à trembler. Le grondement des moteurs semblait un rugissement. « Quatre moteurs 2000 chevaux-vapeurs, avait dit le passager, pour une vitesse de croisière supérieure à cent-dix nœuds ! » L’homme se pencha par-dessus la balustrade pour regarder le Bassin Seinois qui s’étendait en contrebas, sombre et veiné d’or : il ne semblait défiler qu’avec lenteur, mais l’homme savait que ce n’était qu’une illusion. Engourdi par le froid, et certainement encore un peu assoupi, celui-ci se perdit quelques minutes dans le patchwork infini des champs noirs et gris, parsemé çà et là de petites villes, fleurs de miel illuminant la nuit. A l’avant, la masse obscure de la forêt de Montmorency semblait une vallée entre des montagnes grises. Encore une illusion. Plus loin, le scintillement d’Argenteuil et de Saint-Denis, des feux-follets à peine discernables dans le lointain. Des routes, minuscules, des maisons, miniatures. Là, la trace rectiligne d’un chemin de fer. A l’ouest, les volutes grisâtres d’une usine qui s’éveillait du côté de Sartrouville.

Un nouveau frisson l’arracha à sa rêverie, et il tira de sa poche une montre oignon. Sur le dessus du couvercle, un aigle aux ailes déployées dardait son bec vers le ciel. Il l’ouvrit d’un mouvement mécanique, découvrant un disque d’émail blanc, large comme deux pouces, cerclé d’argent et couvert d’une lame de verre. Entre l’émail et le verre les trois fines aiguilles de fer étaient allongées comme dans un cocon, la troisième trottant allègrement entre les douze chiffres dessinés en noir. Sur le verre, un peu en dessous du chiffre XI, deux courtes rayures parallèles, légèrement courbes, qui semblaient une marque de griffure. La molette de réglage, vissée à côté du chiffre III, avait dû être originellement striée par de nettes rainures longitudinales. Gommées par un usage répété, ces stries s’étaient effacées et se devinaient à peine. Sous le couvercle d’argent attaché à la montre au niveau du chiffre IX, on pouvait lire cette inscription : « Das Leben schreibt die schönsten Geschichten » – La vie écrit les plus belles histoires. Ces mots, gravés à la main, avaient été les favoris du précédent propriétaire de la montre, un caporal de la garde communale d’origine alamanique qui s’était engagé dans les rangs de la Commune pour échapper à la justice impériale. Çà et là, de légères rayures et marques d’impacts constellaient l’argent et le verre, chacune portant son histoire : une chute sur un quai, en permission ; des chocs contre des rochers, quand il avait fallu se jeter à terre pour se mettre à couvert ; et d’autres marques plus anciennes, plus floues, dont il avait oublié l’origine… La trotteuse finit son tour de cadran. Les autres aiguilles dessinaient un 1. Sept heures trente ; l’heure d’atterrissage approchait. L’homme se redressa pour étirer son dos. Il avait la taille haute et fine, des épaules élargies par trois années de guerre. Il bâilla à nouveau, puis soupira, dessinant devant son visage un léger nuage de condensation. Il était encore tôt. Au loin au sud, on commençait à distinguer la masse lumineuse de Paris qui semblait une île dans un océan d’ombre.

Cependant les cieux semblaient s’ouvrir lentement, se déchirer pour découvrir une toile plus pâle. La terre s’éclaircissait aussi, et les détails du paysage se précisaient comme sous une loupe. Ils approchaient Gennevilliers, lovée dans sa boucle de la Seine. Au loin, le voyageur pouvait à présent voir se dessiner nettement la ligne épaisse des fortifications. Il avait faim. Une faim qui lui creusait le ventre comme un coup de poing. Des traces ocre, mauves, orangées se répandaient dans le ciel, à l’est. Le vent se calmait. Les nuages, masses plus sombres, se distinguaient mieux. Il se redressa, fit quelque pas, excité à l’idée de retrouver la ville de son enfance, ferma les yeux et tâcha de se souvenir, mais son esprit était plein encore de prairies infinies et de charniers, de coups de feu et de champs d’orge et de blé, de forêts sauvages, de montagnes et de rivières, de lacs, d’incendies meurtriers.

Un cri retentit derrière lui. Il ouvrit les yeux… son cœur se serra, et il retint son souffle. La tour de la Cité, ce titan de fer brassé qui culmine à trois cent octante-quatre mètres au-dessus de la Seine et occupe la majeure partie de l’île de la Cité, avait jailli devant l’Etienne Marcel, peinte des lueurs pastels de l’aube. A ses pieds, la ville était encore masquée par un écran de brume, de vapeur et de fumée. Surgissant de ce chaos, sa silhouette en spirale, dont le diamètre allait s’amenuisant, donnait à la tour l’air d’une vrille perforant le ciel pour en chasser les dieux. Fasciné, l’homme se pencha sur le bastingage pour mieux voir cette géante qui avait surplombé son enfance. Son regard se perdait entre les arches de fer qui couraient le long du colimaçon, jusqu’au sommet, entre les innombrables pylônes, rails et poutres de métal, câbles et murailles de pierre. Çà et là se dressaient des statues monumentales – visages de héros et d’idéaux figés vers le lointain. De larges bannières écarlates claquaient avec orgueil dans le vent du matin. Un voile de vapeur habillait l’édifice, flottant entre les arches. Et partout des hommes, minuscules fourmis, qu’il imaginait plus qu’il ne voyait, alors qu’il assemblait dans son esprit encore assoupi ce qu’il contemplait, ce qu’on lui avait dit et les souvenirs brumeux de son enfance. C’était en somme devant lui comme une immense termitière de métal, de brume et de chair… les plaines de Connacht étaient bien loin.

L’Etienne Marcel s’approchait encore, perdait de l’altitude. A travers la brume, la ville se dessinait ; le chaos prenait forme et s’ordonnait. A mi-chemin entre l’île de la Cité et les fortifications l’homme pouvait désormais deviner la ligne régulière des boulevards des fermiers généraux et, au cœur de la ville, les larges percées du dernier empire, rectilignes. A l’est, Ménilmontant émergeait de la brume comme d’un océan ; plus près, juste devant la tour, on devinait la butte Montmartre et son aérodrome. Plus loin il voyait le sombre serpent de la Seine et son œil suivit son cours, vers sa droite, plus loin, où il voyait de dos se dresser Geneviève, colossale, couverte de fer et de bronze, devant les quais de Grenelle. Il voyait Paris comme dans un atlas, et il ne la reconnaissait pas.

Il se redressa, se frotta les mains pour les réchauffer, attrapa sa maigre valise – deux chemises, un pantalon, un livre et quelques sous – et fit volte-face pour rentrer dans la nacelle alors que le dirigeable arrivait à la verticale de Montmartre.

*

« Debout, citoyenne. »

La serrure cliqueta, et la lourde porte grinça en s’ouvrant – dans la pénombre de sa cellule, elle ne pouvait pas voir leurs visages. Ils étaient deux, grands et forts, de part et d’autre de la porte, deux ombres. Elle les regarda depuis son banc de fortune et se leva lentement. L’un d’eux prit son épaule et la poussa brutalement hors de la cellule, puis le long d’un couloir obscur. Nouveau cliquetis, nouveau grincement – et la lumière, éblouissante, sur son visage. Elle grimaça, se recroquevilla un peu, mais les gardes ne lui permirent pas de reprendre un moment pour s’habituer à la lumière. Les yeux mi-clos, elle se laissa mener en haut d’une volée d’escaliers, puis le long d’un nouveau couloir – quelques éclats de voix, la mitraille des machines à écrire, une nouvelle porte.

Elle ouvrit les yeux pour découvrir une grande salle plongée dans la pénombre. La porte claqua lourdement derrière elle. Elle eut un frisson et s’avança un peu. Une lampe au centre de la pièce éclairait un bureau de fer – ses yeux meurtris ne distinguaient rien d’autre.

« Avance, » ordonna une voix dans l’ombre, devant elle.

Elle approcha du bureau et distingua la forme d’un homme assis de l’autre côté. Il se pencha en avant et elle le reconnut – nouveau frisson. Devant elle se tenait le sous-commissaire qui l’avait arrêtée. Son nom, elle le savait, était Jules Coussard, mais dans le Milieu il était mieux connu sous le nom de Rouquin, ce qui voulait dire renard dans le langage de la pègre – rapport à sa ruse et à sa rouerie. L’éclairage faisait ressortir son nez droit et ses pommettes saillantes, briller ses yeux, et lui donnait un air terrible ; celui d’un animal affamé qui tenait enfin sa proie. Il portait à la poitrine l’étoile des officiers de la brigade de police, son képi était posé sur le bureau.

« Nom ? »

Elle ne dit rien, regarda autour d’elle en tâchant de masquer sa fébrilité. L’autre ne la quittait pas des yeux, le visage impassible, le regard dur. Après un silence, il lança, avec un sourire mauvais :

« Puisque les tiens m’appellent le Rouquin, tu seras Brune. »

Elle entendit, sur sa droite, la mitraille d’une machine à écrire. Elle ne dit rien.

« Citoyenne Brune, tu es suspectée d’assassinat sur la personne de Jacques Madrec – sourire, un temps – Ça vaut la perpète, ça. »

Elle ne dit rien. Elle savait que cela ne pouvait être tout… la prison, elle s’y était préparée. Un assassinat, allez ! ça n’était rien. Mais ça ne pouvait être que ça. La manière dont la brigade lui était tombée dessus… comme si on l’attendait. Et pourtant, l’aurait-on laissée assassiner ?

Elle ne dit rien.

« Ça, tu es joliment dure. La prison à perpétuité, rien d’autre que quatre murs pour la fin de tes jours, ça ne t’effraie pas ! Et pourtant, tu as quoi… vingt ans ? vingt-cinq ? Ha ! C’est qu’à cet âge on croit avoir déjà tout vu. »

Il s’arrêta avec un sourire moqueur, mais elle ne dit toujours rien.

« Et pourtant, reprit Coussard, et pourtant tu dois bien te dire que je n’étais pas là par hasard. Mmh ? Oui. Tu es une fille intelligente. Certainement, hein ? Linspré n’emploie pas des imbéciles pour ce genre de besogne. »

Au nom de Linspré, elle eut un frisson, très léger, mais pas assez pour que l’œil du Rouquin ne le vit. Il sourit – c’était un sourire cruel… prédateur.

« Donc c’est établi, n’est-ce pas ? tu es une fille intelligente. Une fille qui sait bien que la brigade ne prenait pas l’air à Belleville par hasard, juste au moment où tu t’improvisais juge et bourreau. Ou bien est-ce que tu n’étais que le juge, et ton copain le bourreau ? Fichtre, celui-ci a la tronche de l’emploi. Non, Brune, tu as raison, continua le policier après un silence, nous ne faisions pas une ronde. C’est l’ordinaire qui fait les rondes, pas la brigade. »

L’ordinaire, c’était la cohorte ordinaire, une fraction de la garde communale qui était alors chargée de maintenir l’ordre à Paris. Elle était placée sous les ordres de la brigade de police, un corps d’élite commandé par le Grand Commissaire de Paris, qui ne répondait qu’au Comité de Salut Public.

« Tu sais quoi, Brune ? disait-il avec une désinvolture exagérée, je crois que je suis prêt à fermer les yeux sur cette affaire. Oui ! en fait, moi, ces histoires sordides de meurtre, ça m’empêche de dormir alors, voilà, je suis tout disposé à les oublier. Et puis, après tout, le Jacques, nous savons très bien tous les deux que ça n’était pas un ange. Il ne méritait peut-être pas de mourir, bon ! il est mort, je ne vais pas le ressusciter. Non, en fait, tout bien considéré, moi, le Jacques, je m’en tape. Ce qui m’intéresse, moi, c’est ce que tu as à me dire sur Linspré… et sur la Société de l’Apôtre Second. »

Elle ne parlait toujours pas, mais la voix gouailleuse du Rouquin l’exaspérait. Sa lèvre se durcit, et ses muscles se raidirent.

« Alors ?
– Alors rien, Rouquin, cracha-t-elle enfin. Tu perds ton temps. Tu ferais mieux de me laisser aller si tu ne veux pas risquer plus. »

L’autre souriait toujours, mais son regard se fit plus dur… celui d’un bourreau. Il la corrigea, d’une voix lente et froide.

« Ici, c’est moi qui menace.
– Ici peut-être, siffla-t-elle, vicieuse, en relevant le front, mais Raffaele n’est pas ici, elle est dehors, et dehors… »

Brusquement, une lueur de haine mêlée de peur passa dans le regard du sous-commissaire, et il la frappa au visage. Il resta quelques secondes debout face à elle, tremblant, et puis il se rassit.

C’était au tour de Brune de sourire – le coup de poing lui avait écorché les lèvres, et elle avait un air sauvage. Ce n’est plus la peine de faire semblant, maintenant, pensa-t-elle en tâchant de maîtriser sa colère et sa peur. Tu n’as plus qu’à te taire, te taire et espérer.

« Bien, grogna le Rouquin. Refoutez-la dans sa cellule. On verra s’il y a de la place à Saint-Lazare. »

*

« La garce, pesta le sous-commissaire en rentrant dans son bureau. Mais elle parlera. Faudra bien… »

Il s’affala dans son fauteuil et mit ses bottes sur son bureau. Il ferma les yeux un instant, songeant à des ruses qu’il pourrait utiliser pour briser ou duper sa captive, mais il savait que cela ne serait pas aussi aisé qu’avec Madrec. Et pourtant, s’il y parvenait… elle devait savoir qui était ce Linspré. Et surtout, où le trouver. Et une fois qu’il tiendrait Linspré…

La porte de son bureau s’ouvrit.

« Salut, citoyen.
– Monsieur le commissaire, répondit le sous-commissaire en ôtant précipitamment ses bottes de son bureau.
– J’aimerais te dire deux mots… je peux m’asseoir ? »

Le sous-commissaire haussa les épaules et indiqua une chaise à son supérieur. Celui-ci était un homme de petite taille, un peu replet, avec une barbe poivre-et-sel. Il avait un visage carré, droit… L’air d’un type qui ne mentirait jamais, et qui ne saurait pas s’y prendre s’il y était forcé, pensait le sous-commissaire. Le commissaire referma la porte et s’assit sur une chaise, face au Rouquin. Il resta là un instant à ne rien dire, à regarder autour de lui comme si c’était la première fois qu’il visitait le bureau de son sous-commissaire. L’autre, en face, s’enfonça dans son fauteuil avec un air revêche.

« Dis-moi, Coussard, commença lentement le commissaire, j’ai entendu des choses qui ne m’ont pas plu. Tu sais, être à la brigade, ça ne te donne pas tous les droits. En fait, non, en tant que sous-commissaire, tu as un devoir d’exemple, d’accord ? Un devoir d’exemple. »

Il va la cracher, sa pastille ? pensa le Rouquin. Il détestait les manières de son supérieur, sa façon de tourner autour d’un sujet sans oser l’aborder franchement… mais plus encore, il détestait son moralisme et sa naïveté. Il aurait fait un bon moine, pensait-il souvent, mais les moines font de très mauvais brigadiers.

« Morbier s’est plaint, » dit enfin le commissaire.

Ah, nous y voilà, pensa l’autre, et il se releva un peu dans son fauteuil.

« Qu’est-ce que c’est que cette manière de l’interroger comme un suspect ? Déjà que je n’aime pas comment tu les interroges, tes suspects…
– Sauf ton respect, monsieur le citoyen commissaire, mes suspects, ils causent.
– Et Morbier ?
– Tu as dû lire mon rapport, non ? On avait bouclé le périmètre, pas de sortie. Un type court vers lui, un des deux suspects. Il est dans une petite rue – trois mètres de large, peut-être – qu’il le manque… bon ! mais qu’il ne l’ait même pas vu passer, ça, c’est un peu fort !
– Il faisait nuit.
– Et alors, un gars qui court sur le pavé, ça s’entend ! Et puis j’étais là, commissaire, il ne faisait pas si sombre qu’on puisse manquer un gars qui passe à deux mètres… surtout quand on est censé faire gaffe ! Il a été acheté, et puis c’est tout !
– Tu n’as aucune preuve ! » s’insurgea le commissaire.

Le Rouquin haussa les épaules. S’il fallait des preuves pour mettre de côté les agents corrompus, ils n’attraperaient jamais Linspré. Et il fallait l’attraper, cela, au moins, était certain.

« Et la victime… ce… Madrec. Tu étais là… tu n’aurais rien pu faire ?
– Pas sans risquer de foutre en l’air l’opération, répondit sèchement le sous-commissaire.
– Dis-donc, Coussard, gronda le commissaire, tu me feras le plaisir de me parler avec un peu plus de respect ! Je n’aime pas bien qu’on sacrifie des civils, comme ça, même si ce sont des… humf, nuisibles. Parasites. Tout de même ! »

Un silence.

« Je te tiens à l’œil, Coussard, avertit le commissaire en se relevant. Si je te prends à continuer tes magouilles, ça ira mal, entendu ? »

La porte se referma, sèchement, sur les bottes de l’officier.

« Mes magouilles, grogna le Rouquin, elle est bien belle ! Je dois être le seul collègue de la ville à jamais avoir pris de pot-de-vin, et je magouille ! Citoyen-commissaire mes fesses ! Ah, vivement ta retraite, vieux machin, qu’on puisse bosser ! »

*

Ce midi-là Elie avançait avec peine parmi la foule de la place des Piques. Un sidérophidien venait de s’arrêter à la gare qui était au milieu de la place, là où s’était dressée la colonne forgée à partir des canons gagnés par le citoyen Bonaparte à Austerlitz jusqu’à ce qu’on l’abatte en 79. Elle avait été refondue vingt-et-un ans plus tard, et de son bronze on avait fait quarante-et-un canons ornementaux pour les quarante-et-une batteries des fortifications. Le sang appelle le sang, le feu appelle le feu, pensait Elie en regardant la foule se disperser sur la place. Certains, en costumes ou bien en uniforme de la garde communale, marchaient d’un air décidé vers le siège de la Commission de la Sûreté Générale qui occupait la côté nord-ouest, d’autres, l’allure moins militaire et la mise plus négligée, s’éloignaient à l’opposé vers les bureaux des ateliers militaires communaux, au sud-ouest. Meurtriers en costume, meurtriers en uniforme, meurtriers en blouse blanche ou en bleu de travail, tous meurtriers, pensait-il. La place des Piques était alors le centre névralgique de la puissance militaire parisienne. Non seulement c’était de ses bureaux, bien plus que de la Cité, que venaient les orientations de la politique extérieure communale, mais la place était également comme un immense cœur qui pompait la population ouvrière de Paris et de sa banlieue pour la redistribuer aux quatre coins de la ville, vers les ateliers de la rue Citroën à Grenelle ou vers les arsenaux, cartoucheries et usines d’artillerie du Trône-Renversé, d’Alésia ou de la porte de Clignancourt, les fonderies de Barbès et Tolbiac. D’autres étaient redirigés vers les quais de la Cité ou de Grenelle, au port de Passy, d’autre encore assignés à la maintenance des fortifications. Parfois, ils revenaient au cours de la journée pour être aiguillés vers d’autres sites de production et d’autres, qui venaient de la banlieue, arrivaient plus tard, si bien que l’agitation sur la place ne faiblissait pas du lever au coucher du jour. En somme, la place des Piques était en 218 une ruche belliqueuse, un bazar de la tuerie.

Elie trouva l’homme avec qui il avait rendez-vous à la terrasse d’une buvette au nord de la place, assis sur une des chaises de bois peintes de vert, penché sur une montre oignon en argent. Il eut du mal à le reconnaître, d’abord, et puis l’autre se retourna et Elie vit sa crinière noire, son visage anguleux. Il s’approcha, et l’autre leva ses yeux vers lui. Elie resta un moment la bouche ouverte, comme hésitant. L’autre devant lui le regardait mais n’osait rien dire.

« Salut, l’ami. »

*

L’homme à la montre d’argent, qui était arrivé le matin par l’Etienne Marcel, avait eu moins de difficultés à reconnaître son ami. En fait, il l’avait reconnu immédiatement – Elie n’avait guère changé, en huit ans. Ses épaules bien sûr étaient plus larges, ses bras plus épais, mais il avait toujours ce large visage qui inspirait la confiance, constellé de marques noires comme des taches de rousseur, ce nez fin et ces grands yeux verts. Beau et gouailleur, Elie plaisait aux femmes, mais elles l’intéressaient peu. Vêtu d’une chemise de lin verte et d’un pantalon de toile beige, pied et tête nus, il semblait au voyageur être une personnification de la liberté, de la désinvolture – non, il n’avait guère changé.

Il s’était assis à côté du voyageur, et ils s’étaient mis, lentement, à tâtons, à parler de tout et de rien – surtout de rien. Ils avaient été de très bons amis, voilà des années, mais le temps passé éloignés les laissait étrangers, maladroits. Ils parlaient, pourtant, et de souvenirs en souvenirs refaisaient leur passé, ce passé lointain qui se dessinait en lumières et en brumes, incohérent et fantasque – il y avait là-dedans des chats plus grands que des lions, et des adultes qui étaient des géants.

« Et alors, tu ne m’as pas dit, demanda Elie, pourquoi tu es revenu ? »

L’autre le regarda avec gêne. Il ouvrit la bouche, sembla vouloir parler, et puis la referma. Essuya nerveusement une tache de cahouah sur la table. Elie ne le pressa pas, mais ne changea pas de sujet. Enfin l’autre releva les yeux et expliqua, la voix un peu plus basse, lente… coupable. Et Elie hochait la tête gravement, il comprenait – il avait toujours compris. Ses colères et ses peurs, ses erreurs. « Un saint, lui avait-il dit une fois, il y a longtemps, voilà ce que t’est, un saint. – Un saint qui s’amuse à cracher sur les passants, alors, » avait répondit Elie en éclatant de rire.

*

Les deux amis, perdus dans leurs souvenirs, ne voyaient pas les nuages qui faisaient au-dessus d’eux un amas nébuleux, veiné de lumière éclatante là où le jour perçait encore. Autour d’eux la foule, inquiète, levait les yeux vers le ciel. Les oiseaux volaient plus bas, entre les cheminées rougeâtres. Enfin quelques gouttes çà et là constellèrent la place de taches plus sombres, et Elie leva la tête avec surprise. L’après-midi touchait à sa fin et paraissait réclamer un finale. Un roulement de tonnerre annonça l’orage comme le début d’une cérémonie, et le public libéra la nef pour prendre sa place sous les arcades.

« On devrait bouger, dit Elie.
– Bah, répondit l’autre. Mouillés pour mouillés… »

Les cieux s’ouvrirent et les flots descendirent sur la place et sur eux. Chaude, l’eau tomba sur eux comme… comme pour nous purifier, pensa le voyageur. Il avait toujours aimé les orages, leur violence soudaine et gratuite… il aimait se trouver au cœur de leur tourmente, se sentir si petit, insignifiant devant les éléments déchaînés. Les hommes sous les arcades regardaient, subjugués. Elie près de lui souriait ; comme avant. Les façades blanches devinrent grises, le zinc brillant se ternit, dégoulinant. Bientôt il y eut tant d’eau sur la place que le vent y faisait des vagues qui venaient mourir sur les trottoirs. Un corbeau descendit sur eux et se posa tout près, sur une table vide.

« Un putain d’orage, dit l’un.
– Un putain d’orage, » répondit l’autre.

Ils sourirent.

L’orage fut bref, et il s’évanouit aussi soudainement qu’il avait éclaté, laissant derrière lui un chaos de flots et de débris. Autour d’eux les chaises étaient renversées, emportées par le vent et la foule, et ils semblaient être les derniers survivants d’une catastrophe. Longtemps, ils restèrent muets. Et puis Elie se leva, toucha l’épaule de son ami.

« Salut, Jean, » dit-il, et il et s’éloigna vers l’Opéra.

Jean étendit ses jambes sur la chaise voisine, s’affala sur la sienne et leva le front au ciel. Il ouvrit sa montre d’argent, et son pouce glissa un instant sur l’inscription taillée au couteau. Ses vêtements trempés collaient à sa peau. Il ferma les yeux. L’odeur de la pluie. Le tumulte de la foule qui reprenait ses droits. Le grondement lointain des usines, auquel il s’habituait déjà. Ces dernières saveurs de cahouah sur sa langue. Et puis ce hurlement si caractéristique… il ouvrit les yeux alors qu’un sidérophidien approchait en déployant derrière lui une traîne d’écume, et se leva.

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